Pourquoi le bouddhisme est-il en déclin en Asie de l’Est ?
L’autel des ancêtres d’une famille coréenne. Le rapport de Pew Research Center signale un déclin progressif des traditions familiales en Asie de l’Est.
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Le 16/03/2026
Selon une nouvelle étude publiée le 11 mars par le Pew Research Center, le déclin du bouddhisme en Asie de l’Est s’explique par une combinaison de facteurs démographiques, culturels et générationnels. Basée sur des entretiens menés à Tokyo et Séoul, l’enquête montre comment l’affaiblissement des traditions familiales, la pression de la vie moderne et une perception plus critique de la religion contribuent à l’éloignement progressif des jeunes, malgré la persistance d’un attachement culturel aux enseignements bouddhistes.
Le 11 mars, le Pew Research Center a publié un rapport basé sur des entretiens menés auprès d’un échantillon mixte et non représentatif de jeunes et d’adultes de Tokyo et Séoul, dans le but de mieux comprendre les raisons sous-jacentes du récent déclin du bouddhisme en Asie de l’Est. Déjà, en juin 2025, le think tank américain – un observatoire qui fait autorité sur les questions sociales mondiales – avait noté que le bouddhisme était la seule grande religion dont le nombre de fidèles avait diminué entre 2010 et 2020, avec une baisse de 5,4 % par rapport à la décennie précédente.
Les dernières conclusions dressent un tableau complexe qui, dans un contexte de déclin démographique, met en lumière différentes causes à ce phénomène. Outre la perte progressive de la foi d’une génération à l’autre et les inévitables « pressions de la vie moderne », le rapport note une baisse significative des pratiques religieuses formelles et informelles, une vision négative généralisée de la religion, et enfin le lien avec le chamanisme. Par ailleurs, le centre de recherchenote la persistance d’un « lien culturel avec le bouddhisme » qui perdure malgré les changements, les enseignements de cette religion restant attrayants pour beaucoup.
Liberté et démographie
Les causes identifiées l’an dernier étaient principalement liées aux libertés individuelles et aux données démographiques. Par ailleurs, des incertitudes persistent quant à la définition du terme « religion » en Asie, où vivent la plupart des bouddhistes (plus de 90 % d’entre eux se trouvent dans seulement une dizaine de pays). Dans son enquête, le Pew Research Center a posé la question suivante : « Quelle est votre religion, le cas échéant ? » Mais de nombreux bouddhistes ont refusé d’adhérer à une définition formelle, qui correspondrait davantage aux formes de religion organisées comme le christianisme.
« Le recul du bouddhisme est particulièrement marqué en Asie de l’Est, notamment en Chine, en Corée du Sud et au Japon », indique le rapport. De fait, cette désaffiliation s’inscrit dans le contexte du déclin démographique observé en Chine et au Japon. La Thaïlande, le pays d’Asie du Sud-Est qui compte le plus grand nombre de bouddhistes au monde (94 % de la population), connaît également une baisse due au vieillissement de sa population. À cela s’ajoutent des facteurs culturels, comme l’augmentation du nombre de personnes sans affiliation religieuse et l’abandon du bouddhisme par les jeunes et les adultes.
Le déclin progressif des traditions familiales
C’est ce que montrent les entretiens menés à Tokyo et à Séoul auprès d’adultes japonais et coréens ayant grandi dans un contexte bouddhiste. Que les personnes interrogées aient été élevées dans des familles religieuses ou qu’elles aient été influencées ailleurs par le bouddhisme, elles partagent un point commun : « Aujourd’hui, elles ne pensent presque plus à la religion. » Ces entretiens, réalisés en octobre 2024, sont illustrés par des graphiques basés sur des données d’enquêtes et d’études démographiques du même observatoire américain.
« Souvent, la désaffiliation religieuse d’une personne est un processus d’éloignement progressif de son éducation, plutôt qu’une rupture brutale ou une conversion délibérée », explique le Pew Research Center. Ce processus est favorisé, par exemple, par le déclin progressif des « traditions familiales », notamment chez les personnes qui migrent vers les villes. « J’ai tendance à croire davantage en la science qu’en toute forme de spiritualité », confie ainsi Sunwoo Lee, qui étudie à l’université de Séoul.
On observe un recul progressif de la foi d’une génération à l’autre. Dans de nombreuses familles, les grands-parents sont les membres les plus pieux, leurs enfants un peu moins, et leurs petits-enfants encore moins. À cela s’ajoute le manque de « pratiques religieuses », comme le souligne Junichiro Tsujinaka, propriétaire d’un café à Tokyo.
Selon le rapport, plusieurs autres personnes interrogées expliquent qu’il est difficile de trouver du temps pour des activités spirituelles ou religieuses au milieu de leurs carrières prenantes, de leurs études et de leurs contraintes quotidiennes. Ce phénomène est exacerbé par le fait que la fréquentation d’un temple n’est pas une pratique hebdomadaire dans le bouddhisme, contrairement à l’islam, au christianisme et au judaïsme, qui accordent une grande importance au culte collectif régulier.
Les pressions de la vie moderne
Jeongnam Oh, une commerçante retraitée de Séoul, évoque aussi « les pressions de la vie moderne ». Élevée dans une famille bouddhiste, elle ne se considère plus comme bouddhiste depuis qu’elle élève ses enfants, ce qui reflète une tendance plus générale au recul de la pratique religieuse en Asie de l’Est. Ainsi, les pratiques « formelles » telles que la visite des temples et la prière sont en déclin. « Je ne me souviens pas être jamais allée au temple avec mes enfants », ajoute Jeongnam Oh.
Les pratiques informelles, comme l’entretien de l’autel domestique, appelé butsudan, sont également en baisse. Atsushi Oda, un éditeur japonais, raconte qu’après le décès de sa mère, son père s’est chargé de s’occuper du butsudan. Mais Oda n’envisage pas de reprendre cette tâche à la place de son père. Il pense plutôt l’adapter pour que ce ne soit pas trop lourd pour lui.
Parmi les causes mentionnées dans le rapport, on trouve aussi des « perceptions négatives » largement répandues sur la religion en général, qui ont pu également influencer les attitudes envers le bouddhisme. Ainsi, Rogeon Hong, un technicien de studio basé à Séoul, associe la religion à la superstition et au chamanisme. Il explique que son père se considère comme bouddhiste mais pratique des rituels chamaniques, comme le fait de porter des amulettes porte-bonheur.
Au Japon, le concept de religion a également été terni par la violence. Masami Sato, une journaliste de Tokyo, évoque l’attentat au gaz sarin perpétré en 1995 dans le métro de Tokyo par le groupe Aum Shinrikyo, d’inspiration bouddhiste. Cet événement, qui a fait 13 victimes, a été « l’un de ses premiers contacts avec la religion ».
Un lien culturel persistant avec le bouddhisme
Enfin, malgré les faibles taux d’« auto-identification et de participation bouddhistes » chez les jeunes, plusieurs participants à l’enquête du Pew Research Center « ressentent toujours un lien culturel avec le bouddhisme et sont attirés par certains de ses enseignements ». Les entretiens révèlent qu’environ un tiers des personnes sans affiliation religieuse au Japon, et quatre sur dix en Corée du Sud, ressentent une affinité pour les pratiques bouddhistes. Une des personnes interrogées, Oh, originaire de Séoul, continue de trouver du réconfort dans ses croyances. « Je suppose que c’est ce avec quoi j’ai grandi, et c’est toujours présent en moi », reconnaît-elle.
(Avec Asianews)