Malaisie

En Malaisie, les derniers pêcheurs portugais de Malacca : chronique d’une communauté chrétienne

Martin Theseira, pêcheur kristang et fervent soutien de la communauté portugaise, au centre culturel qu’il a fondé l’an dernier dans une petite maison de Praya Lane. Martin Theseira, pêcheur kristang et fervent soutien de la communauté portugaise, au centre culturel qu’il a fondé l’an dernier dans une petite maison de Praya Lane. © Ad Extra / O. L.
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À l’écart des circuits touristiques de Malacca, Praya Lane abrite les derniers vestiges d’une communauté portugaise installée depuis plus de cinq siècles. Autrefois tournée vers la pêche, cette minorité chrétienne a été progressivement éloignée de la mer par le développement urbain. Avec elle s’effacent une langue créole, le kristang, et un mode de vie façonné par l’océan. Pourtant, à travers la foi, la musique et la mémoire, les habitants tentent encore de préserver une identité menacée de disparition. Reportage.

Aujourd’hui, à Praya Lane, on découvre une ruelle pittoresque et discrète, à l’abri de l’agitation touristique de Malacca, où vivent encore quelques familles portugaises depuis des générations. Cette communauté s’est autrefois construite autour de la pêche, mais se trouve désormais éloignée de force de la mer à cause du développement urbain de la ville (des projets d’assèchement du sol lancés pour construire de nouveaux quartiers). Malgré tout, la mer reste au cœur de cette communauté, tout comme sa foi chrétienne et son créole portugais ou « kristang ».

Au milieu du XVIsiècle, Malacca ayant été conquise par les Portugais en 1511, près de 1 300 chrétiens vivaient avec d’autres habitants dans ce village qui s’appelait alors Banda Hilir. La rue principale se trouvait le long de la côte sud. En portugais, Banda signifie « à côté », et Praya, « la plage ». La rue est appelée aujourd’hui Lorong Pantai. En malais, Lorong signifie « l’allée » et Pantai « la plage ».

La communauté est restée dans ce village pendant plusieurs générations, après les conquêtes des Néerlandais (1641) et des Britanniques (1824), et jusqu’au XXe siècle. À cause de la pauvreté de ses habitants et de l’érosion causée par la mer, dans les années 1930, à la demande des missionnaires français et portugais, les autorités coloniales ont créé un nouveau village, le Portuguese Settlement en anglais, Padri Sa Chang en kristang, et Kampung Portugis en malais. Un village portugais qui existe toujours aujourd’hui, un peu plus au sud de la ville, à Ujong Pasir. Le développement de ce nouveau village a marqué un tournant dans l’histoire des Kristangs.

Martin Theseira et Serge Jardin, un français de Malacca, en visitant Praya Lane, le premier village portugais où se trouvent encore quelques membres de la communauté kristang.
Martin Theseira et Serge Jardin, un français de Malacca, en visitant Praya Lane, le premier village portugais où se trouvent encore quelques membres de la communauté kristang.
© Ad Extra / O. L.

La fin de Praya Lane et le nouveau village portugais

« Mais quand les projets de récupération du sol ont débuté dans les années 1970 et 1980, cela nous a fortement affectés. Beaucoup étaient des pêcheurs, ou du moins ils dépendaient de la mer pour vivre, en faisant sécher le poisson, ou en récupérant tout ce qu’ils pouvaient comme du krill (petits crustacés) », explique Martin Theseira, pêcheur et ancien résident de Praya Lane. L’an dernier, il a installé un centre culturel pour la communauté, dans une petite maison à l’entrée de Praya Lane. C’est là qu’il tente, avec une association culturelle qu’il a fondée, de sauvegarder à la fois la langue, la culture et les caractères uniques de ce peuple kristang qui semble en voie de disparition.

Il assure que c’était un quartier vivant et multiculturel, car les Portugais qui vivaient ici côtoyaient des résidents chinois, entre autres. C’est pourquoi ils célébraient toutes les fêtes, et tous apprenaient un peu le créole local, par nécessité dans un quartier de commerçants et de pêcheurs. Quand il était enfant, ajoute-t-il, cet ancien résident de Praya Lane explique que presque tout le monde autour de lui (les grands-mères, le grand-oncle, les marchands du quartier et même les barbiers indiens) connaissait au moins une ou deux expressions en kristang.

« Plus aujourd’hui, malheureusement », explique Martin. Quand la langue de la communauté a-t-elle commencé à disparaître ? « Tant que les habitants n’étaient pas encore affectés par les projets de récupération du sol, il y avait des échanges entre les pêcheurs, les poissonniers, les marchands et les résidents. Puis l’assèchement du sol a commencé, la mer a reculé, les poissonniers ont disparu, les pêcheurs se sont raréfiés… Les marchands ont fermé boutique parce qu’il y avait moins de monde. C’est ainsi que ça a commencé », raconte-t-il.

Préservation linguistique et culturelle

Quand les habitants ont déménagé vers le nouveau village portugais, avec l’aide des autorités de la ville, la langue n’était déjà plus parlée comme elle l’était autrefois. De fait, en parcourant l’une des rues les plus authentiques du nouveau quartier portugais, on voit Martin échanger avec un père et son fils. Le père, un pêcheur comme Martin, parle un peu kristang, mais le fils de 19 ans connaît à peine quelques mots. « La génération qui le parlait encore couramment a presque disparu », précise Martin.

La place principale du nouveau village portugais (Kampung Portugis en malais), richement décorée pour Noël 2025, avec sa version miniature du Christ de Rio.
La place principale du nouveau village portugais (Kampung Portugis en malais), richement décorée pour Noël 2025, avec sa version miniature du Christ de Rio.
© Ad Extra / O. L.

« Ma grand-mère paternelle parlait à 80 % kristang, avec 10 % de malais et 10 % d’anglais », ajoute-t-il en faisant visiter le Portuguese Settlement. Il explique qu’avec l’arrivée de la télévision, avec davantage de contenus en bahasa et en anglais, la transmission ne s’est plus faite. Avec son association, ils organisent des événements culturels, en invitant les anciens à raconter leur histoire, en tentant de préserver la langue via la danse, la musique, la cuisine, des ateliers linguistiques, en faisant interagir les générations. Des activités ont lieu tous les mois, et chaque année, début mai, est organisé un programme plus important. Des cours de langue sont aussi organisés toutes les semaines.

Aujourd’hui, au nouveau village portugais, on compte environ 120 maisons, soit près de mille personnes. Tous les ans, au moment de Noël, le quartier devient un des plus attractifs de Malacca avec ses décorations, ses crèches. Sur la place centrale, on trouve même une version miniature du Christ de Rio, qui fait tout de même plusieurs mètres de haut. Il y a aussi la fête de Saint-Pierre, patron des pêcheurs, qui accueille de nombreux visiteurs en juin. Ces deux événements majeurs sont aussi l’occasion de rassembler les membres de la communauté, dont certains travaillent à l’étranger ou ailleurs à Malacca et en Malaisie.

Les « fados » portugais pour chanter l’histoire d’une communauté

La disparition du créole local, le recul de la mer, tout cela ils le chantent en imitant les anciennes tavernes portugaises, à la manière des « fados », des chants tristes souvent interprétés par un chanteur seul, traditionnellement accompagné d’une guitare. Des chants mélancoliques qui évoquent une chose perdue ou jamais atteinte… Martin, lui-même musicien et guitariste à ses heures perdues, parle d’une chanson qui raconte la douleur d’une femme qui attend le retour d’un être aimé perdu en mer. La communauté utilise ces chants pour raconter la perte de la côte, et donc de leurs activités qui tournaient toutes autour de la mer et de la pêche.

« Nous avons la musique dans le sang ! » assure Martin, en expliquant qu’il tente de transmettre ce goût de la musique aux plus jeunes, d’abord à l’aide d’instruments plus faciles comme le ukulélé. « Les chants, les instruments de musique et la fête font partie intégrante de notre culture » ajoute-t-il. « C’est quelque chose qu’on ne voit pas ailleurs en Malaisie », assure Serge Jardin (un Français passionné d’histoire qui vit à Malacca depuis 20 ans et en Malaisie depuis 40 ans). Martin ajoute : « Lors des réunions de famille, je pense que le chant, la nourriture et la danse – et la boisson – font partie de nos principaux passe-temps. »

Serge Jardin : « La mer reste vivante dans la mémoire des habitants. Au même titre que la langue et la religion, elle fait partie de leur identité et de leur patrimoine. »
Serge Jardin : « La mer reste vivante dans la mémoire des habitants. Au même titre que la langue et la religion, elle fait partie de leur identité et de leur patrimoine. » Crédit : Pedro Palma / Facebook

Derrière la place principale, on arrive sur un parking, qui se trouvait sur la côte à la création du nouveau village. Aujourd’hui, on observe un immense terrain boueux et sale. « Cette partie a été asséchée en 2004 et 2006. Quand le ‘Restoran de Lisbon’ a ouvert au milieu des années 1980, il était au bord de la mer, c’était beau », regrette Martin. « Nous avions trois critères pour créer un nouveau village. Il fallait en particulier qu’il y ait un front de mer, et il fallait un lieu de fête. Quand ils ont lancé cette récupération du sol, cela n’a pas été pris en compte. »

« La mer reste vivante dans la mémoire des habitants »

Perdre le front de mer, pour le nouveau quartier portugais, a été le début du déclin de la communauté portugaise. Ceux qui dépendaient de la mer sont partis un peu plus loin, mais Martin explique que c’est tout un style de vie qui a disparu. Selon lui, cela a contribué à la perte de la langue, à cause de la disparition de ce qui était leur essence même. « L’économie a prévalu sur les valeurs et les exigences culturelles. Ils ont donc permis ces concessions et ces assèchements », ajoute-t-il.

En regardant la réplique du Christ de Rio au centre du village portugais, Serge estime en s’adressant à Martin que selon lui, la religion reste l’unique lien qui unit la communauté. « Je pense que sans la religion, vous perdrez la langue. Le seul pilier encore debout, c’est la religion. C’est aussi un peu pour cela que les marins portugais sont venus dans cette partie du monde à l’origine. »

Après Praya Lane et le nouveau village portugais, Martin tient à montrer là où il vit aujourd’hui avec sa famille. Sa maison se trouve à côté d’une rivière où se trouvent accostés plusieurs petits bateaux, que les pêcheurs prennent pour aller pêcher en mer. « Aujourd’hui, parmi les membres de la communauté portugaise, on ne compte plus que 49 personnes qui ont un permis de pêche », explique-t-il, en précisant que sur ces 49 pêcheurs, tous ne dépendent pas totalement de la mer pour vivre.

Ainsi, les pêcheurs portugais de Malacca ont presque disparu, mais Martin reste déterminé, avec son centre communautaire de Praya Lane, à préserver la communauté portugaise de Malacca. Et comme l’a écrit Serge Jardin l’an dernier dans un article sur l’histoire de Praya Lane, « la mer reste vivante dans la mémoire des habitants ». « Au même titre que la langue et la religion, elle fait partie de leur identité et de leur patrimoine. »

(Ad Extra, Olivier Labesse)

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