Cambodge

Père Bruno Cosme : « Que partager au Cambodge sur le mystère de Noël ? L’inculturation, c’est la réponse de foi de l’Église locale »

Une scène de la Nativité réalisée par un artiste cambodgien à Kampong Cham pour Noël 2023. © Père Bruno Cosme ; P. Will Conquer
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Pour le père Bruno Cosme, MEP, missionnaire de la préfecture apostolique de Kampong Cham, l’inculturation devrait être « la réponse de foi de l’Église locale ». Il reconnaît la complexité de cette question étant donné que « les catholiques cambodgiens sont minoritaires dans leur propre Église », sans compter la présence d’au moins 22 nationalités au sein du clergé local. Mais le père Bruno estime que c’est une question importante et passionnante afin de déterminer « comment les Cambodgiens voudraient exprimer leur propre foi ».

Comment se vit l’inculturation au Cambodge ? Par exemple, comment la culture locale marque la période de Noël ?

Il y a quelques années, nous avions essayé de penser la crèche d’une façon très locale. Les anges ressemblaient à des « Apsaras », des créatures célestes, et Joseph et Marie étaient habillés d’une manière beaucoup plus cambodgienne. Cela a été en vogue durant quelques temps. Mais aujourd’hui, dans la plupart des paroisses, cela ressemble plus à ce qui se fait en Europe.

Par exemple, il y a quelques semaines, j’ai demandé à un artiste cambodgien de m’envoyer une scène de la Nativité que je trouve très réussie, mais je sais que d’autres n’apprécieront pas du tout. Parmi les missionnaires français, nous avons tendance à aimer les choses très locales. C’est peut-être parce que nous avons toujours été nourris par toute une tradition séculaire que quand nous arrivons dans un pays comme le Cambodge, nous essayons de créer quelque chose de nouveau. Quelques fois, je me dis que cela tombe à côté, que ce n’est pas ce que les gens veulent.

Souvent, l’inculturation, c’est plutôt nous qui disons ce qu’il faut faire, alors que l’inculturation, cela devrait être la réponse de foi de l’Église locale. C’est-à-dire, par exemple, comment les Cambodgiens voudraient exprimer leur propre foi à travers leur art. C’est plutôt nous qui avons eu tendance à dire qu’il faudrait faire comme-ci, en présentant la Vierge Marie avec une couronne cambodgienne, mais eux ne sont pas toujours d’accord.

Il y a eu les Vierges byzantines aux IVe et Ve siècles, qui inondent notre iconographie, avec des magnifiques reproductions. Ou des peintures aux XVIIIe et XIXe siècles représentant la Vierge vêtue comme les gens de ces époques. Et quelques fois, c’est justement ce que nous voudrions faire. Que la Vierge prenne les allures d’une femme cambodgienne et d’une reine, avec une couronne à la manière cambodgienne. Mais cela ne plaît pas toujours.

Au Cambodge, parmi les prêtres, il y a au moins 22 nationalités. Parmi les religieuses, il doit y en avoir encore beaucoup plus. Sur ces nationalités, nous aurions chacun notre manière de faire suivant notre culture, notre éducation… !

L’Église cambodgienne compte une majorité de catholiques d’origine vietnamienne ainsi que quelques minorités ethniques dont les Pnongs.

Il y a encore beaucoup à construire et reconstruire dans l’Église cambodgienne : peut-être que les catholiques khmers vont trouver leur propre manière de faire les choses ?

Je vais prendre l’exemple de la communauté où je vis, dans la préfecture de Kampong Cham. Il y a notamment une communauté de quarante personnes, moitié cambodgienne et vietnamienne. Les Vietnamiens sont des chrétiens de longue date, baptisés de génération en génération, qui sont revenus au Cambodge après la guerre. Eux ont plutôt une manière excessivement traditionnelle d’exprimer leur foi, comme en Europe, en France ou en Italie. Ensuite, les Cambodgiens sont des nouveaux chrétiens, convertis du bouddhisme. Ils découvrent l’Église, le Christ donc est-ce qu’il faut leur dire dès le début qu’il faut représenter Marie et Joseph d’une manière locale ?

Certains ont l’impression que c’est comme dans le bouddhisme, que cela ne change pas, puisqu’on essaie de s’inspirer de la culture locale, avec les mêmes vêtements et attitudes que dans le bouddhisme. Parfois, on voudrait presque que Jésus soit comme un « bonze » catholique, et cela ne plaît pas aux gens. Cela pourrait nous plaire à nous comme étrangers, mais pas forcément aux catholiques khmers, qui réagissent en se posant des questions sur les différences entre le catholicisme et le bouddhisme.

Ils aimeraient retrouver une identité beaucoup plus chrétienne. Et cette identité, ils ne la connaissent pas encore, c’est le problème. Je pense qu’ils voudraient s’approprier quelque chose de nouveau par rapport à leur identité bouddhiste et khmère, parce que leur identité est nouvelle. Ils deviennent chrétiens, et devenir catholique, ce n’est pas devenir bouddhiste avec une croix sur un édifice. C’est-à-dire quelque chose de bouddhiste, avec une croix dessus et c’est réglé. C’est très faible comme réflexion. Il faudrait quelque chose qui puisse exprimer notre foi mais à la manière des gens.

Par exemple, avant-hier, je suis allé voir la crèche de Phnom Penh au centre pastoral, et pendant plusieurs années, cette crèche a été très cambodgienne. Cette année, comme l’année dernière, ce sont des personnages de 1,5 m de haut, des grandes et belles statues, très européennes. C’est très bien décoré et illuminé, cela rend très bien. C’est cela qu’ils aiment voir. Pour eux c’est nouveau. Il n’y a pas de crèches dans le bouddhisme ! Ça n’existe pas.

Au Cambodge, je me demande quelle est la belle explication iconographique et musicale que nous pourrions donner et partager au peuple cambodgien, pour qu’il se fasse une idée du mystère de Noël ? Si nous ne proposons que des choses très locales, pour eux il n’y a rien de nouveau. Les gens aimeraient qu’on exprime clairement ce que nous avons reçu depuis des siècles.

Une fête de Noël dans le vicariat de Phnom Penh, dans la capitale cambodgienne.

Quelle est la proportion de catholiques vietnamiens et cambodgiens dans le pays aujourd’hui ?

Je pense qu’il y a environ 25 % de Cambodgiens et 75 % de Vietnamiens. Donc cela reste majoritairement vietnamien. Mais ce sont des Vietnamiens du Cambodge, nés au Cambodge. Ils ne sont pas arrivés du Vietnam il y a trois semaines. Souvent, ils sont même là depuis cinq générations. C’est vrai que les catholiques cambodgiens sont minoritaires chez eux, dans leur propre Église. Pour cette raison, ils voudraient trouver quelque chose qui pourrait leur donner un peu de force. Ce quelque chose, cela vient d’ailleurs.

À Kampong Cham, il y a aussi la présence des minorités ethniques, dans les montagnes, par exemple les Pnongs. Il y a peut-être cinq ou six groupes ethniques différents. Ils deviennent très présents dans l’Église locale, ils se convertissent plus, ils voudraient devenir catholiques. Et devenir catholiques, cela ne veut pas dire devenir Cambodgiens, parce qu’ils ne sont pas Cambodgiens, ni Vietnamiens. Ils ont une autre langue, une autre culture, donc il n’y a pas de raison de toujours faire les choses selon la culture cambodgienne ou vietnamienne.

C’est pourquoi parfois, dans le domaine de l’inculturation, peut-être que pour éviter de trop marquer une communauté ou l’autre, nous choisissons quelque chose de plus international. Ce que les Cambodgiens appelleront eux-mêmes « l’Église de Rome », quelque chose de plus « romain ». C’est-à-dire quelque chose dont ils ont toujours entendu parler, mais qu’ils n’ont pas vu.

En septembre dernier, l’Université royale de Phnom Penh a organisé une conférence sur l’histoire du christianisme au Cambodge, intitulée « 500 ans d’amitié : l’Église et le Royaume du Cambodge ». Comment voyez-vous cela ?

Je sais que le vice-gouverneur de la province de Kampong Cham apprécie beaucoup les catholiques. Et il n’est pas le seul. Généralement, les catholiques sont très bien vus, nous avons de très bonnes relations avec le gouvernement, avec les autorités locales, les bonzes, le bouddhisme, le corps enseignant… Quand il y a eu cette conférence sur les 500 ans d’amitié entre le Cambodge et l’Église catholique, des bonzes ont participé ainsi que des membres du gouvernement et des professeurs d’université.

Je pense à Singapour où je suis impressionné par les relations qu’il peut y avoir entre toutes les religions. Je trouve ça extraordinaire. Au Cambodge, nous ne savons sans doute pas encore très bien le faire, mais je pense que nous sommes sur la bonne voie. Selon le vice-gouverneur de la province, c’est vraiment son but ; c’est-à-dire, comment faire pour qu’il y ait une harmonie interculturelle et interreligieuse au Cambodge. Je ne sais pas ce que ça va donner, mais je trouve qu’ils s’y prennent bien.

Parce qu’après quarante ans de régime génocidaire, le pays n’est jamais retombé dans la guerre civile, dans les affrontements, etc. Il n’a pas cessé de croître, de grandir, ce qu’on ne peut pas trouver dans d’autres pays, comme au Laos ou en Birmanie.

(Propos recueillis par Églises d’Asie)