Thaïlande

Une nouvelle loi sur l’identification des réfugiés politiques inquiète les réfugiés birmans en Thaïlande

Le camp de Mae La, à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, qui compte environ 50 000 réfugiés. © Mikhail Esteves / CC BY 2.0
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La Thaïlande vient de mettre en place, depuis le 22 septembre, un « mécanisme national d’identification » qui met la question des réfugiés sous la responsabilité de la police nationale, au grand dam des associations. Selon les estimations, près d’un million de personnes originaires de Birmanie vivent à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, dans des camps ou dans les villes, dont environ la moitié sans papiers d’identité. Depuis le coup d’État de la junte birmane en février 2021, ils sont plusieurs centaines de milliers à avoir trouvé refuge en Thaïlande.

Dans la petite ville de Mae Salit, à la frontière birmane, Aung Maung Yee s’active dès 8 heures du matin à l’ouverture de son restaurant, un large espace ouvert sur une ruelle, qui propose des plats thaïlandais et birmans. Ouvert jusqu’à 21 heures, l’établissement est l’endroit le plus animé de la ville. Aung Maung est arrivé il y a un peu plus d’un an dans cette bourgade du Nord, avec sa femme, leurs deux filles et sa mère. Originaire de Meikhtila, en Birmanie centrale, il tenait là-bas un autre restaurant avec sa famille. « Dès les premières semaines après le coup d’État, nous avons été visés par des opérations de pillages, parce que notre restaurant marchait bien », se souvient-il.

Puis ses deux filles, presque encore des adolescentes, suivant leurs professeurs en grève, sont entrées dans le mouvement de désobéissance civile, le CDM. « Dès que ça s’est su, les soldats sont venus pour arrêter tout le monde. Ma mère, ma femme, mes filles et moi. C’était juste pour nous faire peur, ils nous ont relâchés au bout de quelques jours, mais j’ai décidé qu’il fallait partir, pour éviter que la prochaine fois ne soit pire. » Sur les conseils de connaissances, la famille d’Aung Maung passe la frontière clandestinement par la rivière Moei et arrive côté thaïlandais.

Là, ils sont accueillis par Taki, un homme d’affaires de l’ethnie Karen, qui vit entre la Thaïlande et la Birmanie, qui leur loue un espace pour ouvrir un nouveau restaurant. Taki a un commerce florissant de charbon de bois et il exporte des volailles vers la Birmanie. La majorité des effectifs de son personnel sont des Karens récemment arrivés en Thaïlande. « Je n’étais pas du tout engagé en politique, dit-il, et j’essaie toujours d’éviter de l’être. Mais avec tous les réfugiés qui sont arrivés, et qu’on ne peut pas mettre dehors, avec ce qu’ils risquent, on est impliqués malgré nous. »

Aung Maung est l’un des seuls représentant de l’ethnie Bamar (ethnie majoritaire en Birmanie, y compris celle de la junte et des classes dirigeantes) de la ville, la plupart des autres habitants sont des Karens : « Au début on me considérait avec un peu de méfiance, mais maintenant ça va mieux. »

« Mettre la police en charge des réfugiés, c’est mettre un renard dans un poulailler »

Selon les estimations du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, près d’un million de personnes originaires de Birmanie (d’ethnie birmane, karen, karenni, shan…), dont environ la moitié sont sans papiers d’identité, vivent à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, dans des camps ou dans les villes. Depuis le coup d’État du 1er février 2021, ils sont des centaines de milliers à avoir trouvé refuge en Thaïlande.

Plusieurs rapports récents sur l’industrie de la pêche en Thaïlande ont mis en lumière des pratiques esclavagistes, avec parfois des meurtres de travailleurs Birmans.

La Thaïlande vient de mettre en place, depuis le vendredi 22 septembre, un procédé d’identification des réfugiés politiques. La nouvelle réglementation vient répondre à un vide juridique : jusqu’ici, rien ne distinguait, dans la loi thaïlandaise, un demandeur d’asile pour raisons politiques et un migrant économique.

Mais la nouvelle loi est loin de faire l’unanimité chez les associations de défense des droits, qui lui reprochent des critères trop vagues et surtout, d’être entièrement soumis aux décisions de la police et du gouvernement thaï, sans prendre en compte les standards des organisations internationales en matière de traitement des réfugiés.

« La Thaïlande n’a ratifié aucun accord international en faveur des droits des réfugiés, rappelle Phil Robertson, de l’organisation Human Rights Watch. Avec cette nouvelle loi, on se retrouve dans une situation où c’est la police elle-même qui va monter les dossiers, sur des critères très vagues. Mettre la police en charge des réfugiés, c’est comme mettre un renard dans un poulailler », estime-t-il.

Certains officiers de police thaïlandais sont régulièrement accusés de pratiquer des opérations d’extorsion auprès des Birmans en situation irrégulière. Cette nouvelle loi met de fait sur la touche les grandes organisations internationales comme le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNCHR). « Le résultat, c’est que beaucoup d’individus pourraient se voir refuser le statut de réfugiés alors qu’ils ont des raisons légitimes de le revendiquer », craint encore Phil Robertson.

« Le problème, c’est qu’avec ce statut de réfugié, on n’a pas le droit de travailler »

Du côté des réfugiés birmans eux-mêmes, la loi n’est pas non plus très bien accueillie. « Le fait que cela soit entre les mains de la police n’est pas rassurant du tout », confirme Lu, un jeune patron de bar à Mae Sot. Il était auparavant acteur à Rangoun, visé par la junte, et il s’est enfui en Thaïlande, où il a ouvert un bar de nuit où de jeunes birmans viennent chanter en s’accompagnant à la guitare. Parce qu’il n’a pas de papiers en règles, il doit faire appel à un prête-nom thaï pour diriger son établissement, ce qui augmente ses coûts de fonctionnement et ne lui offre aucune sécurité. « Surtout, le problème, c’est qu’avec ce statut de réfugié, on n’a pas le droit de travailler. »

En effet, la nouvelle loi garantit l’accueil et la nourriture aux réfugiés, mais pas le droit de travailler. Près de 3 millions de Birmans, dont la situation entre migrants économiques et réfugiés politiques est souvent très floue, travaillent en Thaïlande. Parfois sans papiers, ils sont des cibles de choix pour des employeurs qui les paient en dessous du salaire minimum en vigueur (300 baths par jour, soit moins de huit euros).

Plusieurs rapports récents sur l’industrie de la pêche en Thaïlande ont mis en lumière des pratiques esclavagistes, avec parfois des meurtres de travailleurs Birmans. « Il y a beaucoup de violence qui s’exerce contre les réfugiés birmans, estime Sun Lei, une activiste basée à Mae Sot, y compris des violences sexuelles contre les femmes. Mais parce qu’elles n’ont pas de papiers en règles, les femmes birmanes n’osent pas se plaindre, de peur d’être renvoyées en Birmanie où elles risquent un sort encore plus grave. »

Avec l’enlisement du conflit dans la durée, la plupart des Birmans en Thaïlande souhaiteraient pouvoir bénéficier d’un double statut : une protection qui leur garantirait de ne pas être déportés vers la Birmanie, et le droit de pouvoir travailler en Thaïlande afin d’offrir un avenir à leurs enfants.

(EDA / Claire Lapierre)