Inde : Jamini Sen, femme médecin pionnière, sortie de l’ombre
« En célébrant aujourd’hui le Dr Jamini Sen, nous honorons non seulement une médecin, mais une pionnière », écrit sa petite nièce et biographe Deepta Roy Chakraverti.
© Royal College of Physicians & Surgeons of Glasgow
Le 24/04/2026
Plus d’un siècle après avoir accompli un parcours médical hors du commun, l’Indienne Jamini Sen retrouve sa place dans l’histoire grâce à la publication d’un ouvrage qui lui est consacré. Écrit par sa petite-nièce Deepta Roy Chakraverti, The Life of One of British India’s First Women Doctors (« La vie de l’une des premières femmes médecins de l’Inde britannique », Penguin Random House India) redonne une voix à une figure exceptionnelle, longtemps reléguée aux marges et presque effacée de la mémoire collective.
Née en 1871 dans le Bengale colonial, Jamini Sen grandit au sein d’une famille instruite et progressiste. Dans ce milieu, les femmes bénéficient d’une place relativement reconnue, comme en témoigne le parcours de sa sœur, Kamini Roy, figure du féminisme indien et première femme diplômée avec mention dans l’Inde britannique. À Calcutta (Kolkata), la jeune Jamini s’inscrit ainsi dans le réseau des élites intellectuelles bengalies de la fin du XIXe siècle, proches notamment du mouvement Brahmo Samaj, qui plaidait pour l’éducation des femmes et une réforme des structures sociales traditionnelles.
Formée au Bethune College puis au Calcutta Medical College où elle obtient son diplôme de médecin en 1897, Jamini Sen entre dans une profession alors dominée par les hommes et par les Européens. À l’époque, les institutions coloniales « reconnaissaient parfois les talents, mais rarement l’égalité », souligne Deepta Roy Chakraverti dans sa biographie. En dépit des obstacles, Jamini Sen deviendra, en 1912, la première femme admise au Royal College of Physicians and Surgeons of Glasgow, symbolisant une avancée historique.
Intelligente, ambitieuse et déterminée, la jeune médecin indienne suit une trajectoire qui la conduit du palais du Népal aux salles d’examen de la Grande-Bretagne, en passant par des villes de l’Inde coloniale frappées par des épidémies. L’originalité de cette femme tient notamment au fait qu’elle a franchi les frontières, évoluant entre plusieurs mondes, dans un parcours extrêmement rare pour une femme vivant sous domination coloniale au début du XXe siècle.
Au début de sa carrière, Jamini Sen accepte un poste de médecin résidente auprès de la famille royale du Népal, ainsi que la direction de l’hôpital Zenana de Katmandou. Le livre dépeint une praticienne engagée, attentive aux soins et aux conditions qui les rendent possibles. « L’établissement en était encore à ses débuts et comptait déjà du personnel médical, mais la jeune Jamini y consacrait toute son énergie et ses idées afin d’en faire un lieu où les guérisons l’emporteraient sur les décès, et où les jeunes mères recevraient les soins nécessaires. À mesure que la réputation de ce nouveau centre de santé se répandait, des patients affluaient d’autres régions », retrace sa biographe.

La « daktarin en sari »
Jamini Sen met notamment en lumière l’importance de l’hygiène et de l’accès à l’eau potable, à une époque charnière. « La maladie n’était plus considérée uniquement comme une punition divine ou un signe de faute morale, mais comme une conséquence de l’insalubrité. La saleté fut reconnue comme cause et vecteur de maladie. » La jeune médecin défend une approche inclusive pour lutter contre les épidémies, promouvant des mesures modernes d’assainissement tout en respectant les croyances locales. Dans un contexte de troubles politiques et de rumeurs de coups d’État, elle finit toutefois par quitter le Népal, après une décennie de service.
En 1911, elle se rend en Grande-Bretagne, obtient une licence médicale à Dublin, étudie à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, puis passe les examens d’admission à Glasgow au sein de la prestigieuse institution fondée en 1599, qui vient juste d’ouvrir ses examens aux femmes. En 1912, elle les réussit, devenant la première femme membre de l’institution. « J’ai de grandes responsabilités envers mes sœurs dans mon pays », a-t-elle déclaré, selon les archives du Royal College. Ses droits restent néanmoins limités, et elle ne peut prétendre aux mêmes responsabilités que ses homologues masculins, mais sa réussite lui permet de voyager et de perfectionner ses compétences en tant que chirurgienne.
Elle se rend alors à Berlin pour approfondir ses connaissances, à une époque où l’Europe continentale est à la pointe de la recherche sur les maladies tropicales. De retour en Inde, elle rejoint le Women’s Medical Service et travaille dans plusieurs villes, notamment à Agra, Shimla et Puri, dans des contextes parfois marqués par des tensions et des conditions de travail difficiles. Elle se distingue par sa capacité à articuler pratiques médicales modernes et réalités culturelles locales. Grâce à cette approche, elle gagne la confiance de ses patientes. Dans les villes du nord de l’Inde où elle exerce, Jamini Sen devient une figure familière. Les femmes l’appellent affectueusement la « daktarin en sari » (« Daktarin » signifie « femme médecin »), et cette proximité constitue une condition essentielle de son efficacité médicale.
Jamini Sen évolue dans un monde où elle doit constamment prouver sa légitimité. Elle affronte le racisme institutionnel et le sexisme, sans jamais s’écarter de sa vocation. Sa vie personnelle n’est pas épargnée. Au Népal, elle adopte une petite fille, Bhutu, dont la mère est morte en couches. Elle devient ainsi une mère célibataire, dans une société peu tolérante envers l’indépendance féminine. Plus tard, à Calcutta, l’enfant meurt après une longue maladie, dans une épreuve particulièrement dévastatrice pour la jeune femme.
Pourquoi a-t-elle ainsi été oubliée par l’histoire ?
Lorsqu’elle meurt à son tour en 1932, son nom s’efface progressivement des mémoires, au fil des décennies. Pourquoi a-t-elle ainsi été oubliée par l’histoire ? Comment une figure aussi exceptionnelle a-t-elle pu disparaître de la mémoire collective ? « La réponse ne tient pas à l’absence de contribution, mais à la politique de la mémoire historique », estime le quotidien indien anglophone The Statesman, basé à Calcutta. « Les archives coloniales privilégiaient les acteurs occidentaux ; les récits nationalistes mettaient souvent en avant les leaders politiques au détriment des femmes professionnelles. Des figures comme Sen se sont retrouvées entre ces deux récits – trop indiennes pour être célébrées par l’Empire, trop spécialisées pour entrer dans les mythes nationaux. La biographie récente consacrée à sa vie n’est donc pas seulement un hommage ; c’est une correction. »
La publication de cette biographie s’inscrit dans un mouvement de réévaluation historique. Pour sa biographe Deepta Roy Chakraverti, raconter la vie de Jamini Sen revient à « corriger un déséquilibre dans la mémoire ». Ce travail de reconstruction interroge la place des femmes et des savoirs non occidentaux dans l’histoire globale. Loin des amphithéâtres occidentaux, la médecine moderne s’est aussi élaborée dans des hôpitaux en construction, dans des villes frappées par les épidémies, et dans les efforts quotidiens de médecins qui ont dû convaincre autant que soigner. La mise en lumière du parcours de Jamini Sen redonne ainsi un rôle clé aux femmes du Sud global, longtemps marginalisées dans les récits dominants. « En célébrant aujourd’hui le Dr Jamini Sen, écrit sa petite-nièce, nous honorons non seulement une médecin, mais une pionnière dont le courage a ouvert la voie à des générations de femmes dans la médecine, en Inde, en Grande-Bretagne et au-delà. »
Aujourd’hui, il ne reste de Jamini Sen que deux photographies en noir et blanc. En août 2024, plus d’un siècle après l’admission historique de la jeune médecin indienne, son portrait a été commandé et dévoilé dans les galeries du Royal College of Physicians and Surgeons of Glasgow, inspiré de l’une des photographies connues. Elle y est représentée vêtue du sari qu’elle adaptait à son activité et à ses déplacements, « soigneusement épinglé, associé à une blouse à manches longues au col en dentelle ». Cette peinture à l’huile a ainsi été intégrée à la collection officielle de l’institution, dans un geste de reconnaissance historique envers une vie qui a discrètement contribué à transformer et améliorer la pratique de la médecine.
(Ad Extra, A. B.)