Océan Indien

Gardiens de la parole, passeurs de mémoire : les missionnaires et l’introduction d’une histoire écrite à Madagascar

Le Père Gabriel de Lépinau, prêtre missionnaire avec le Père Jérémy Favrelière et des Malgaches de l’ethnie Mahafaly.
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Il fut un temps où la mémoire de Madagascar ne s’écrivait pas…

Elle se chantait, se récitait à la lueur des feux, se murmurait dans les cases, se proclamait lors des kabary solennels (discours). Elle vivait dans la voix des anciens, dans la généalogie récitée sans faute, dans les proverbes – ces ohabolana – qui condensent la sagesse des siècles. L’île rouge appartenait au royaume de l’oralité. La parole y était vivante, performative, sacrée. Elle n’avait nul besoin d’encre pour durer.

Puis vint l’écriture. Non pas que l’oralité ait cessé, mais l’écriture a ouvert un nouveau moyen de transmission. En effet, l’arrivée des missionnaires chrétiens au XIXᵉ siècle – protestants d’abord, catholiques ensuite – introduisit une transformation décisive : l’inscription de la langue malgache dans l’écriture latine, sa codification grammaticale, sa mise en dictionnaire. Ce geste ne fut pas seulement religieux. Il fut culturel. Il ouvrit l’ère d’une mémoire écrite.

De l’oral à l’écrit : naissance d’une historiographie

L’action des missionnaires de la London Missionary Society au début du XIXᵉ siècle marqua un tournant majeur. Sous le règne de Radama Ier, ils élaborèrent une transcription du malgache en alphabet latin et entreprirent la traduction de la Bible, premier livre écrit en langue malgache moderne si l’on fait abstraction du cas particulier des sorabe. Ce choix eut une portée immense : il unifia progressivement la langue écrite et favorisa l’émergence d’une littérature.

L’histoire, jusque-là confiée à la tradition orale, entra dans le champ de l’archive.

Parmi les grandes figures catholiques, le Père François Callet (1822–1885) occupe une place importante en ayant compilé l’histoire orale des rois en un livre[1]. Sa visée était aussi bien celle d’un amateur de la culture malgache que celle d’un missionnaire, désireux de mieux connaître le peuple vers lequel il est envoyé. Son œuvre monumentale, Tantara ny Andriana eto Madagasikara (1878), demeure l’une des sources majeures pour la connaissance de l’histoire merina (ethnie de la capitale et du centre du pays). Callet n’inventa pas les traditions qu’il rapporte : il les recueillit auprès de lettrés malgaches et de gardiens de la mémoire royale. Son travail illustre un paradoxe fécond : l’histoire nationale de Madagascar doit en partie sa fixation écrite à un missionnaire étranger.

Les dictionnaires : fixer la langue, préserver la culture

La mission exige l’apprentissage rigoureux de la langue. Prêcher suppose comprendre ; comprendre suppose écouter ; et écouter durablement suppose consigner, retenir, faire sienne cette nouvelle culture.

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Les prêtres catholiques Étienne Abinal (1812–1889) et Victor Malzac (1813–1884) publièrent ainsi le Dictionnaire malgache-français (1888), fruit d’un immense travail lexicographique. Ce dictionnaire fit référence pendant près d’un siècle. Il demeure aujourd’hui encore un outil précieux pour saisir les nuances anciennes du vocabulaire malgache.

Il faudra attendre le XXᵉ siècle pour voir paraître le Dictionnaire malgache de Rajemisa-Raolison (né en 1935), qui constitue désormais une référence contemporaine.

Dans le même temps, un autre courant missionnaire joue un rôle clé dans l’étude de la culture malgache: celui des Norvégiens luthériens.

Les missionnaires norvégiens : mission et ethnographie

La Norwegian Missionary Society, fondée en 1842, envoya des missionnaires à Madagascar à partir de 1866, principalement dans le sud et l’ouest de l’île (notamment parmi les Betsileo et les Bara). Leur travail ne se limita pas à la pastorale pure. Ils entreprirent une étude approfondie des langues, des croyances et des structures sociales.

Parmi eux, Lars Vig (1840–1912) occupe une place majeure. Son ouvrage Les conceptions religieuses des anciens Malgaches constitue une contribution remarquable à la connaissance des représentations religieuses traditionnelles.

Dans ce livre, Vig analyse avec minutie :

  • la conception du Zanahary (Dieu créateur) dans la pensée malgache ;
  • la place centrale des razana (ancêtres) dans la médiation entre visible et invisible ;
  • les pratiques sacrificielles ;
  • les tabous (fady) comme structuration morale et sociale ;
  • la cosmologie implicite des récits traditionnels.

Ce qui frappe chez Vig, c’est la rigueur descriptive. Certes, son regard reste celui d’un théologien luthérien du XIXᵉ siècle, et son analyse peut porter la marque d’une lecture comparative avec le christianisme. Mais il manifeste un souci réel de comprendre les catégories religieuses malgaches de l’intérieur.

Nous ne pouvons pas ici, nous arrêter sur le travail remarquable de chacun, comme celui de Lars Nilsen Dahle (1843-1925), qui rassembla des contes dans son Anganon’ny Ntaolo, qui fait encore référence et est étudié par tous les petits écoliers malgaches.

Il faudrait aussi citer le travail des missionnaires britanniques, John Alden Houlder (1845-1925) qui collecta des proverbes malgaches ou encore de son compatriote William Edward Cousins (1839-1938) qui s’intéressa aux traditions malgaches avec son livre Fomba malagasy.

À une époque où l’anthropologie scientifique balbutiait encore, les missionnaires norvégiens collectaient des données ethnographiques d’une valeur considérable : récits mythiques, proverbes, usages juridiques coutumiers, structures claniques. Leur immersion longue leur permettait d’accéder à des dimensions que les administrateurs coloniaux ne percevaient pas toujours.

En cela, ils furent des ethnographes avant l’heure.

Mission, colonisation et idéologie : une mémoire traversée par l’histoire

Il serait cependant réducteur d’idéaliser cette œuvre. Les écrits missionnaires furent parfois produits dans un contexte colonial ou pré-colonial. Ils purent, parfois, servir malgré eux des lectures hiérarchisantes des cultures.

© DR

Sous la colonisation française (1896–1960), l’historiographie officielle intégra certaines sources missionnaires tout en les réinterprétant dans le cadre de la « mission civilisatrice ». Après l’indépendance, l’histoire nationale connut d’autres inflexions.

Sous la présidence de Didier Ratsiraka (1936–2021), notamment durant la Deuxième République malgache (1975–1993), l’orientation socialiste et tiers-mondiste entraîna une relecture critique du passé colonial et missionnaire. Les missions furent parfois assimilées aux entreprises impériales. L’écriture de l’histoire devint un enjeu idéologique.

Ainsi, la mémoire culturelle malgache n’a cessé d’être retravaillée par les contextes politiques successifs : monarchie, colonisation, indépendance, socialisme, mondialisation. Une lecture contemporaine pan-africaniste entretient aussi un regard nouveau, bien souvent biaisé sur la conservation de l’Histoire.

Défis contemporains : langues menacées et patrimoine vivant

Aujourd’hui, la question se pose avec une urgence nouvelle. Si le citoyen malgache lambda dispose d’une tradition écrite, de nombreuses variantes dialectales restent peu codifiées. Certaines ethnies ne disposent toujours pas de dictionnaire exhaustif ni de corpus littéraire dans leur langue propre. De plus, certaines interrogations existent sur la langue d’enseignement pour les études supérieures et sur le mélange du malgache officiel et du français avec le fameux vary aman-anana.

Or, selon les données de l’UNESCO, les langues autochtones disparaissent à un rythme accéléré à l’échelle mondiale. Avec elles disparaissent des visions du monde, des classifications du vivant, des mémoires rituelles. La simple étude de rites fondateurs de l’être malgache comme celui de la circoncision par exemple montre des différences ethniques ou de perceptions du monde, au sein d’une même nation. Les Antanosy ou Antandroy du sud, ne perçoivent pas le monde de la même manière que des Merina ou des Betsileo du centre.

Dans ce contexte, la mission chrétienne, dans sa recherche et son amour de la culture du pays vers lequel elle est envoyée, peut retrouver une pertinence singulière, dans son regard tant d’extériorité que d’intériorité. Ainsi, elle peut :

  • encourager la traduction biblique dans les variantes locales ;
  • soutenir la rédaction de dictionnaires dialectaux ;
  • numériser les archives missionnaires anciennes et étudier plus en profondeurs et à nouveaux frais la culture locale ;
  • former des chercheurs capables de poursuivre eux-mêmes l’enquête ethnolinguistique.

La question devient alors théologique autant que culturelle : comment annoncer l’Évangile sans appauvrir les identités ? Comment discerner, purifier, accomplir, sans détruire ?

L’histoire montre que la mission a parfois blessé. Mais elle montre aussi qu’elle a sauvé de l’oubli des pans entiers de mémoire. Des dictionnaires aux transcriptions de récits, de la description des pratiques rituelles à la promotion d’un art chrétien inculturé, les missionnaires ont souvent été les premiers archivistes des cultures locales.

Perspectives théologiques, inculturation et « semences du Verbe »

Le Concile Vatican II (1962–1965) s’est intéressé à la théologie de la mission. Dans le décret Ad Gentes (1965), l’Église affirme que tout ce qui est vrai et bon dans les cultures peut être assumé, purifié et élevé par l’Évangile (Ad Gentes, n°11). Cette intuition s’enracine dans la doctrine plus ancienne des semina Verbi — les « semences du Verbe » — déjà formulée par Justin Martyr (v. 100–165) : Dieu a semé dans les peuples des germes de vérité qui préparent à la révélation du Christ.

À Madagascar, les croyances en un Créateur (Zanahary), le respect des razana ou la structuration morale par les fady peuvent être relus à cette lumière. La mission ne vient pas sur une terre vide ; elle rencontre une histoire spirituelle déjà travaillée par l’Esprit. Dès lors, préserver les langues et les traditions — y compris les dialectes encore peu codifiés — n’est pas un simple geste patrimonial : c’est reconnaître que chaque culture peut devenir un lieu où le Verbe prend chair.

Conclusion : mémoire, Évangile et avenir

Hier, l’écriture introduite par les missionnaires permit à Madagascar d’entrer dans une nouvelle ère en sortant de la seule oralité d’initiée. Aujourd’hui, face à l’érosion culturelle mondiale, la mission peut devenir un partenaire de la sauvegarde du patrimoine vivant. En aimant une culture, le missionnaire a le désir de la faire connaître, d’entrer plus en profondeur dans sa connaissance et sa manière de la vivre, et enfin de la faire sienne.

L’enjeu n’est pas d’opposer évangélisation et culture, mais de les articuler. La mémoire d’un peuple n’est pas un obstacle à l’Évangile : elle est le lieu où celui-ci peut prendre chair.

Préserver une langue, une culture, c’est préserver une manière d’être au monde. Et peut-être est-ce là, paradoxalement, l’une des formes les plus actuelles de la mission.

Quelques livres sources

  • Cousins, William Edward (1840–1939), Fomba Malagasy, Antananarivo, 1876.
  • Dahle, Lars Nilsen (1843–1925), Anganon’ny Ntaolo: tantsaha sy tantara sady fanao no ninoan’ny ntaolo, Antananarivo, 1877.
  • Callet, François (1822–1885), Tantara ny Andriana eto Madagasikara, Antananarivo, 1878.
  • Abinal, Étienne (1812–1889) & Malzac, Victor (1813–1884), Dictionnaire malgache-français, Antananarivo, 1888.
  • Houlder, John Alden (1845–1925), Ohabolana, ou Proverbes malgaches, Antananarivo, 1888.
  • Rajemisa-Raolison (né en 1935), Dictionnaire malgache, Fianarantsoa, 1985.
  • Vig, Lars (1840–1912), Les conceptions religieuses des anciens Malgaches, publication missionnaire, fin XIXᵉ siècle.
  • Vérin, Pierre (1927–2018), Madagascar, Paris, Karthala, 1990.
  • Raison-Jourde, Françoise (1939–2015), Bible et pouvoir à Madagascar au XIXe siècle, Paris, Karthala, 1991.
  • Histoire œcuménique de Madagascar, Antananarivo, Foi et Justice, 1997.
  • Urfer, Sylvain (1930–2016), Histoire de Madagascar, Paris, Karthala, 2009.
  • Archives de la London Missionary Society.
  • Archives de la Norwegian Missionary Society.
  • Archives de Jésuites

[1] Nous ne revenons pas ici sur “Histoire de la grande isle Madagascar” d’Etienne de Flacourt qui composa un premier récit détaillé de Madagascar, survolant quelques pratiques culturelles, mais s’intéressant davantage à une description géographique et économique de l’île

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