Devenir prêtre en Birmanie aujourd’hui

Le 04/04/2025
Près d’une semaine avant le séisme du 28 mars, le père Ludovic Mathiou, missionnaire MEP (Missions Étrangères de Paris) en Birmanie, rédigeait cet article sur le thème de la formation sacerdotale. Il y cite cette parole de l’Ecclésiastique : « Mon fils, si tu viens te mettre au service du Seigneur, prépare-toi à subir l’épreuve. » (Si 2, 1). « Ce précieux conseil est particulièrement utile aujourd’hui en Birmanie », écrit-il alors que les jeunes Birmans doivent surmonter « les difficultés intrinsèques à la formation sacerdotale », mais en plus, depuis 2021, « le chaos qui ronge le pays et qui impacte fortement leurs vies ».
En mai 2019, lors d’un dîner à Yangon, la Providence m’a placé à la droite du recteur du séminaire Saint Jean-Marie Vianney de Loikaw (État Kayah) qui était alors à la recherche d’un professeur de liturgie. J’ai donc eu le plaisir durant trois ans de donner un cours aux séminaristes de 3e et 4e années de théologie. Depuis 2021, à la demande de notre évêque, je suis directeur spirituel à l’Assumption Intermediate Seminary de Kalay (division de Sagaing). Ces missions m’ont donné l’occasion d’observer et de participer à la formation des futurs prêtres du Myanmar. Un parcours qui ne diffère pas tellement, sur le fond, de celui que nous pouvons expérimenter en France mais qui aujourd’hui doit s’adapter à l’état dramatique du pays.
Un long chemin

Comme dans de nombreux pays, la formation des futurs prêtres débute bien avant l’entrée au grand séminaire. Bien souvent, tout commence au petit séminaire. Jusqu’en 2020, la plupart des diocèses du Myanmar en possédaient un. Ils permettaient à des élèves de suivre les cours au collège ou au lycée tout en recevant une formation chrétienne favorisant l’éclosion des vocations sacerdotales. Mais la plupart de ces structures ont dû fermer en même temps que les écoles lors de la pandémie de Covid 19 et la plupart n’ont pas pu rouvrir suite à la crise politique.
Le petit séminaire était une étape facultative du parcours du futur prêtre. La première étape obligatoire commence avec l’entrée au séminaire intermédiaire (intermediate seminary). À l’origine, cette institution permettait au candidat, ayant obtenu le matriculation examination (l’équivalent du bac), de poursuivre des études tout en suivant un programme spécifique le préparant à entrer au grand séminaire.
Aujourd’hui, suite à la fermeture de nombreuses universités, les séminaristes ne suivent plus d’études universitaires mais continuent à être formés dans les séminaires intermédiaires. La formation, qui dure 4 ans, est centrée, avant tout, sur l’apprentissage de l’anglais. En effet, les cours dans les séminaires de Birmanie ne sont pas donnés dans la langue du pays mais en anglais. Donc pour pouvoir entrer en premier cycle, nos élèves doivent réussir l’English Entrance Exam (EEE). Cet examen, conçu pour des élèves voulant suivre un programme universitaire en anglais, demande une bonne maîtrise de la langue de Shakespeare, ce qui constitue pour beaucoup une grande épreuve à surmonter.
Jusqu’à 2024, après avoir réussi cet examen, les séminaristes recevaient la soutane et rejoignaient directement le séminaire de philosophie. À la rentrée prochaine, ils rejoindront une année propédeutique leur permettant d’ancrer leur vocation plus solidement. Ensuite, le futur prêtre débute ses études de philosophie (2 ans) puis de théologie (4 ans). Tous les séminaristes du pays étudient la philosophie ensemble, puis pour la théologie, la grande majorité d’entre eux sont formés au Séminaire National Saint Joseph de Yangon[1]. Par contre, depuis 2017, les séminaristes de la province ecclésiastique de Taunggyi[2] rejoignent, pour le cycle de théologie, le séminaire interdiocésain Saint Jean-Marie Vianney.
Le contenu de la formation au grand séminaire suit, comme partout dans le monde, la Ratio Fondamentalis et repose sur quatre grands piliers : la formation intellectuelle, pastorale, spirituelle et humaine. Sur la forme, la formation, suivant le mode de vie birman, privilégie le groupe sur l’individu. Cela permet de créer des liens forts entre les futurs membres du presbyterium mais semble parfois négliger l’importance d’aider chaque séminariste à entrer dans une relation personnelle avec le Christ.

Se former dans le chaos
Le séminaire est à la fois un temps de grandes joies et de questionnements qui donnent parfois l’impression d’être sur un bateau pris dans une tempête. Cela n’est en rien nouveau. Déjà au début du livre de l’Ecclésiastique, le sage Ben Sira donnait ce conseil : « Mon fils, si tu viens te mettre au service du Seigneur, prépare-toi à subir l’épreuve. » (Si 2, 1). Ce précieux conseil est particulièrement utile aujourd’hui en Birmanie. Comme chaque chrétien désirant servir Dieu, les jeunes birmans doivent surmonter les difficultés intrinsèques à la formation sacerdotale, mais en plus, depuis 2021, ils sont confrontés au chaos qui ronge le pays et qui impacte fortement leurs vies.
Comme nous l’avons déjà évoqué, le système éducatif bien affaibli par la crise sanitaire de 2020 a été complètement chamboulé par la prise de pouvoir des militaires en 2021. La fermeture de nombreuses écoles, notamment dans les zones reculées ainsi que le départ de nombreux professeurs qualifiés refusant de travailler pour le nouveau pouvoir, limitent grandement l’accès à une éducation de base[3] nécessaire pour rejoindre le séminaire et a privé cette génération de la possibilité de faire des études universitaires profanes avant de commencer les études ecclésiastiques.
La crise économique et les combats dans certaines zones privent de nombreuses familles des ressources nécessaires pour vivre. Face à cette situation, des séminaristes sont tentés de mettre un terme à leur formation pour subvenir aux besoins de leur parenté. D’autre part, l’inflation galopante rend la vie de plus en plus chère. Par conséquent, faire tourner les maisons de formation normalement devient un vrai défi.
Le 10 février 2024, le State Administration Council (ndlr : nom officiel de la junte militaire birmane) a rétabli la conscription obligatoire pour tous les citoyens âgés entre 18 et 35 ans, soit environ un quart de la population du Myanmar. Depuis quelque temps, le durcissement de cette loi et l’augmentation des recrutements forcés ont conduit de nombreux jeunes à l’exil ou à rejoindre les groupes de résistance armés. Ainsi, la baisse du nombre de jeunes hommes dans les paroisses implique forcément une baisse des entrées au séminaire. D’autre part, comme pour tous les jeunes du pays, cette constante épée de Damoclès rend la vie de nos séminaristes bien plus difficile en limitant grandement leur liberté de mouvement et en les empêchant de se projeter, avec confiance, dans l’avenir.
Les violences qui ravagent une partie du pays forcent de nombreux Birmans à fuir[4]. En 2022, le séminaire Saint Jean-Marie Vianney, fondé dans la ville de Loikaw, a dû chercher refuge à Taunggyi (État Shan), alors que Loikaw était en proie à de violents combats. L’an dernier, la vingtaine de séminaristes du séminaire de philosophie, implantés à Pyin Oo Lwin (division de Mandalay) depuis 1983, ont déménagé à Yangon à la recherche de plus de quiétude. Dans certaines zones, la guerre fait à présent partie du quotidien. Ainsi, il n’est pas rare de célébrer la messe ou de faire cours avec en arrière-fond des bruits d’artillerie ou d’hélicoptère, ce qui ne facilite ni l’étude, ni la prière ou le discernement…

Plus largement, on peut se demander comment, dans un pays ravagé par la guerre avec toutes les conséquences pratiques et psychologiques que cela entraîne, un jeune homme peut discerner paisiblement et préparer son avenir. Comment peuvent-ils se préparer à être une image du Bon Pasteur, doux et humble de cœur, alors que les bombes sifflent au-dessus de leurs têtes brûlant leurs églises, leurs villages, détruisant leur pays ? Comment les formateurs peuvent-ils les aider à se construire et à répondre à l’appel du Christ au milieu du chaos ?
Des signes d’espérance
Ces questions, je me les pose depuis 2021 et j’essaie d’y répondre avec les séminaristes qui me sont confiés. À vrai dire, pour l’instant, je n’ai pas de réponse théorique. Mais je suis édifié par la résilience de nos élèves qui donnent une réponse très concrète à ce problème. Au milieu de l’adversité, ils continuent simplement à se former, à étudier, à prier, à aider dans les paroisses, à vivre… C’est sans doute là la meilleure réponse et un grand signe d’espérance pour l’avenir du pays.
L’Église du Myanmar a dû faire face, tout au long de ses cinq siècles d’existence, à bien des épreuves. Bien souvent, le manque chronique de prêtres a failli mettre fin à cette petite communauté. Mais le Seigneur n’a jamais cessé d’envoyer des ouvriers dans Sa vigne birmane. Ainsi, en 1965, après l’expulsion de la majorité des missionnaires MEP, il ne restait plus que six prêtres, français et birmans, pour s’occuper de la mission dans les Chin Hills débutée vingt ans plus tôt. Aujourd’hui, une centaine de prêtres chins œuvrent dans les trois diocèses (Hakka, Kalay et depuis cette année Mindat) nés de cette mission. Ainsi, même si le nombre de séminaristes diminue et que certaines maisons de formation ferment, nous devons rester confiants. Aujourd’hui encore, au milieu de cette énième crise, des jeunes catholiques entendront et recevront l’aide nécessaire pour répondre à l’appel du Prince de la Paix et porter au peuple birman la joie et la liberté que seul le Sauveur peut donner.
Priez donc le Maître de la moisson qu’Il accorde de saintes et abondantes vocations à l’Église du Myanmar.
(Par Ludovic Mathiou, Mep)
[1] Dès le début des missions en Birmanie, le souci de former un clergé local fut au cœur des préoccupations des missionnaires italiens puis français. Ainsi, les Barnabites ouvrirent une maison de formation à Monhla (division de Sagaing) en 1769 sans réel succès, puis un collège à Yangon en 1783. Ce collège forma les 3 premiers prêtres birmans qui furent ses premiers et derniers élèves. Les MEP prirent soin d’ouvrir des petits séminaires et envoyèrent les candidats au sacerdoce se former au Collège Général de Penang. Mais face à l’évolution du pays, qui se refermait progressivement sur lui-même, l’archevêque de Yangon, Mgr Victor Bazin, MEP, prit l’initiative d’ouvrir à Yangon en septembre 1957 le premier séminaire national, qui depuis forme les prêtres diocésains du Myanmar. Depuis 2006, le séminaire Saint Joseph est affilié à l’université pontificale urbanienne de Rome.
[2] Cette province à l’Est du pays regroupe l’archidiocèse de Taunggy et les diocèses de Pekhon, Loikaw, Taungngu et Kengtung.
[3] L’Unicef estime qu’aujourd’hui, en Birmanie, 4,5 millions d’enfants ont un accès limité voire pas accès du tout à l’éducation.
[4] Les Nations unies estiment qu’il y avait 3 535 300 personnes déplacées (IDP) dans le pays au mois de mars 2025.