Divers horizons

Au commencement de la mission, la connaissance des populations

Arrivée du Père Francis Aupiais à Porto-Novo le 4 janvier 1930. © SMA
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Les écrits des acteurs de la mission, conservés dans les archives des instituts, masculins et féminins, demeurent une ressource documentaire sous-évaluée malgré les progrès considérables réalisés ces dernières années. Une large ouverture des fonds, accompagnée parfois de sites internet (IRFA), les a rendus beaucoup plus accessibles aux chercheurs. Elle a permis de nombreux travaux réalisés à partir des manuscrits, objets, photos et films, parfois enregistrements. Mais l’essentiel reste à faire en particulier pour les instituts féminins. Les sources missionnaires présentent aussi un intérêt exceptionnel pour l’histoire des populations destinataires de la mission, pour la connaissance de leurs langues, pour l’étude de leurs sociétés, de leurs croyances, de leurs productions industrielles et artistiques. Plus proches du terrain que les archives coloniales et étatiques, elles sont un moyen de comprendre comment les civilisations entrent en contact. Elles nous informent de manière concrète sur les modalités de la rencontre, les obstacles, les conflits, les malentendus Elles témoignent abondamment de la vie quotidienne des populations, en particulier celles ignorées des sources habituelles, tels par exemple les journaux (diaires) des petites sœurs de Jésus qui ont fait le choix de la vie au cœur des périphéries depuis 1939.

L’ethnographie au service de la mission

Les archives conservent une masse impressionnante de récits, de correspondances, de rapports, de journaux personnels ou rédigés au jour le jour par des postes de mission. Certaines lettres ont été publiées sous le titre de Lettres édifiantes et curieuses par les jésuites à partir du XVIIIe s., tradition reprise par les Missions étrangères de Paris et les Annales de la propagation de la foi au XIXe s.. D’autres ont été reproduites dans les nombreuses revues missionnaires, parfois numérisées par la BNF (site Gallica). Mais elles ont été sélectionnées, voire réécrites ou expurgées, et ne reflètent pas la richesse des originaux comme le montre le travail entrepris par les pères maristes. Sous le titre Lettres reçues d’Océanie par l’administration générale des pères maristes pendant le généralat de Jean-Claude Colin, 2009, Charles Girard a publié 9 volumes regroupant les 1365 lettres écrites entre 1836 et 1854. Les pères blancs ont transcrit et mis en ligne les Chroniques trimestrielles (1879-1909), destinées à tenir l’ensemble des membres informés de l’activité de leurs confrères. « De larges extraits des journaux tenus par les missionnaires dans leurs missions ou lors de leurs voyages, mais aussi des notes historiques, archéologiques, linguistiques ou ethnographiques, font de ces Chroniques une source unique pour l’étude de l’Afrique à cette époque ». Les documents imprimés ne représentent donc qu’une infime partie de l’ensemble.

Pour en apprécier la richesse, le lecteur doit faire l’effort de ne pas disqualifier a priori ces écrits parce que le vocabulaire utilisé (nègres, sauvages, infidèles, païens, idoles…), les jugements ou les commentaires ne sont plus les nôtres. À travers l’évolution des mots employés et des interprétations, nous assistons à l’émergence d’une approche plus neutre et scientifique des sociétés, passant progressivement d’une simple description des populations (ethnographie) à une volonté de les comprendre à partir d’elles-mêmes en mettant autant que possible les préjugés à distance (anthropologie).

Missionnaires et anthropologues

Le but visé par l’anthropologie missionnaire était au début du XXe s. de mettre la science au service de la mission ad gentes. C’est sans doute cette préoccupation qui a le plus mal vieilli quand elle tente de justifier la mission par la dépréciation des destinataires. Et les anthropologues professionnels ont longtemps reproché à la littérature missionnaire d’être trop dépendante de finalités pastorales et de stratégies de conversions pour avoir une grande valeur ethnographique. Mais cela n’a pas empêché de reconnaître qu’elle comportait une masse d’informations irremplaçables, y compris sous forme d’anecdotes révélatrices de réalités inaccessibles autrement, notamment à propos des populations isolées ou marginalisées. La condescendance des savants pour les travaux missionnaires a ainsi peu à peu laissé la place à une collaboration qui a conduit à reconnaître l’importance de la contribution missionnaire, voire son caractère pionnier à certaines époques.

Parmi les figures de missionnaires anthropologues, on se contentera d’en évoquer trois. Francis Aupiais (1877-1945), membre de la Société des Missions Africaines de Lyon, acquiert entre  es  eux guerres une notoriété internationale avec ses travaux consacrés aux religions du Dahomey (Bénin). Très représentatif de la génération qui découvre l’ethnologie scientifique, il fonde en 1925 le journal La Reconnaissance Africaine et publie des études ethnographiques faites par des Africains. Il suit à Paris des cours d’ethnologie et conçoit un programme d’enseignement qui comporte l’étude du folklore, des chants, des proverbes et de la sculpture dahoméenne. En 1929 – 1930, il coopère à la grande entreprise du mécène Albert Kahn « Les archives de la planète ». Il dirige la réalisation d’un film consacré à la mission et permet le premier film ethnographique sur les cérémonies vodou, Le Dahomey religieux. Ses initiatives, jugées trop audacieuses par certains confrères, lui valent d’être rappelé en France avant que sa société ne reconnaisse la légitimité de sa démarche. Mais il reste à la frontière de l’anthropologie universitaire à laquelle il reproche ses préjugés laïcistes.

À la génération suivante, on connaît bien pour les Missions Étrangères de Paris l’immense travail de Jacques Dournes (1922-1993) sur les populations des hauts plateaux du Vietnam. Il lui a valu son intégration au CNRS et aujourd’hui l’ouverture d’un site à l’IRFA. On peut le rapprocher du jésuite et ethnologue Claude Pairault (1923-2002), enseignant et chercheur aux universités d’Abidjan, de Ouagadougou, de Yaoundé. Il a expliqué dans un ouvrage autobiographique comment il a concilié itinéraire professionnel et spirituel. Dans sa préface, l’anthropologue Jean Benoist dit son étonnement et son admiration pour la conciliation réussie entre deux identités qui semblaient s’opposer : « Pour celui qui te connaît mal, il semble que coexistent deux biographies. L’une serait celle d’un prêtre qui n’a jamais placé au second plan cette vie, cette identité religieuse qu’il avait choisie. L’autre est celle d’un ethnologue, entré au CNRS, puis à l’université ».

Le Père Jacques Dournes célébrant la messe en plein air dans les montagnes du Vietnam.
© IRFA

Pas de catéchèse sans traduction

La contribution missionnaire à l’étude des langues est une excellente illustration de la fécondité de ces collaborations entre mission et sciences. Dès le Moyen-Âge on assiste à des entreprises systématiques pour codifier et diffuser une langue nationale (gaélique en Irlande), s’il le faut en passant par l’élaboration d’alphabets spécifiques (langues en écriture cyrillique diffusées par Cyrille et Méthode et leurs disciples). Avec la naissance des missions modernes au XVIe s. se déploie un effort systématique d’étude des langues des Indiens d’Amérique. Ce faisant le missionnaire découvre peu à peu le défi de toute traduction en langue locale. L’opération n’est pas très difficile tant qu’il s’agit des noms de personnages historiques ou de lieux, il suffit de leur donner phonétiquement une forme adaptée à la langue locale. Il en va autrement dès qu’il s’agit de concepts, en commençant par la manière dire Dieu, la Trinité et le dogme etc. Le traducteur peut reprendre un terme qu’il considère comme équivalent dans la culture locale. Mais n’y a-t-il pas risque de contamination du christianisme par des significations issues de l’acception traditionnelle ? D’autres vont tenter de proposer un terme nouveau, montrant la nouveauté du message chrétien, mais les néologismes risquent d’être incompréhensibles pour la population.

On sait les difficultés provoquées en Chine par les choix divergents pour dire Dieu dans le catholicisme : Tianzhu, le Seigneur du ciel) et le protestantisme : Shen (esprit suprême) ; Tian (le Ciel) ou Shengdi (Souverain sacré). À la fin du XIXe s. au Vietnam la proposition du vicaire apostolique du Tonkin de changer le terme choisi pour traduire Esprit Saint (Phirigto Sangto) au profit du terme utilisé dans le culte des ancêtres pour désigner les génies (Than) n’aboutira pas par crainte de syncrétisme. Carlo Zappa, missionnaire italien de la S.M.A en pays igbo (Nigeria), envoie à Rome en 1899 les textes qu’il a traduits pour les faire approuver : formule du signe de croix, Ave, pater, Credo, Commandements de Dieu et de l’Église. Il explique ses choix, en passant par le latin, pour obtenir l’autorisation de publier ses traductions à un consulteur romain qui ignore évidemment tout de la langue igbo. On y découvre que chaque mot pose problème dans le Credo.

Traduire se révèle ainsi une opération délicate, risquée, et pourtant nécessaire. Les protestants en ont fait un objectif prioritaire avec l’Alliance biblique universelle. Pour la seule année 2014 elle revendique l’achèvement de traductions de la Bible dans 51 langues parlées par plus de 1,3 milliard de personnes (1,2 milliard de sinophones et 146 millions de locuteurs d’autres langues). La liste des premiers lexiques, dictionnaires, grammaires, rédigés par les missionnaires est impressionnante mais reste souvent à l’état de patrimoine soigneusement conservé sans être exploité comme source pour l’histoire des langues et du christianisme. L’arrivée dans le monde des chercheurs de locuteurs de ces langues en Afrique, en Asie, dans le Pacifique devrait permettre d’avancer dans un champ encore peu cultivé.

Pistes de recherche

On pressent l’immensité du domaine à explorer et l’importance que conservent aujourd’hui pour les populations concernées les travaux linguistiques catholiques et protestants. Les Vietnamiens savent le rôle de quelques jésuites dont Alexandre de Rhodes dans la création d’une écriture nationale vietnamienne. Les Chinois reconnaissent le rôle du jésuite Matteo Ricci (1552-1610) dans la genèse de la sinologie. Mais cette contribution s’étend à bien d’autres pays. À Madagascar, après quelques ecclésiastiques qui transcrivent le malgache au XVIIe s. dans l’alphabet latin, ce sont les missionnaires protestants qui en ont fixé la graphie actuelle au XIXe s.. Au Nigéria les missionnaires sont les premiers à collecter et transcrire la littérature orale à la fin du XIXe s..

Le Père Charles Sacleux, spiritain et grand polyglotte africain.
© Spiritains

En Afrique orientale le spiritain Charles Sacleux (1856-1943), depuis Bagamoyo puis Paris, rédige un monumental dictionnaire swahili-français. « Il demeure encore aujourd’hui la référence des swahilisants ». Un peu partout protestants et catholiques ont rédigé des catéchismes conservés dans les archives qui sont autant d’expériences d’inculturation peu étudiées et pourtant fondamentales. Ces traductions ont en outre permis de sauver de la disparition des langues minoritaires, voire très minoritaires, désormais écrites et imprimées.

L’essentiel de ce matériel catéchistique attend d’être exploité systématiquement, par exemple à Paris, aux archives de l’IRFA et des spiritains (catalogue de 408 catéchismes), et à Rome dans le très riche fonds (des centaines de catéchismes) de la bibliothèque de l’Université Urbaniana.

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