Asie

Dictionnaires et traductions : le travail linguistique des missionnaires en Asie

Le Père Roger Bérhault (1925-2019), Mep, réalise une travail de calligraphie en japonais. © IRFA
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Depuis le 16 mars, la salle Dumoulin Borie[1] des Missions Étrangères de Paris est ouverte au public et propose un parcours à travers l’histoire des missionnaires MEP en Asie. Parmi les documents présentés, une zone de l’exposition met en lumière leur travail linguistique. Il s’agit d’une introduction — non exhaustive — au défrichage missionnaire. Face à des langues parfois peu étudiées, voire essentiellement orales, les missionnaires ont entrepris un travail pionnier.

Depuis le XVIIᵉ siècle, les prêtres des Missions Étrangères de Paris ne se sont pas limités à leur mission pastorale : ils ont mené un travail linguistique considérable, devenu l’un des apports majeurs de la Société à la connaissance des langues et des cultures d’Asie. Ils ont rapidement compris que la rencontre authentique avec les peuples passait par la maîtrise de leurs langues. Pour annoncer l’Évangile, former un clergé local et dialoguer avec les populations, les missionnaires devaient apprendre les langues vernaculaires et produire les outils nécessaires : traductions bibliques, livres liturgiques, catéchismes, dictionnaires, grammaires et manuels d’apprentissage. La Société des Missions étrangères a fait l’étude lexicographique et grammaticale de quelque soixante et une langues, de 1 680 jusqu’au XXe siècle.

Dès 1664, Louis Laneau, envoyé au Siam, saisit l’importance de cette démarche. Il apprend plusieurs langues locales et compose vingt-six ouvrages en siamois, pali et pégouan. En 1684, il réalise la première traduction intégrale des quatre Évangiles en siamois, un travail monumental de plus de cinq cents feuillets.

L’essor de l’imprimerie

Au XIXᵉ siècle, l’essor des techniques d’imprimerie permet une diffusion sans précédent des travaux missionnaires. Les grandes missions MEP d’Asie se dotent alors d’imprimeries — en Corée, en Chine, au Tonkin, au Siam, en Birmanie, en Inde, à Hong Kong — capables de publier des ouvrages dans de nombreuses langues. On leur doit notamment la première traduction catholique des Évangiles en chinois (P. Joseph Dejean, 1 892), le premier livre imprimé en tibétain (le dictionnaire du P. Auguste Desgodins, 1 899) ou encore l’une des toutes premières traductions de L’Histoire d’une âme par le P. Sylvain Bousquet, en 1911, en japonais.

Salle Dumoulin Borie, Mep. Une vitrine consacrée à la linguistique.
© Mep

Parallèlement, plusieurs missionnaires deviennent de véritables pionniers en linguistique et en ethnographie. Le P. Léopold Cadière, au Vietnam, développe une œuvre scientifique majeure en langue et culture annamites et fonde en 1914 le Bulletin des amis du vieux Hué. Le P. Guesdon consacre six années à l’étude du khmer dans une pagode avant de publier un important dictionnaire. Les Pères Dournes et Vial recueillent quant à eux les traditions orales et les langues des peuples Joraï, Sré et Lolo, préservant ainsi une des cultures menacées de disparition.

Leur approche, empirique et rigoureuse, a souvent précédé les études linguistiques modernes. En consignant des structures grammaticales, en fixant par écrit des langues jusque-là principalement orales ou en traduisant les grands textes religieux, ils ont contribué à préserver un patrimoine immatériel unique et ont offert aux chercheurs un matériau scientifique rare. Ce travail a permis non seulement d’accompagner la mission religieuse (par la traduction de textes liturgiques ou catéchétiques), mais aussi de contribuer à la linguistique comparée, à l’ethnographie et à l’histoire culturelle.

Aujourd’hui conservés à l’IRFA (institut de Recherche France-Asie), manuscrits, carnets de terrain, textes liturgiques, études linguistiques et ouvrages imprimés constituent un ensemble exceptionnel : plus de 30 000 documents qui témoignent de trois siècles d’échanges culturels entre l’Occident et l’Asie. Ces archives permettent aux chercheurs de comprendre l’évolution des langues, les contacts entre civilisations et l’histoire des relations entre la France et l’Asie. Elles rappellent surtout le rôle de passeurs joué par les missionnaires des MEP, dont le travail a contribué à sauvegarder des langues, des savoirs et des traditions.

Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 18 h
Entrée libre et gratuite


[1] Nommée en mémoire de Saint Pierre Dumoulin Borie, martyr au Vietnam.

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