Mission et sauvegarde ethno-linguistique et culturelle : l’exemple des Bunongs du Mondulkiri (Cambodge)
Tenues traditionnelles bunong.
© F. Hemelsdaël
Rédigé par Père François Hemelsdaël, MEP, le 26/03/2026
Je suis arrivé dans le Mondulkiri le 3 novembre 2016. À l’époque, je revenais de Paris, où j’avais passé quelques mois au service des vocations MEP. Revenant au Cambodge, où j’avais déjà passé neuf ans dans la province de Kompong Cham, à la frontière vietnamienne, entre le majestueux fleuve Mékong et les rizières qui s’étendaient à perte de vue, j’avais demandé à mon évêque, le Père Antony Samy, alors préfet apostolique, d’être nommé là-bas, pour remplacer le Père Juan, du groupe missionnaire Yérumal (Colombie), qui était alors le seul prêtre dans cette région et qui se préparait à une autre Mission.
Je connaissais un peu le Mondulkiri car c’est une région assez touristique. Je m’y étais rendu plusieurs fois avec mes paroissiens. Elle est composée d’une minorité ethnique, le peuple Pnong (ou Bunong), est réputée pour ses éléphants et ses nombreuses et impressionnantes chutes d’eau. C’est un paysage de petites collines, revêtues de hautes herbes, vertes ou couleur sable selon les saisons, mais aussi de forêts denses remplies de mystère, de fantômes et de goules étranges… Le Mondulkiri me faisait envie, car c’est une région sauvage, une des dernières missions « à l’ancienne », mythique, où le missionnaire doit apprendre à vivre seul, isolé de tout, mais avec la certitude que son travail portera de nombreux fruits. C’est en effet la région qui compte le plus grand nombre de conversions au christianisme. Par ailleurs, le climat est largement tempéré, ce qui ne gâche rien, surtout pour un quelqu’un qui, comme moi, vient du Nord de la France. J’avais aussi dans la tête le magnifique livre du Père Simonnet, « Même les tigres auront plus pitié », où celui-ci relate ses expériences missionnaires hautes en couleurs parmi les minorités vietnamiennes.
Le 3 novembre donc, j’arrive par moi-même à la paroisse de Busra. Mal m’en a pris : le curé est absent pour plusieurs jours, les Bunongs sont partis aux champs et y restent toute la semaine, personne n’est prévenu de mon arrivée, et comble de malchance, il ne cesse de pleuvoir pendant trois jours ! Dans cette ambiance morose, j’essaie de survivre malgré tout. Je me souviens notamment de ma première nuit où je suis en train de dormir dans ce qui me sert de chambre, une sorte de cabane en bois assez brinquebalante. Soudain, vers minuit, j’entends le bruit de la porte qui s’ouvre (ici, rien n’est fermé à clef). Un peu inquiet, je me lève et prends un bâton qui se trouvait là, au cas où. J’appelle ; pas de réponse. Je me rapproche prudemment, bâton levé, jusqu’à ce que j’aperçoive la chèvre du Père Juan qui était en train de faire ses besoins sur le pas de la chambre !
Amis lecteurs, il ne faut jamais juger quelque chose à ses premières apparences car mon expérience dans le Mondulkiri, où je devais passer sept ans, fut l’une des plus belles périodes de ma vie ! Et en premier lieu grâce aux Bunongs eux-mêmes, qui sont des gens extrêmement chaleureux, et dont voici une présentation succincte :
Le peuple Bunong est le principal groupe de peuples autochtones de la province. Ils sont à 99 % des paysans qui possèdent une culture riche et une relation spirituelle profonde avec la terre.
Culture et spiritualité
La vie des Bunongs est traditionnellement centrée sur l’animisme. Ils croient que des esprits habitent les éléments de la nature : les forêts, les rivières, les montagnes et surtout certains arbres centenaires.
- Forêts sacrées : Ils préservent des zones spécifiques où toute activité humaine (chasse, coupe de bois) est interdite afin de ne pas fâcher les esprits. Il s’agit notamment des cimetières, où l’on enterre les corps (on n’incinère pas, à la différence des Khmers).
- L’Éléphant : Symbole emblématique du Mondulkiri, l’éléphant est considéré comme un membre de la famille. Autrefois, il y avait même des célébrations de mariage d’éléphants ! Utilisés pour le transport, ils sont aujourd’hui protégés, notamment via des sanctuaires éthiques. Mais cette protection paradoxalement empêche leur développement car les Bunongs n’ont plus le droit d’aller chercher des jeunes éléphants sauvages pour les ramener et les dresser.
- Les maisons longues : Traditionnellement, ils vivent tous ensemble par familles dans des maisons en bois et chaume, de forme ovale et très basses, conçues pour conserver la chaleur lors des nuits fraîches de montagne. Aujourd’hui cependant, il ne reste quasiment plus rien de cet habitat, les Bunongs construisent désormais des maisons en dur, selon le modèle architectural Khmer. Les dernières maisons traditionnelles le sont pour les touristes. J’avais essayé de développer un tourisme écologique dans une maison de ce style, mais après trois ou quatre touristes, j’ai mis fin assez vite à l’expérience : la chrétienne qui s’en occupait n’osait pas demander aux vacanciers de payer leur séjour, car cela ne se fait pas dans la tradition Bunong, l’hospitalité étant sacrée !
Mode de vie et agriculture

Leur économie repose historiquement sur l’autosuffisance :
- Agriculture sur brûlis : après avoir défriché une partie de la forêt les Bunongs sont surnommés les « mangeurs de forêt », ils pratiquent une rotation des cultures qui permet à la terre de se reposer. Ils cultivent principalement le riz de montagne (qui ne nécessite pas beaucoup d’eau et dont les grains sont plus gros et plus nourrissants que le riz de plaine), les légumes et les herbes médicinales. Pour ma part, j’ai toujours pris à cœur d’aider à faire les champs (notamment en plantant et en récoltant le manioc) pour mieux les connaître mais aussi pour montrer que l’Église, les prêtres, sont aussi visages du Christ qui s’incarne, d’un Dieu qui vient à la rencontre pour aimer les hommes. J’en ai cependant récolté un bon mal de dos, mais cela m’a permis aussi de mieux comprendre leur vie parfois physiquement très difficile.
- Le vin de jarre : Une boisson fermentée à base de riz, consommée collectivement lors de cérémonies ou pour accueillir des invités, en signe de fraternité. Je n’en ai jamais goûté, ne buvant pas d’alcool, mais il me semble qu’il est assez bon, vu la bonne humeur qu’il répand quand on le boit. Aujourd’hui cependant, la tendance est à boire de l’alcool de riz, beaucoup plus fort, et je ne compte plus le nombre de personnes dépendantes à l’alcool qui est ici un vrai fléau.
Les défis contemporains
Le peuple Bunong traverse une période de transition difficile face à la modernisation rapide du pays :
- Face à la déforestation, les Bunongs ont des difficultés à préserver leur mode de vie traditionnel ainsi que les ressources naturelles (chasse et cueillette). Le gouvernement cambodgien attribue de nombreuses concessions foncières à des entreprises étrangères (Chinoise et australienne pour l’or, française et vietnamienne pour le caoutchouc…), les Bunongs de fait, ne peuvent plus vivre comme leurs ancêtres se déplaçant selon les besoins et en fonction des saisons. De nomades, ils sont devenus sédentaires, mais ont aussi de moins en moins de terres à cultiver.
- L’apparition soudaine et massive de la société de consommation, avec l’arrivée en masse des Khmers (aujourd’hui 50 % de la population du Mondulkiri) fait que les jeunes Bunongs cherchent à mieux s’intégrer en apprenant davantage le khmer, oubliant la richesse de leurs traditions et en s’exilant dans la capitale cambodgienne pour y trouver du travail. C’est ainsi que, désormais curé dans une paroisse de la capitale depuis 2024, j’entretiens toujours des relations avec de nombreux jeunes Bunongs qui viennent étudier à Phnom-Penh et viennent à la messe dans ma communauté.
L’Évangélisation et la vie de l’Église

- Les premières tentatives d’évangélisation remontent au XIXe siècle, sous l’impulsion des missionnaires catholiques français basés au Vietnam et au Cambodge : Bien qu’ils soient plus connus pour leur travail auprès des minorités ethniques sur les hauts plateaux du Vietnam (proches cousins des Bunongs), leur influence a débordé sur les zones frontalières du Mondulkiri. Les missionnaires tentaient d’apprendre la langue et de fournir des soins médicaux de base. Cependant, le succès fut très limité à cette époque en raison de l’isolement géographique extrême et de la résistance des chefs de clans.
- Le tournant du XXe siècle et l’arrivée du Protestantisme : Le véritable essor de l’évangélisation a eu lieu plus tard, notamment via la Christian and Missionary Alliance (C & MA) à partir des années 1950. Un effort colossal a été fait pour transcrire la langue Bunong (qui est une langue orale) en alphabet phonétique (latin puis khmer) afin de traduire les textes sacrés. Le Nouveau Testament fut terminé fin 2016, avec notamment le travail significatif de plusieurs couples de protestants de différentes nationalités, avec lesquels le Père Juan et moi-même par la suite entretenions d’excellentes relations.
- Concernant les catholiques, il faut attendre le régime des Khmers rouges où dans les années 70 de nombreux Bunongs se sont réfugiés au Vietnam. Là, ils ont rencontré des communautés catholiques, avec notamment le Père Jean Moriceau, MEP, qui a baptisé une quinzaine de nos Bunongs. Revenus dans leurs villages respectifs, Busra et Dak Dam, ceux-ci ont commencé à évangéliser leur famille, proches et villageois restés au pays. Ainsi dans le Mondulkiri, les Bunongs ont commencé par s’évangéliser eux-mêmes, sans dépendre d’une quelconque autorité ecclésiale, et c’est pourquoi, même si parfois nous devons corriger un peu leur catéchèse (l’un d’entre eux me disait que l’eau bénite était plus efficace que le sang du Christ pour lutter contre les mauvais esprits !), ceux-ci ont la foi, une foi fidèle et forte. C’est à l’occasion d’un voyage dans cette région que le Père Vincent Sénéchal, actuellement notre Supérieur général, alors coopérant de la DCC au Cambodge dans les années 1995-97, a découvert l’existence de catholiques. Après en avoir informé l’évêque, le Père Gérald Vogin, MEP a commencé à se rendre régulièrement dans ces communautés pour y poursuivre l’évangélisation. Aujourd’hui, Busra compte environ 500 chrétiens, 200 pour Dak Dam.
- Une nouvelle communauté catholique a vu le jour il y a une vingtaine d’années, à Kao Seima, grâce à la présence de quatre missionnaires laïcs vietnamiens venus pour évangéliser les Bunongs. Au bout de quelques années, une fois la moisson « mûre », ces Vietnamiens ont pris contact avec le Père Juan qui, malgré sa surprise, fut enchanté de baptiser les premiers chrétiens de cette région. Aujourd’hui, on en compte plus d’une centaine !
- La rupture avec les tabous : Pour les Bunongs, se convertir signifie souvent cesser les sacrifices d’animaux (buffles, poulets) destinés aux esprits. Cela crée des tensions sociales majeures, car le converti se libère des « obligations » envers les esprits de la forêt, ce qui est perçu comme un risque de malédiction pour tout le village.
- Pourquoi certains Bunongs ont-ils fini par accepter le christianisme ?
- Libération économique : Les rituels animistes (sacrifices d’animaux, banquets de vin de jarre) coûtent extrêmement cher. La conversion a été vue par certains comme un moyen de sortir de la pauvreté en stoppant ces dépenses rituelles.
- Accès à l’éducation : Les missions ont souvent été les premières à apporter des écoles et une forme d’alphabétisation dans les zones reculées.
- Protection spirituelle : Face aux traumatismes de la guerre civile et des Khmers rouges, certains ont trouvé dans le Dieu chrétien une figure de protection « plus forte » que les esprits locaux qui ne semblaient plus pouvoir les protéger.
- Situation actuelle : aujourd’hui, on estime qu’une partie significative de la population Bunong est chrétienne (majoritairement protestante), bien que beaucoup pratiquent un certain syncrétisme : ils vont à l’Église le dimanche tout en conservant un respect profond pour les arbres sacrés et les esprits des ancêtres.
- Après une conversion, vous pouvez être certains que toute la famille se rendra à la messe et au catéchisme les dimanches suivants, les Bunongs ayant réfléchi mûrement et parfois pendant plusieurs années, mais aussi parce que ceux-ci sont tout simplement fidèles à la parole donnée. Bien sûr, il peut arriver que certains, surtout parmi les adolescents, quittent l’Église, mais ce sont des cas isolés et provisoires.
À noter que j’ai aussi bénéficié des travaux de Catherine Scheer, anthropologue chez les Bunongs depuis 2009. Celle-ci s’est intéressée à l’expansion du protestantisme chez les Bunongs en étudiant les dynamiques de christianisation chez ce peuple et les changements socioculturels qui en découlent. Elle a analysé le rôle des ONG confessionnelles en tant qu’acteurs politiques et sociaux dans la région et a abordé les questions concernant la reconnaissance des droits des Bunongs face aux spoliations foncières.
Mon action pastorale chez les Bunongs
Arrivé donc dans ma nouvelle Mission le 3 novembre, et profitant de la présence du Père Juan pendant encore six mois, je saisis immédiatement l’importance d’apprendre le Bunong car, même si les Bunongs parlent aussi le Khmer dans leur immense majorité, il n’empêche qu’à la maison, aux champs et entre eux, ils en restent toujours à parler leur langue maternelle.
Avec l’aide du Père Juan, je trouve donc un jeune Bunong, protestant, qui est assez intellectuel et qui a du temps libre pour me donner des cours. Bunnat, c’est son nom, me met aussi en lien avec une petite association locale, ICC, fondée par des australiens protestants pour favoriser et diffuser la langue et la culture autochtone. C’est là que je découvre non seulement le Nouveau Testament entièrement traduit depuis 2016, mais aussi un dictionnaire Bunong / Khmer et Khmer / Bunong, très précieux, ainsi que des petits livres de lecture sur la culture Bunong. Quelle chance !
Grâce à tout cela, je peux prêcher en Bunong pour la première fois à la messe de Noël ! Rapide certes, mais il faut dire que j’ai mis du cœur à l’ouvrage ! Même si je ne sais pas ce qu’ils ont compris de cette première homélie… Je me souviens également par la suite leur avoir posé des questions sur le texte d’évangile pendant une autre homélie, mais je ne comprenais pas encore les réponses ! Une fois, après avoir prêché, un peu découragé, car je n’en étais qu’à mes débuts, une chrétienne est venue me voir pour me dire que lorsque je parlais dans sa langue, je lui « touchais le cœur ».
Depuis ce jour, je me suis d’autant plus montré attentif à respecter leur langue et leur culture.
Au fil des mois, progressant davantage, j’ai entrepris avec quelques paroissiens de traduire la messe (Prière eucharistique II), de corriger la traduction du Notre Père, du Credo, et autres prières, sacrements et chants, en respectant la tonalité propre aux chants traditionnels. Avec les protestants, nous avons poursuivi la traduction de la Bible en nous attaquant à l’Ancien Testament.
En construisant la nouvelle église de Busra (environ 500 places), j’ai demandé à mettre une grande jarre (qui traditionnellement est signe de richesse pour les Bunongs) en guise de baptistère, mais aussi à mettre des images de paysages du Mondulkiri, d’éléphants et de Bunongs habillés traditionnellement sur quelques fenêtres.
Lors des conversions, c’est le chef de famille qui, après en avoir discuté avec son épouse, ses enfants et sa famille élargie qui demande à la communauté, par l’intermédiaire d’un chrétien qu’il connait, à devenir catholique. Après une présentation rapide des membres de la famille concernée à la fin de l’eucharistie dominicale, toute la communauté se rend chez eux pour prier, bénir la maison, leurs champs et / ou rizières. C’est toujours un moment de joie, très sympathique, et en général, nous prenons ensemble une légère collation pour fêter l’événement. A cette occasion, nous brûlons les sortes de petites « statuettes » traditionnelles que les Bunongs utilisent pour les sacrifices d’animaux. Il revient au père de famille lui-même de jeter au feu les objets concernés. J’ai personnellement été très surpris de cette manière de faire, et j’ai commencé par leur expliquer la valeur de leur culture traditionnelle. Mais rien à faire. Pour eux, il est tout aussi important de rompre avec les esprits, peut-être aussi parce qu’ils ont peur d’y revenir ?
Au niveau du mode de vie : je me suis efforcé, comme mon prédécesseur, mais sans grands résultats, de lutter contre les mariages plus ou moins imposés par les parents, ou trop précoces, les futurs mariés étant parfois âgés de 15-16 ans. Avec bien souvent une préparation de mariage inexistante, les futurs mariés prévenant le prêtre au maximum une semaine à l’avance ! J’ai aussi fait beaucoup de sessions de formation sur la vie en couple, en famille pour essayer de prévenir cela et de résoudre les nombreux problèmes de couple. A noter cependant que chez les Bunongs, personne ne divorce, les anciens faisant toujours état d’intermédiaires, leur parole ayant du poids selon la tradition Bunong.
Ainsi, je me suis efforcé de leur laisser la place dans le comité de l’Église ou lors des décisions importantes, tout en essayant cependant de mettre en valeur les jeunes pour que ceux-ci, peu-à-peu, prennent conscience de leur place dans l’Église et dans la société Bunong.
L’équilibre est délicat, il s’agit de discerner ce qui est bon et vrai dans une culture, tout en s’efforçant de transformer certaines pratiques jugées contraires à la foi ou aux mœurs. Il s’agit aussi d’éviter toute idéologie qui défendrait la culture Bunong pour elle-même, sans tenir compte des impératifs de la société moderne. Actuellement, il vaut mieux par exemple que pour son avenir, un jeune Bunong sache bien parler le khmer (d’où nos écoles maternelles et foyers de lycéens créés par le Père Juan) plutôt que le Bunong.
La situation actuelle
Je suis resté sept ans dans le Mondulkiri, de novembre 2016 à décembre 2023. C’est le vendredi saint de cette dernière année que notre nouvel évêque, Mgr Pierre Ly, de nationalité cambodgienne, m’a demandé si j’étais d’accord pour me rendre dans la paroisse de l’Enfant Jésus de Boeungtompoun (Phnom-Penh) qui n’avait plus de curé depuis un peu plus d’un an, mais aussi pour poursuivre de manière plus efficace et plus suivie le travail du centre interdiocésain saint Irénée sur la catéchèse, la Bible et la liturgie au niveau national, dont j’étais déjà responsable depuis 2021. J’ai bien sûr accepté, car non seulement je me doutais d’une telle demande, mais aussi parce qu’il faut savoir se rendre disponible avec confiance aux appels de l’Église. J’ai été très heureux dans le Mondulkiri, mais je suis désormais également aussi heureux dans la capitale où j’ai un ministère tout-à-fait différent.
Depuis, plusieurs prêtres m’ont remplacé. Il y avait déjà le Père Borey depuis 2019, dans la communauté de Dak Dam. Celui-ci est un prêtre Khmer, originaire d’un petit village catholique à côté du Mékong. C’est un bon pasteur, attentif à enraciner la foi chez les Bunongs, même s’il n’a pas forcément pris le temps d’apprendre leur langue. Je remarque d’ailleurs que, comme pour Mgr Ly, l’inculturation semble moins importante, plus relative. Les Khmers en effet considèrent les Bunongs comme des « Khmers d’en haut », car pour le gouvernement, l’unification des minorités est une question de stabilité nationale. Par ailleurs, comme je l’ai dit, les Bunongs sachant le Khmer, je comprends qu’il faut être motivé pour apprendre la langue quand on sait déjà parler le Khmer. Notons cependant que le Père Gérald et le Père Juan parlaient eux aussi le Bunong… peut-être aussi parce qu’en tant que missionnaires, étrangers, ceux-ci comprennent davantage qu’un prêtre diocésain local, l’importance de la sauvegarde de la culture des ethnies minoritaires ?
Une autre raison, c’est qu’il est important pour les chrétiens Khmers de se démarquer un peu de la culture traditionnelle cambodgienne très influencée par le Bouddhisme. Par exemple, lorsque je suis arrivé au Cambodge en 2007, nous avions l’habitude de célébrer l’eucharistie sur un autel bas, assis en tailleur, par souci d’inculturation, et ce depuis l’arrivée des prêtres étrangers, MEP pour la plupart. Avec Mgr Ly cependant, les choses ont évolué différemment, et le Père Borey a pris la décision de célébrer à la manière de l’Église universelle. Cela n’a pas dérangé outre mesure les Bunongs puisque leur référence en matière ecclésiale et liturgique est davantage les communautés vietnamiennes (la frontière est à quelques kilomètres) qui, elles, célèbrent selon la liturgie romaine. Il en est de même pour la construction des nouvelles églises (après celle de Busra, deux nouvelles églises voient le jour pour Kao Seima et Dak Dam) qui ressemblent à des églises classiques sans forcément souci d’inculturation. Mais on peut aussi se demander à quoi ressemble une église Bunong, car il n’y en n’a jamais eu !
Enfin, un des obstacles à la sauvegarde de la langue et de la culture traditionnelle des Bunongs vient peut-être aussi du manque de confiance en eux-mêmes. Les Bunongs ont la fâcheuse tendance à se comparer à d’autres peuples et à se dévaloriser. Ils se considèrent comme des simples paysans, sans instruction ni diplôme, éloignés du monde moderne. Là-bas, mon évangile était de leur proclamer que leur vie a de la valeur, qu’ils doivent avoir confiance, en eux, dans leurs capacités, mais aussi dans leur langue et dans leur culture. Parce que leur place était indispensable dans l’Église universelle, mais aussi que leur façon de vivre, saine moralement et écologiquement, pouvait interpeller le monde d’aujourd’hui. Mais cela prend du temps à intégrer véritablement.En tout cas, il y a peut-être parfois un manque de réflexion, de débats dans l’Église actuelle ici au Cambodge, non seulement pour les Bunongs, mais aussi pour l’ensemble du pays. Avec le centre saint Irénée, nous proposons donc des sessions annuelles en ce sens : sur le mariage en 2024, sur les funérailles en 2025. Mais la question reste ouverte car aucune décision officielle n’a vraiment été tranchée.
Annexe : Textes officiels de l’Église Catholique
Ces textes ne parlent pas forcément de la préservation des langues et des cultures locales, mais plutôt d’inculturation. Il n’empêche ; je pense que ceux-ci peuvent nous aider à aller plus loin dans notre réflexion sur la manière de construire l’Église et sur le respect des autres peuples dans notre monde actuel dominé bien souvent par les plus forts. Le Catéchisme de l’Église Catholique ainsi que le Concile de Vatican II l’explicitent très clairement : l’inculturation est un concept fondamental de la mission de l’Église catholique moderne. Elle désigne le processus par lequel le message chrétien s’insère dans une culture donnée, tout en purifiant et en élevant les éléments de cette culture.
| Le Concile Vatican II (1962-1965) Ad Gentes (Décret sur l’activité missionnaire) Ce texte souligne que l’Église ne doit pas imposer une forme culturelle unique : « Les chrétiens […] doivent être unis aux hommes de leur temps par l’estime et la charité, se reconnaître comme des membres du groupement humain dans lequel ils vivent, et participer à la vie culturelle et sociale par les diverses relations et affaires de l’existence humaine. » (Ad Gentes, n. 11) Il précise plus loin le but de cette démarche : « Pour qu’ils puissent offrir à tous le mystère du salut et la vie apportée par Dieu, les missionnaires doivent s’insérer dans ces groupes avec la même affection que celle avec laquelle le Christ lui-même, par son incarnation, s’est lié aux conditions sociales et culturelles déterminées des hommes avec lesquels il a vécu. » (Ad Gentes, n. 10) Gaudium et Spes (Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps) Le Concile reconnaît ici la pluralité des cultures comme une richesse : « L’Église n’est liée d’une manière exclusive et indissoluble à aucune race ou nation, à aucune manière de vivre particulière, à aucune coutume ancienne ou récente. » (Gaudium et Spes, n. 58) |
| Le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) Le Catéchisme synthétise ces enseignements en mettant l’accent sur l’universalité de l’Évangile qui transcende les cultures tout en les habitant. La diversité culturelle dans la liturgie : « La richesse insondable du Mystère du Christ est telle qu’aucune tradition liturgique ne peut en épuiser l’expression. […] Mais la variété, si elle est vécue dans l’unité, ne nuit pas à l’Église, elle manifeste au contraire sa richesse et sa splendeur. » (CEC n. 1201) Le Catéchisme rappelle que l’inculturation est un double mouvement : « Par l’inculturation, l’Église « introduit l’Évangile dans les cultures et, en même temps, elle introduit les cultures dans la vie de l’Église ». » (CEC n. 854). « Dans la liturgie, surtout celle des sacrements, il existe une part immuable – parce qu’elle est d’institution divine – dont l’Église est gardienne, et des parts susceptibles de changement, qu’elle a le pouvoir, et parfois même le devoir, d’adapter aux cultures des peuples récemment évangélisés. » (CEC n. 1205) |
En bref, l’Église prend l’Incarnation comme modèle : De même que le Christ s’est fait homme dans un contexte juif précis, l’Évangile doit prendre chair dans chaque culture. Il s’agit cependant de faire preuve de discernement : L’inculturation ne signifie pas tout accepter. Elle demande de purifier ce qui, dans une culture, serait contraire à la dignité humaine ou au message biblique. Enfin, depuis la Pentecôte, l’Église recherche l’unité de la foi dans la diversité des expressions, pas l’uniformité.