Inde

La Bible vue d’ailleurs

Uttarakhand, Garhwal © Y. Vagneux
Lecture 16 min

« Les aléas de l’histoire ont fait que le christianisme s’est surtout développé dans le monde occidental et, donc, la lecture et l’interprétation de la Bible ont été faites par des Occidentaux. Un regard venu d’Asie ou d’Afrique ne peut partager de telles perspectives », explique père Lucien Legrand, missionnaire MEP en Inde, docteur en théologie, professeur au grand séminaire de Bangalore, spécialiste de saint Paul.

Saint Paul, ces temps-ci, semble occuper le devant de l’édition religieuse. Plusieurs vies de saint Paul sont parues récemment, la dernière étant celle de Marguerat qui remporte un succès en librairie, d’ailleurs bien mérité. Les éditions Mediaspaul viennent de sortir une série de petits livres sur les différents aspects de la pensée et du ministère de l’Apôtre, comme Paul et les Femmes, Paul et l’Argent, Paul et la Résurrection, Paul et la Mission, etc. Tout cela est bienvenu et très éclairant.

On peut, cependant, se demander si la figure éblouissante de l’Apôtre des Nations n’a pas occulté d’autres champs bibliques. On connaît l’apologue indien des aveugles et de l’éléphant. Devant un éléphant, un aveugle saisit la queue et dit que l’éléphant est une sorte de corde ; un autre prend la trompe et ne perçoit qu’un gros tuyau. Celui qui embrasse la patte fait de l’éléphant un pilier et, face au ventre de l’animal, celui-ci devient une muraille. Ainsi en est-il de la Bible. On ne peut que la lire d’un certain point de vue et ce point de vue sera nécessairement limité, conditionné par l’horizon culturel du lecteur. Cela s’applique à Paul particulièrement.

Un champ de vision rétréci

On l’appelle l’Apôtre, au singulier, comme s’il était l’unique. Or, Paul, lui-même, parle des « autres apôtres » (1 Co 9, 5 ; 15, 7). Ce n’est pas par fausse modestie qu’il se déclare « le moindre des apôtres, un avorton », une pièce rapportée dans la série des témoins de la résurrection du Christ (1 Co 15, 8-9). Il ne se voit certainement pas comme l’unique apôtre. C’est une illusion d’optique qui l’isole dans une niche d’isolement glorieux.

Au titre d’« Apôtre », on ajoute « Apôtre des Nations » que l’on comprend au sens d’apôtre de toutes les nations du monde, d’apôtre universel. « Il découvre à tous les peuples l’infini du Royaume », dit l’hymne du 29 juin. En fait, quand il emploie cette expression (Rm 11, 13), et qu’il se dit appelé pour annoncer l’Évangile « à toutes les nations » (Rm 1,5), il emploie le mot « nation » au sens précis qu’il avait dans le judaïsme et dans le christianisme primitif. Les « nations » sont les go’im, les non-juifs, les païens non circoncis. Le mot n’a pas un sens géographique mais théologique.

Paul ne fait que rappeler le partage de responsabilités décidé lors de l’Assemblée de Jérusalem : « Nous, au monde païen, eux au monde de la “circoncision” » (Ga 2, 9). Il suffit de comparer la carte du ministère de Paul avec la carte du monde antique tel que le voyait un citoyen romain, pour saisir que la mission de Paul, dans toute son amplitude, n’en avait pas moins ses limites. La carte de Ptolémée, faite vers 150, montre déjà l’Europe comme un appendice accolé à la grosse masse du continent asiatique s’étendant au-delà de l’Inde et excentré par rapport à l’autre masse africaine.

Une représentation plus symbolique représentait le monde comme un trèfle, l’Europe, l’Asie et l’Afrique en étant les trois feuilles. La carte des voyages missionnaires de Paul ne recouvre que l’une des feuilles du trèfle cosmique. Partageant cette large perspective, ni Paul, ni Luc, ni le Nouveau Testament en général ne pensaient considérer l’apôtre d’Éphèse, de Corinthe et de Rome comme l’Apôtre universel et l’Apôtre unique. Le monde antique connaissait très bien Alexandrie d’Égypte et Carthage en Afrique, Babylone, Ecbatane, Persépolis et l’Inde en Asie. Or, ces parties du monde sont absentes de l’horizon paulinien.

Tamil Nadu, Inde. Crédit : Y. Vagneux

Cependant, en même temps que l’Occident recevait l’Évangile sous l’impulsion de Paul, l’Orient lui faisait un accueil tout aussi positif. Preuve en soi, entre autres, l’inscription de l’évêque Abercius, qui, au IIe siècle, trouva des « frères », non seulement en Syrie, mais même au-delà de l’Euphrate. Comme le dit un historien de la mission : « Dès avant la fin du Ier siècle, la foi chrétienne avait débordé des frontières de Rome pour s’étendre sur l’Asie asiatique. Ses premières racines ont pu s’étendre jusqu’à l’Inde ou au moins jusqu’à Édesse. »

Et il remarque : « La mission de Paul aux Gentils déplaça l’histoire de l’Évangile vers l’ouest parce qu’il y avait un historien Luc pour l’accompagner Paul. Il n’y eut pas parallèlement un historien pour faire le récit de la marche de l’Évangile vers l’est. Mais il n’y a aucun doute que l’Évangile avançait vers l’est au moment où Paul ouvrait une tête de pont en Occident » (S.H. Moffett, A History of Christianity in Asia. Vol I Beginnings to 1500, XXe, 25). On pourrait dire la même chose de l’évangélisation du Sud, de l’Égypte à partir d’Alexandrie et, en remontant le Nil, de la Nubie (Soudan) et de l’Éthiopie. Isoler saint Paul comme l’unique apôtre et l’Apôtre universel, c’est méconnaître l’essor de l’Évangile dans d’autres parties du monde, bien connues alors et reconnues comme aussi importantes.

À qui la faute ?

Cette myopie n’est pas le fait de Paul lui-même. Il connaissait ses limites et en parle explicitement : « Nous ne voudrions pas faire les fiers hors de toute mesure ; nous prendrons, au contraire, comme mesure, le domaine que Dieu nous a départis en nous faisant arriver jusqu’à vous. Nous ne dépassons pas nos limites » (2 Co 10,13-14). Le « domaine » et ces « limites avaient été définis lors de l’accord fixé par l’assemblée de Jérusalem : “nous aux nations (païennes) et eux (Pierre et les autres) à la circoncision (à la diaspora juive à travers le monde)”. » Le champ assigné à Paul était vaste.

Mais Paul ne dépréciait pas l’autre champ confié à d’autres. Citoyen romain, ayant reçu à Tarse une bonne éducation à la grecque, Paul partageait le vaste horizon géographique des milieux gréco-romains. Sa famille qui gérait une petite industrie textile avait des relations commerciales tant vers l’est que vers l’ouest. Le missionnaire qu’il était savait très bien que, malgré toute son ampleur, son champ apostolique était loin de couvrir le monde entier connu à l’époque.

Faut-il alors attribuer à Luc, l’auteur des Actes des Apôtres, cet intérêt exclusif pour Paul et pour l’Occident ? Il lui a certainement fait la part belle. Sur les vingt-huit chapitres de son œuvre, seize sont consacrés à la geste paulinienne auxquels il faut ajouter une bonne partie du chapitre IX qui raconte la rencontre de Saul avec le Ressuscité. C’est donc près de 70 % des Actes dits des Apôtres que Luc consacre à l’apôtre de l’Occident. C’est normal. Luc n’entendait pas se faire l’historien de toutes les origines chrétiennes. Il voulait précisément décrire le rôle important joué par son maître et modèle.

Le titre d’Actes des Apôtres, donné plus tard à son œuvre, trahit son intention. Ce qu’il écrivit fut les Actes des deux Apôtres fondateurs. Paul n’y est pas isolé. Luc montre aussi que Pierre fit déjà avant Paul tout ce que celui-ci accomplira. Il baptisera le centurion païen à Césarée, ville de garnison romaine, porte de la Palestine sur le monde des Nations. Potentiellement, il ouvrira donc à l’Évangile les extrémités de la Terre comme Paul le fera à Rome, cœur de ce monde païen.

Orissa, Inde. Crédit : Y. Vagneux

Surtout, d’emblée, dès le récit de la Pentecôte, Luc fait un vaste tour d’horizon de tous ceux à qui l’Esprit ouvre les oreilles et le cœur à l’annonce fondamentale de l’Évangile. Avec les Parthes, les Mèdes et Élamites et les habitants de la Mésopotamie, cet horizon s’étend loin vers l’Orient comme l’Égypte, la Libye et les Arabes attirent l’attention vers le sud. Dans cette liste de « toutes les nations sous le ciel » (Ac 2, 5), Luc fait le détail géographique de ce que signifient « les extrémités de la Terre » vers lesquelles le Ressuscité envoie ses témoins (Ac 1, 8). Luc va raconter une histoire, mais il sait que son histoire, comme toute histoire, a ses limites. Il invite d’emblée ses lecteurs à la situer dans le cadre plus vaste de la pluralité des champs apostoliques.

C’est ce que ses lecteurs n’ont pas fait. Ce qui a isolé Paul, apôtre de l’Occident et en a fait l’unique Apôtre universel, c’est la lecture qu’on en a faite. La lecture bornée de son œuvre qui isole Paul de son contexte est due au contexte occidental où s’est situé le regard sur saint Paul. Les aléas de l’histoire ont fait que le christianisme s’est surtout développé dans le monde occidental et donc la lecture et l’interprétation de la Bible ont été faites par des Occidentaux et, par conséquent, inconsciemment mais très effectivement, d’un point de vue occidental.

C’est une lecture myopique, bornée par les œillères réduisant le monde à l’Occident. Celui-ci est implicitement supposé être le seul qui compte, le seul « monde ». Le reste n’est qu’appendice insignifiant. Apôtre de cet Ouest, Paul était donc vu comme apôtre du seul monde significatif, et donc l’Apôtre unique, l’Apôtre de tout l’univers. Sous-jacent à cette perspective, on ne peut que pressentir le complexe de supériorité du monde occidental, qui persiste à traîner des relents de colonialisme.

Un regard élargi

Un regard venu d’Asie ou d’Afrique ne peut partager de telles perspectives. Quand on a été plongé dans le dynamisme des grandes mégapoles de l’Asie, de Bombay à Tokyo, quand on a partagé la riche variété des cultures du monde, on ne peut que regretter un eurocentrisme étroit qui pénètre même la lecture de la Bible.

Pour ce qui est de saint Paul, que signifie une perspective élargie venant d’Asie ou d’Afrique ? Il ne s’agit pas évidemment de le déconsidérer. L’apôtre des Gentils fut un grand apôtre. Il dut affronter le monde païen et sut traduire l’Évangile palestinien de Jésus, le Galiléen rural, en Bonne Nouvelle pour le monde gréco-romain des grandes cités méditerranéennes. En ce sens, son œuvre a une portée universelle, même si elle ne fut pas géographiquement planétaire. Ce qu’il fit pour Corinthe et Éphèse garde sa valeur pour Calcutta et Johannesburg.

Mais il faut suivre le regard qui était déjà celui de l’assemblée de Jérusalem et qui partageait le champ apostolique en monde païen attribué à Paul et monde de la « circoncision » laissé aux autres apôtres. Ce monde du judaïsme se référait à la diaspora juive largement répandue en Asie, à la suite de la captivité babylonienne. De même, en Égypte et au-delà, elle était le résultat de relations millénaires migratoires et commerciales, bien illustrées par l’histoire du patriarche, Joseph.

Cette diaspora représentait un champ très vaste allant de la Cyrénaïque et de la Nubie, d’un côté et, de l’autre, à l’Empire parthe et peut-être même à l’Inde. Elle était très nombreuse. On comptait un million de Juifs dans l’Empire parthe et un million également en Égypte sur une population totale de sept millions (Saulnier-Perrot, Histoire d’Israël, III, 287). Elle était surtout très dynamique. Sans organisation missionnaire dûment structurée et mandatée, elle s’accroissait par le témoignage collectif d’une communauté solidement unie dans sa foi et dans la vie.

Pères Jules Monchanin et Henri le Saux, Inde. Crédit : Y. Vagneux

Son monothéisme, l’éthique précise et rigoureuse de la Torah et son esprit de solidarité exerçaient une forte attraction. L’historien juif, Josèphe rapporte ainsi la conversion au judaïsme d’Izatès, roi d’Adiabène et de son peuple, au nord-est de l’Iraq actuel, sous l’influence d’un marchand juif, Ananias. C’est à ce peuple de la « circoncision » que s’adressèrent Pierre et les autres. Leur action apostolique s’exerça avec l’appui et à travers cette diaspora.

La proclamation de Jésus sauveur suivit les lignes de force de cette diaspora dont le dynamisme missionnaire collectif fut corroboré par la puissance de l’Évangile. Ce fut une forme d’essor missionnaire différent du mouvement paulinien. Si cet essor n’est pas décrit dans des actes des autres apôtres, parallèles à ceux de Luc, ce n’est pas seulement dû au hasard regrettable qu’il ne se trouva pas d’autre Luc pour s’en faire l’historien, c’est surtout parce que cet essor ne fut pas le fait d’une figure apostolique dominante de type paulinien. Ce fut un mouvement engageant le dynamisme collectif et anonyme de tout un peuple.

La mission au pluriel

Dès l’âge apostolique, la mission présente donc deux aspects. L’un s’adresse directement au monde païen, c’est-à-dire, en fait, à la partie occidentale de l’Empire romain ; c’est l’évangélisation directe, de type organisé, inspiré de Paul.

L’autre se tournera vers la diaspora juive, présente surtout à l’Orient et au Sud ; elle se fera par le témoignage collectif et à travers le dynamisme de cette diaspora. On a donc d’emblée deux types de mission. D’une part, on a le modèle de la mission « missionnante », active et délibérée dont Paul donne l’image, surtout dans la version qu’en donne Luc dans les Actes. D’autre part, la puissance de l’Évangile s’exerce aussi par le témoignage communautaire diffus dont la diaspora juive et chrétienne donne l’image.

Ce sont les deux faces de la mission que Luc présente dans le second chapitre des Actes. L’irruption de l’Esprit pousse Pierre à proclamer la Bonne Nouvelle : c’est le type kérygmatique d’annonce directe. Cette proclamation amène « environ trois mille âmes » au baptême (Ac 2, 41). Mais quelques versets plus loin, sous la même influence de l’Esprit, la « communion fraternelle » dans l’écoute de la Parole, la prière et le partage des biens « attire la faveur de tout un peuple » et l’amène à s’adjoindre à la communauté (Ac 2, 47).

C’est donc l’image de la mission qui s’élargit quand, par-delà les œillères occidentales, on ouvre les perspectives vers ce qui se passa en Asie et en Afrique. On pourrait étendre cet élargissement à l’Évangile de Jean. Ce n’est pas le lieu ici d’entrer dans la question complexe du milieu d’origine du quatrième évangile. Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas paulinien. Une conception étriquée de la mission rejette tout aspect missionnaire à l’œuvre johannique. L’image de la mission qu’il présente est bien esquissée dans l’épisode de la Samaritaine. Éclairée par Jésus, elle court à la ville en parler à ses concitoyens. Sur sa parole ou plutôt sur la parole de Jésus lui-même, ceux-ci en viennent à croire que « c’est vraiment lui qui est le sauveur du monde » (4, 28-28.39-42).

Carte du Monde de Ptolémée (an 150) datant du 15 eme siècle. Crédit : Wikimediacommons

La Samaritaine n’est pas une figure paulinienne. Elle reste anonyme. Elle représente ce petit peuple qui, peu distingué en vertu et en savoir, se fait le relais de la puissance de la Parole, image vivante de la mission de contact. En réalité, l’Évangile de Jean est celui qui est le plus explicitement missionnaire puisque c’est là que l’on trouve la terminologie de la « mission » comme envoi : « comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21).

C’est aussi le plus explicitement universaliste : « Que tous soient un […] afin que le monde croie que tu m’as envoyé. Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée » (Jn 17, 21-22) : la force qui attire le monde à la foi, c’est la gloire qui rayonne d’un peuple uni dans un amour qui émane de la Trinité. Saint Jean met l’accent sur la profondeur mystique du témoignage missionnaire. Cette approche trouve une résonance intense dans la quête d’intériorité de l’âme indienne. C’est l’intuition qui avait guidé le père Monchanin, « l’ermite du Satchitananda ». Théologiens et biblistes indiens ont développé différents aspects de la mission vue à partir de saint Jean.

Paul est un grand apôtre On ne peut minorer son importance. Son apostolat a marqué l’Occident. Mais il ne faudrait pas se laisser éblouir par sa brillance. Paul, lui-même, ne le voudrait pas. En même temps que Paul en Europe, l’Orient aussi, à sa façon, participait du mystère et de la puissance de l’Évangile. C’est ce que fait ressortir un regard venant d’Asie ou d’Afrique. Le regard du Ressuscité portait jusqu’aux « extrémités de la terre » (Ac 1, 8). La mission nous invite à suivre ce regard qui élargit nos horizons.

(P. Lucien Legrand, MEP)