Indonésie

Dans l’est de l’Indonésie, les Petites îles de la Sonde luttent contre l’emprise de la pauvreté

Plus de 919 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans la province des Petites îles de la Sonde orientales. Plus de 919 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans la province des Petites îles de la Sonde orientales. © Aulia Erlangga / Cifor (CC BY-NC-ND 2.0)
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La province des Petites îles de la Sonde orientales, ou Nusa Tenggara oriental, est l’une des moins développées de l’Indonésie. Dans cette zone rurale isolée, où la pauvreté érode la dignité, met en péril la confiance en soi et expose à l’humiliation, le suicide d’un enfant catholique de 10 ans a profondément choqué l’opinion publique indonésienne fin janvier. Derrière ce drame se profile la réalité d’une situation persistante dans la région, où l’accès à l’éducation reste entravé par l’enclavement, les inégalités régionales et les défaillances de l’action publique, malgré des budgets nationaux conséquents.

Dans un village montagneux du sous-district de Jerebuu, dans le district de Ngada, le refus d’une mère de famille d’acheter des fournitures scolaires d’une valeur inférieure à 75 centimes d’euro a débouché sur un drame.

Yohanes Bastian Roja, élève catholique en classe de CM1 dans une école primaire locale, s’est donné la mort le 29 janvier après que sa mère, veuve, avait rejeté sa demande d’argent pour acheter des stylos et des cahiers. Vivant de l’agriculture de subsistance pour nourrir cinq enfants, celle-ci venait de dépenser ses dernières économies pour soigner l’un de ses frères.

Moqué par ses camarades en raison de son manque de matériel scolaire, l’enfant avait confié à sa mère sa honte. Confrontée à l’impossibilité de répondre à sa demande, elle est restée silencieuse. Ce n’est qu’après le drame que des responsables publics sont apparus dans les médias, évoquant pourtant l’existence de financements éducatifs suffisants.

Au-delà de la précarité matérielle, la pauvreté fragilise l’estime de soi, les liens familiaux et la dignité au sein de communautés fortement structurées. Dans certaines cultures locales, l’acceptation silencieuse des difficultés personnelles, valorisée dès l’enfance, peut favoriser la résilience mais aussi freiner l’expression de la souffrance lorsque les conditions de vie deviennent oppressantes.

23,36 millions de personnes sous le seuil de pauvreté en Indonésie

Selon plusieurs médias, Yohanes n’avait jamais connu son père biologique et vivait avec sa grand-mère. Dans les zones rurales de l’île de Flores, les solidarités familiales permettent généralement de subvenir aux besoins alimentaires essentiels, malgré leur faible qualité nutritionnelle. L’accès aux ressources financières demeure toutefois très limité.

Dans un sous-district peuplé d’environ 54 000 habitants, dont l’économie repose sur un marché hebdomadaire unique, les villages dispersés sur les hauteurs souffrent de l’absence d’infrastructures routières et de transports adéquats. Les débouchés commerciaux situés sur l’île de Java, à plus de 1 000 kilomètres par voie maritime, ne sont accessibles qu’à une minorité d’agriculteurs disposant de moyens suffisants pour transporter leurs produits.

Le cas de cet enfant dépasse ainsi la seule dimension psychologique. Il met en lumière un système de pauvreté de subsistance durable, aggravé par un manque d’intervention publique.

L’Indonésie consacre pourtant 20 % de son budget national à l’éducation, soit 757,8 mille milliards de roupies (environ 40 milliards d’euros). Mais la négligence des zones rurales, conjuguée à la corruption et aux lourdeurs administratives, réduit l’efficacité de ces financements.

Selon des données locales, le taux de pauvreté dans le Nusa Tenggara oriental atteignait 18,6 % en septembre 2025, avec plus de 919 000 personnes vivant sous le seuil de pauvreté, fixé à environ 549 000 roupies par personne et par mois – soit environ 1 euro par jour. À l’échelle nationale, ce taux s’élève à 8,47 %, représentant 23,36 millions de personnes.

Pour une veuve gagnant près de 20 000 roupies par jour, consacrer 10 000 roupies à des fournitures scolaires équivaut à la moitié de son revenu quotidien.

Réactions politiques et appel aux réformes

L’affaire a rapidement suscité une vive émotion à l’échelle nationale. Des responsables politiques de premier plan, des ministres, des autorités provinciales et des ONG se sont rendus sur place. Le parti Gerindra a notamment fait don de 15 millions de roupies (environ 1 000 dollars).

Le gouverneur de la province, Emanuel Melkiades Laka Lena, a exprimé publiquement sa honte : « L’ordre social a échoué. Notre gouvernement a échoué. Le gouvernement de la province n’a pas su répondre à ces problèmes. Le gouvernement du district de Ngada a échoué. Nos institutions religieuses et culturelles ont échoué au point que des personnes meurent de pauvreté. »

Il a appelé les responsables locaux à une réflexion approfondie, avertissant que la poursuite de telles négligences pourrait entraîner des conséquences juridiques.

Si la présence inhabituelle de hauts responsables dans ce village isolé a été saluée par certains habitants, d’autres ont exprimé leur scepticisme. Dans une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux, un jeune homme a ainsi déclaré : « Le gouvernement n’a plus besoin de parler. Le peuple exige des preuves. »

Les autorités ont promis des audits, une aide directe et des programmes de distribution de fournitures scolaires. Mais leur crédibilité dépendra d’un accès durable aux marchés, d’une gestion transparente des budgets et d’une lutte effective contre la corruption afin que les fonds destinés à l’éducation bénéficient réellement aux enfants les plus démunis.

Dans une province reconnue pour la vitalité de sa foi et de ses solidarités familiales, la résilience ne saurait se substituer à des politiques publiques efficaces. La mort de Yohanes rappelle l’urgence d’une réponse structurelle pour que l’accès à l’éducation ne soit plus restreint par l’extrême pauvreté.

(Avec Ucanews, Jacobus E. Lato)

Jacobus E. Lato, journaliste depuis plus de 40 ans dans l’est de l’Indonésie, travaille pour plusieurs publications chrétiennes internationales.

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