Malaisie

L’église Saint-François-Xavier de Malacca, mémoire vivante de la mission en Malaisie

L’église Saint-François-Xavier de Malacca, construite en 1845 par le père Favre, MEP. L’église Saint-François-Xavier de Malacca, construite en 1845 par le père Favre, MEP. © Ad Extra / O. L.
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Colin Goh, 79 ans, est un paroissien de l’église Saint-François-Xavier de Malacca, l’une des plus anciennes du diocèse de Malacca-Johor. En 1995, quand la paroisse a célébré les 150 ans de sa fondation par le père Favre des Missions Étrangères de Paris, Colin s’est passionné pour l’histoire de la mission locale. Aujourd’hui, il cherche à transmettre cet héritage et partage une préoccupation de l’Église locale, minoritaire dans un pays majoritairement musulman : l’avenir de l’évangélisation en Malaisie. Reportage.

L’église Saint-François-Xavier, l’une des plus anciennes du diocèse de Malacca-Johor dans le sud de la Malaisie, a été baptisée d’après le grand « apôtre de l’Orient ». Cependant, elle ne fut pas construite à son passage dans la cité portuaire en 1545, mais 300 ans plus tard, en 1845 par les missionnaires français MEP (Missions Étrangères de Paris). 

En 1995, en célébrant le 150e anniversaire de la construction de l’édifice et le 450e anniversaire de l’arrivée du saint missionnaire dans la ville au XVIe siècle, la paroisse Saint-François-Xavier a voulu revenir sur son histoire, des premières années de la mission locale à la communauté vivante qu’elle est devenue. Comme le disait le père Reginald Miranda, vicaire, lors de ces commémorations il y a 30 ans, ces anniversaires « rappellent le long parcours de l’Église dans cette partie du monde ».

Une histoire qui continue aujourd’hui avec le père Moses Rayappan, curé actuel de la paroisse. Le 2 décembre 2025, il célèbre la fête de saint François Xavier avec un groupe de paroissiens. C’est une simple messe de semaine, un mardi matin à 7h30, car la grande fête paroissiale a déjà eu lieu en septembre. Le père Moses interpelle la petite assemblée : « La créativité était une des qualités de François Xavier. Il cherchait toujours de nouvelles manières de transmettre la foi. Nous devons nous aussi être créatifs pour que l’Église puisse remplir sa mission aujourd’hui. »

De gauche à droite, le père Michael Goh et Colin Goh devant l’église Saint-François-Xavier.
De gauche à droite, le père Michael Goh et Colin Goh devant l’église Saint-François-Xavier.
© Ad Extra / O. L.

« Nous nous tournons vers lui pour comprendre ce dont nous avons besoin aujourd’hui »

À la sortie de l’église, le père Michael Goh, un autre prêtre de la paroisse, explique que saint François Xavier ne parlait pas la langue quand il est passé pour la première fois à Malacca. « Cela ne l’a pas empêché de s’exprimer à l’aide de gestes et de cloches », raconte-t-il. « C’est pourquoi nous nous tournons vers lui, pour comprendre ce dont nous avons besoin aujourd’hui », souligne de son côté le père Moses, inquiet de la transmission de la foi en Malaisie.

L’église Saint-François-Xavier est située non loin du centre historique de Malacca, classé à l’Unesco. L’édifice vient tout juste d’être rénové. Derrière une façade blanche et ocre se trouvent une cour paroissiale et un presbytère. À l’intérieur, une église aux murs blancs et aux liserés dorés, un toit en bois, une statue et une fresque dédiés à François Xavier, et des vitraux récents.

Au fond, un panneau commémore tous les prêtres passés par la paroisse depuis sa construction, dont de nombreux pères MEP, du père Pierre Favre (1812-1887) au père Bernard Binet (décédé à Malacca en 2009), qui fut le dernier missionnaire français dans la paroisse. Parmi eux, trois pères MEP décédés très jeunes de maladie, sans doute le paludisme, ont été enterrés dans la crypte au XIXe siècle : le père Jean Dastugue, le père Charles Desbons et le père Thomas Bourlier.

L’église Saint-François-Xavier, 180 ans d’histoire

Après la messe, devant une table en plastique sortie dans la cour paroissiale, les fidèles partagent un petit-déjeuner pour marquer la saint François Xavier : des sucreries et pâtisseries, des nouilles, du riz au sambal et aux anchois… Les paroissiens sont issus de toutes les communautés (Eurasiens portugais, Chinois, Indiens…), la population malaisienne étant composée de Malais mais aussi d’habitants issus de différentes vagues d’immigration au cours de l’histoire du pays (depuis la Chine et l’Inde en particulier).

Parmi eux, Colin Goh, un fonctionnaire à la retraite de 79 ans, se passionne pour la mémoire de l’Église locale et de Malacca. Un parcours riche et complexe entre la variété des origines et des communautés, l’influence des missions étrangères (MEP français, jésuites portugais…) et les conséquences des colonisations successives (Portugais, Hollandais, Britanniques) qui ont aussi apporté le protestantisme et l’anglicanisme (comme l’église rouge sur la place centrale de Malacca, repeinte de cette couleur par les Anglais).

« Quand les MEP ont décidé de fonder une mission à Malacca, constatant que les Portugais n’avaient pas assez de missionnaires pour évangéliser la région, une première incursion a été faite en 1843, sans succès. Ils sont revenus en 1845. C’est cette année-là que la paroisse a vu le jour », raconte Colin. Au début, elle ne comptait que 200 personnes, principalement des Portugais et des Européens, ainsi que quelques Chinois. La construction a été lancée en 1845 par le père Favre et fut achevée en 1859.

L'église après sa construction, vers 1860.
L’église après sa construction, vers 1860.
© Colin Goh

L’église fut bénie par Mgr Jean-Baptiste Boucho, MEP et vicaire apostolique de Malacca-Singapour, et dédiée à saint François Xavier, qui avait lui-même vécu et travaillé dans cette ville historique. « Au fil du temps, de plus en plus de Chinois sont arrivés et sont devenus paroissiens. Puis avec l’arrivée de la culture du caoutchouc et le développement de la région, des Indiens furent amenés et nous avons appris le tamoul pour accueillir cette nouvelle population. Voilà comment notre église a évolué. »

« Je ne veux pas que les gens oublient »

Les pères MEP qui sont passés par Saint-François-Xavier sont venus comme missionnaires, mais comme explique Serge Jardin, un Français qui vit en Malaisie depuis 40 ans, lui aussi passionné d’histoire. « Une quinzaine d’entre eux comme le père Favre ont effectué un travail de linguistes, d’ethnologues, de cinéastes, d’historiens, qui dépassait largement le cadre de la mission ». « C’est une belle et grande aventure qui appartient au passé », ajoute-t-il : la mission MEP en Malaisie n’existe plus et la paroisse est gérée par l’Église malaisienne.

Dans la crypte, où se trouvent les tombes des trois missionnaires évoqués plus haut, Colin Goh poursuit son récit : « C’est un lieu chargé d’histoire. Nous honorons toujours la mémoire de tous nos prêtres disparus. Du père Favre au père Binet, la plupart ont été français. C’étaient de bons gars. Tous les suivants ont été des prêtres locaux, formés au Collège général de Penang. Il faut partager cet héritage pour que les gens comprennent d’où nous venons. »

Depuis les 150 ans de la paroisse en 1995, Colin met à jour toutes les informations qu’il a collectées sur l’histoire de l’Église locale. « Nous avons consulté nos archives, celles de Kuala Lumpur, des anciens articles de journaux ainsi que les pères MEP qui avaient servi ici… C’était vraiment passionnant. Je m’efforce de transmettre cela aux futures jeunes générations, parce que je ne veux pas que les gens oublient tout cela », explique-t-il.

L’avenir de la mission en Malaisie

Toujours dans la crypte, Colin Goh commente l’avenir de l’évangélisation en Malaisie et dans la région. « Je crois qu’il y a de nombreuses possibilités dans de nouveaux domaines », confie-t-il, en revenant sur la « créativité » de saint François Xavier. « L’Église pourrait par exemple utiliser les réseaux sociaux : Facebook, WhatsApp, Instagram, X… Je pense que nous devons apprendre à utiliser les médias. Je me demande aussi comment nous pourrions utiliser l’intelligence artificielle de manière positive pour la mission de l’Église. Peut-être que cela pourrait permettre de toucher des publics différents », ajoute-t-il.

Le 2 décembre 2025, fête de saint François Xavier à Malacca.
Le 2 décembre 2025, fête de saint François Xavier à Malacca.
© Ad Extra / O. L.

Colin estime aussi qu’en Malaisie, si la communauté catholique est minoritaire dans un environnement majoritairement musulman, elle a malgré tout vécu ces dernières décennies sans connaître de véritables épreuves. Le pays a en effet bénéficié d’une longue période de paix, hormis les émeutes sino-malaises survenues dans les années 1960. « Dans le confort, vous savez, on ne fait pas grand-chose. On ne pense pas à ce qui est nécessaire, à la voie à suivre… On continue à vivre comme on est, tout simplement. Je trouve que nous ne sommes pas suffisamment mis au défi. C’est ainsi que je vois les choses. »

L’évangélisation par le dialogue

Il ajoute aussi que la tâche de l’Église locale n’est pas aisée. « J’ai des amis musulmans qui voulaient que je leur montre l’église après sa restauration. Mais il faut noter qu’il y a une grande différence entre nos façons de faire : ici, quand vous visitez une mosquée en tant que touriste, on vous explique tout sur l’islam et comment prier, plutôt que de vous parler du bâtiment », explique-t-il.

« À Saint-François-Xavier, en revanche, nous parlons seulement de notre histoire. Si vous voulez découvrir notre église et notre communauté, vous êtes bienvenus. Nous vous expliquerons aussi comment nous pratiquons notre foi, mais nous ne vous apprendrons pas de prières ou d’autres choses sur notre foi. Nous n’imposons rien », insiste Colin.

Il parle là d’un problème fondamental pour la communauté : « Si vous êtes musulman et que vous venez me voir en me disant que vous voulez en savoir plus sur notre foi, je me gratte la tête et je réponds : ‘Écoutez, nous avons une loi d’État qui interdit le prosélytisme auprès des musulmans. Nous allons avoir des ennuis. C’est un face-à-face, votre parole contre la mienne.’ Avec ceux qui sont ouverts d’esprit, nous pouvons l’être aussi, en restant prudents. On peut alors entamer un dialogue. »

(Ad Extra, Olivier Labesse)

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