Népal : l’ascension de l’Everest sous tension, entre dérèglement climatique et afflux d’alpinistes
L’ascension de l’Everest est aujourd’hui confrontée à des aléas de plus en plus difficiles à anticiper.
© Peter West Carey / CC BY-NC-SA 3.0
Le 07/05/2026
Perturbée par la menace d’effondrement d’un bloc de glacier, la courte saison d’ascension 2026 sur l’Everest s’ouvre avec 19 jours de retard. Sur le « toit du monde », le défi mythique de la voie Sud incarne plus que jamais les tensions entre exploitation touristique, dangers encourus par les alpinistes, et bouleversements environnementaux liés au réchauffement climatique.
Pour la saison 2026, l’ascension du plus haut sommet du monde, qui culmine à 8 849 mètres dans l’Himalaya népalais, accuse un retard inhabituel. Fin avril, un immense bloc de glace menaçant la traversée redoutée de la cascade de glace du Khumbu, entre le camp de base et le camp 1, a contraint les équipes de sherpas à retarder l’ouverture de la voie vers le sommet. Il a fallu 19 jours pour sécuriser un passage, alors que des centaines d’alpinistes sont restés bloqués au camp de base dans l’attente d’un départ.
L’ouverture de la voie Sud de l’Everest incombe aux « Icefall Doctors », ces sherpas et guides expérimentés qui sont chargés de fixer cordes et échelles au-dessus des crevasses. Leur mission se termine généralement à la mi-avril. Cette année, la présence d’un sérac, un énorme bloc de glace, surplombant la cascade du Khumbu, a été jugée « instable et dangereuse », selon les autorités népalaises.
Les équipes ont dû alors ouvrir une voie contournant le sérac. « Il subsiste certains risques, mais les Icefall Doctors ont choisi l’itinéraire le plus praticable possible », a annoncé le département du tourisme népalais le 29 avril. « Bonjour et bonne nouvelle : la route de la cascade de glace du Khumbu est ouverte », a déclaré pour sa part sur les réseaux sociaux Seven Summit Treks, le plus grand opérateur d’expéditions du Népal.
« L’équipe de fixation des cordes a réussi à atteindre aujourd’hui le camp 1. L’itinéraire a été entièrement sécurisé avec des échelles, des cordes et des ancrages à travers la cascade de glace. » Ensuite, il a encore fallu terminer d’installer les autres camps (camps 2, 3 et 4) en haute altitude et fixer les cordes jusqu’au sommet.
L’équilibre de la haute montagne est en train de se transformer
Située entre 5 486 et 6 100 mètres d’altitude, la cascade de glace du Khumbu, un glacier en mouvement permanent, est traversée par de profondes crevasses. Cette section est considérée comme l’une des plus instables de l’ascension. Selon un rapport du Sagarmatha Pollution Control Committee (SPCC), l’organisme chargé de préparer la voie, le sérac à l’origine du blocage mesurait environ 55 mètres de long, 37 mètres de large et 28 mètres de haut.

Au fil des années, ce passage a déjà coûté la vie à de nombreux alpinistes. En 2014, une portion du glacier s’est détachée, provoquant une avalanche qui a tué 16 sherpas alors qu’ils transportaient du matériel et préparaient la voie pour leurs clients étrangers. Il s’agit de l’une des catastrophes les plus meurtrières survenues sur l’Everest.
Ce 23 avril, les restes de l’une de ces probables victimes ont été découverts par les équipes, la fonte des glaces laissant apparaître des corps disparus. En avril 2023, trois guides sherpas ont également été tués dans une autre avalanche survenue dans la même zone. « Alors que les alpinistes progressent sur l’itinéraire, la plus grande prudence est recommandée, en particulier dans la zone affectée par le sérac. Nous souhaitons à tous une ascension en toute sécurité », a mis en garde le département du tourisme du Népal.
C’est tout l’équilibre de la haute montagne qui est en train de se transformer. Longtemps perçue comme un défi extrême mais relativement prévisible pour les expéditions expérimentées, l’ascension de l’Everest est aujourd’hui confrontée à des aléas de plus en plus difficiles à anticiper. La cascade de glace du Khumbu, passage incontournable entre le camp de base et les camps d’altitude, est un symbole de cette instabilité, sous les effets du réchauffement climatique.
La hausse des températures en altitude modifie en profondeur la structure des glaciers. Les séracs se fissurent plus rapidement et les chutes de glace deviennent plus fréquentes. D’après le Centre international pour le développement intégré des montagnes (ICIMOD), basé à Katmandou, l’épaisseur des 79 glaciers qui entourent l’Everest s’est réduite d’une centaine de mètres en six décennies. Le phénomène s’accélère rapidement, alors que les deux tiers des glaciers de la chaîne de l’Hindu-Kush-Himalaya pourraient avoir disparu d’ici 2100.
425 alpinistes ont obtenu un permis d’ascension pour la saison 2026
Dans le même temps, la fréquentation de l’Everest a rarement été aussi élevée. Pour cette saison, qui s’achèvera à la fin du mois de mai, 425 alpinistes ont obtenu un permis pour tenter d’atteindre le sommet, et seront accompagnés de leurs guides. À environ 15 000 dollars le permis, et au moins 45 000 dollars pour le coût total de l’ascension, l’alpinisme représente une source de revenus essentielle pour le Népal. D’après les autorités, cette saison 2026 devrait générer 924 millions de roupies népalaises (environ 5,2 millions d’euros) de recettes pour le pays.
Avec le retard déjà accumulé, les inquiétudes grandissent quant au risque de voir à nouveau des files d’attente de grimpeurs au sommet de l’Everest. Ces images, parfois prises dans la « zone de la mort », au-delà de 8 000 mètres d’altitude, ont déjà fait le tour du monde au cours de ces dernières années, alimentant les critiques sur la gestion logistique du flux d’alpinistes et, plus largement, sur la perception d’un tourisme consumériste de l’extrême, qui n’épargne pas le plus haut sommet du monde. Avec parfois plus de 35 000 visiteurs par an, le camp de base, niché à 5 364 m d’altitude, est quant à lui devenu une véritable attraction ; pour les touristes pressés d’y accéder, les vols en hélicoptère sont légion.
Dans ce contexte, une affaire de fraude aux évacuations en hélicoptère a récemment été mise en lumière au Népal. Selon des enquêtes de la police, certains opérateurs auraient collaboré avec des compagnies d’hélicoptères et des hôpitaux pour organiser des évacuations d’alpinistes en altitude parfois injustifiées, afin de réclamer des remboursements auprès des assurances internationales. Les montants fraudés sont estimés à plusieurs millions de dollars.
Sagarmatha, la déesse des cieux
Depuis la conquête du sommet de l’Everest par le Néo-Zélandais Edmund Hillary et le guide sherpa Tenzing Norgay le 29 mai 1953, des milliers d’alpinistes ont tenté l’ascension. Le mal aigu des montagnes, le froid, les chutes, l’épuisement et les avalanches ont emporté au moins 344 d’entre eux, alors qu’ils bravaient « Sagarmatha », « la déesse des cieux ». L’année 2023 est restée celle du record d’affluence, avec la délivrance de 478 permis, mais aussi l’une des plus meurtrières, avec environ 18 morts enregistrés.
En théorie, il faut avoir déjà gravi un pic de 7 000 mètres pour obtenir le permis d’ascension de l’Everest. Pourtant, certains alpinistes manquent d’expérience. Si près du glorieux selfie au sommet tant convoité, d’autres refusent de renoncer quand les conditions ne sont pas optimales. Cet amateurisme peut aggraver les embouteillages en haute altitude et c’est alors que l’oxygène, transporté en lourdes bouteilles de 4 kg, peut aussi venir à manquer, accentuant encore les risques pour les grimpeurs.
Cette intense activité humaine est également source de pollution, en dépit des périlleuses tentatives de nettoyage par l’armée et des sherpas en clôture de saison. « Les experts estiment que l’ampleur des déchets récupérés chaque saison d’ascension souligne la nécessité urgente d’adopter des pratiques d’alpinisme durables. Le changement climatique a aggravé la crise : la fonte de la neige et de la glace met au jour des déchets longtemps enfouis sous les glaciers, ainsi que des restes humains, augmentant les risques de contamination des bassins-versants et posant des menaces sanitaires pour les communautés situées en aval », souligne ce mois-ci le quotidien The Kathmandu Post.
Dans l’immédiat, le débat sur la régulation de la fréquentation de l’Everest n’est pas clos. Entre impératifs de sécurité et dépendance économique, l’équilibre demeure fragile. Malgré les progrès techniques et l’expérience accumulée, l’ascension reste soumise à des incertitudes accrues par les effets du changement climatique. Enfin, dans les croyances des communautés montagnardes bouddhistes, les sommets de l’Himalaya restent encore perçus comme des entités sacrées, qu’il convient de laisser en paix, sous peine de s’exposer à leur colère.
(Ad Extra, Arjun Mehta)