Philippines : l’ex-président Rodrigo Duterte arrêté et bientôt jugé pour crimes contre l’humanité

Le 28/03/2025
Arrêté à l’aéroport de Manille le 11 mars dernier par Interpol, l’ancien président des Philippines Rodrigo Duterte attend son procès pour crime contre l’humanité au tribunal de La Haye. Cette arrestation divise plus que jamais l’opinion publique de l’archipel et provoque une explosion de fake-news.
Élu en 2016 à la plus haute fonction d’État, Rodrigo Duterte a lancé, dès les premiers mois de son mandat, une guerre contre la drogue qui a mené aux meurtres de milliers de personnes par la police et les escadrons de la mort. Les estimations indiquent entre 12 000 et 30 000 victimes, assassinées à leur domicile ou dans les rues, parfois sur simple dénonciation. La majorité des victimes vivaient dans des quartiers pauvres, qui ont fait l’objet d’une surveillance policière accrue de 2016 à 2017, au pic de cette guerre.
Une plainte auprès de la CPI en 2017
Sans renoncer à la nécessité de lutter contre la drogue, l’Église catholique philippine avait dès 2016 pris position contre cette guerre, ce qui lui avait valu les foudres du gouvernement Duterte et des torrents d’insultes. En plus de l’Église, de rares opposants ont osé prendre la parole. C’est le cas de Leila de Lima, ancienne présidente de la Commission philippine des droits de l’Homme, puis ministre de la Justice de 2010 à 2015 et qui avait ouvert une enquête sur ces escadrons de la mort, emprisonnée pendant six ans après l’élection de Duterte.
Le sénateur Antonio Trillanes et le groupe parlementaire Magdalo ont aussi déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI) en 2017, pour dénoncer « des crimes de masses qui constituent un crime contre l’humanité » (voir le communiqué de presse du Sénat philippin, le 6 juin 2017 sur ce dépôt de plainte par des parlementaires). C’est ainsi qu’a débuté l’enquête de la CPI, qui a conduit à l’arrestation de l’ancien président philippin le 11 mars dernier.
Une explosion de fake-news

Depuis l’arrestation, de nombreuses fake-news sont relayées par les réseaux sociaux, très populaires aux Philippines. Ces publications visent à soutenir l’ancien président Duterte en relayant de fausses informations. À titre d’exemple, une vidéo postée sur TikTok vue plus de 3,5 millions de fois indique que le président Donald Trump aurait sanctionné la Cour pénale internationale et procédé au gel des actifs des procureurs ayant ordonné l’arrestation.
La vidéo prétend également que « le plan du gouvernement Marcos [le président actuel] est complètement tombé à l’eau puisque la CPI vient d’être sanctionnée par les États-Unis et le président Donald Trump. La bonne nouvelle, c’est que [les membres de] la Cour pénale ne peuvent plus venir aux Philippines » (voir l’article du 21 mars dernier paru sur le média Rappler, «FACT CHECK: US gov’t sanctions on ICC not a response to Duterte arrest»).
Cette information est fausse, et détourne un discours prononcé par Donald Trump qui s’oppose à l’enquête de la CPI dans le cadre de la guerre entre Israël et le Hamas. Le problème des fake-news est récurrent dans l’archipel et leur explosion depuis l’arrestation de Rodrigo Duterte a poussé certains médias à prendre position, en proposant des tutoriels comme « Parler aux personnes qui croient aux fake-news » (voir cet article du 21 mars sur le média Rappel, « PANOORIN: Paano makipag-usap sa taong naniniwala sa disinformation tungkol kay Duterte? »)ou des pages dédiées à la vérification des informations fausses ou incomplètes qui alimentent diverses polémiques.
Raphael, un étudiant en économie vivant à Manille, explique que « la situation est vraiment tendue en ce moment, cela me rend triste, il y a une telle division dans le pays depuis cette arrestation ». D’autres personnes relaient les fake-news en les considérant comme de vraies informations, comme Gloria, vendeuse dans un magasin de vêtements, qui pense « qu’il faut partir des Philippines avant que le président Marcos déclare la loi martiale, c’est son projet ultime pour prendre le contrôle du pays ».
L’ambivalence du président Ferdinand Marcos Jr
Les fake-news les plus récurrentes accusent le président Marcos, élu en 2022, d’avoir provoqué cette arrestation pour se débarrasser de ses adversaires politiques. Il est vrai que les relations entre les deux dynasties, Marcos et Duterte, sont tendues depuis un an. Ayant fait campagne ensemble sous la bannière Uniteam (« L’équipe unie »), Ferdinand Jr. Marcos (fils du dictateur Ferdinand Marcos) et Sara Duterte (fille de Rodrigo Duterte) ont été élus à la présidence et à la vice-présidence des Philippines en 2022.
Depuis, l’Assemblée nationale philippine a ouvert un procès en destitution contre Sara Duterte pour des faits de corruption et de détournements de fonds. Le président Marcos est resté assez silencieux sur ce procès, qui a donné lieu à un vote en faveur de cette destitution du côté des parlementaires. L’enjeu est aujourd’hui que les deux tiers des sénateurs et sénatrices votent cette destitution pour l’officialiser.
Comme certains sénateurs pro-Duterte, en particulier Bato Dela Rosa, vont certainement être arrêtés par la Cour pénale internationale dans la continuité de l’enquête sur la guerre contre la drogue (Rappler, 24 mars 2025), de nombreuses personnes crient au harcèlement politique contre les Duterte. D’après elles, l’arrestation de l’ancien président par la CPI fait donc les affaires de la dynastie Marcos.
Selon Ace, actuellement au chômage, « tout cela arrange bien les Marcos, car le poids de cette arrestation ne repose pas sur le système judiciaire philippin mais sur une décision qui est a priori indépendante de lui ». « Mais cela les arrange bien que Duterte ait été arrêté par une instance internationale, car il est isolé, loin des Philippines, et les possibilités qu’il revienne ici sont très limitées. Cela évite aussi le risque que les Duterte créent une nouvelle alliance politique, si l’un est emprisonné et l’autre destituée. »

Cette suspicion de règlement de comptes entre deux dynasties puissantes a poussé le gouvernement philippin à organiser une conférence de presse avec un juriste accrédité par la CPI le 21 mars dernier. Il s’agissait alors d’expliquer que l’enquête menée à la suite de la saisine du sénateur Antonio Trillanes et du groupe parlementaire Magdalo en 2017 était indépendante des dynamiques politiques propres à l’archipel (Rappler, 24 mars). Mais cette conférence de presse ne semble pas avoir convaincu les fidèles des Duterte, comme Gloria qui pense qu’ils « auraient pu laisser Duterte tranquille, il est vieux, qu’on le laisse vieillir en paix ce pauvre homme ».
Une opinion divisée sur l’intervention de la Cour pénale
Face à cette opinion divisée, quelques évêques ont appelé au rassemblement en soulignant que cette arrestation était une étape vers une plus grande responsabilité collective (vaticannews.va, 3 mars) face à cette guerre contre la drogue qui continue de diviser l’opinion. L’évêque Gerardo Alminaza s’est directement adressé aux chrétiens pro-Duterte après le torrent de fake-news : « Cela me peine beaucoup de voir que certains et certaines d’entre nous continuent de soutenir la campagne de violence de l’ancien président Duterte, comme si on pouvait justifier les assassinats comme une solution au problème de la drogue. Ils croient aveuglément au faux récit qui prétend que la criminalité et la toxicomanie peuvent être éradiquées par la mort et les exécutions. Je prie pour eux, même si je les mets au défi de repenser leur point de vue, comme d’autres l’ont déjà fait ! » (Crux, 24 mars).
De son côté, le porte-parole de l’Iglesia ni Kristo, une megachurch charismatique de plus de 3 millions de personnes créée par un pasteur philippin, a dénoncé l’arrestation de Duterte : « Chaque citoyen philippin qui viole la loi doit être jugé ici, dans notre pays. Pourquoi ? Parce que notre système judiciaire fonctionne et nous, Iglesia ni Kristo, donnons notre entière confiance à la justice philippine. Tout le monde sait que cette arrestation est avant tout politique, c’est clair » (Rappler, 24 mars).
Ces différences de position entre les Églises illustrent bien les divergences qui ébranlent la société philippine. Comme le dit Raphael, étudiant, « ceux et celles qui sont en colère dénoncent une violation de l’intégrité des Philippines par la Cour pénale internationale, d’autres disent que ce que Duterte a fait était nécessaire, en soutenant donc implicitement l’idée que les exécutions ont permis de protéger les innocents contre des toxicomanes toujours plus diabolisés. Et d’autres sont heureux que l’arrestation ait finalement eu lieu, tout en l’utilisant pour moquer et discréditer encore plus les Duterte ».
Ce qui est sûr, c’est que cette arrestation n’a pas fini de faire parler d’elle, puisque le procès pour crime contre l’humanité doit se dérouler durant l’automne 2025. Jusque-là, Rodrigo Duterte restera emprisonné à La Haye. Entre-temps, sa fille Sara Duterte sera jugée pour corruption et détournements de fonds, en risquant la destitution. Doit-on déjà y voir la fin de la dynastie Duterte et une nouvelle victoire de la famille Marcos, cette fois-ci en utilisant les moyens légaux et non les circuits de corruption habituels ? Affaire à suivre…
À propos de l’auteur : Jérémy Ianni, doctorant en sciences de l’éducation, vit à Manille depuis dix ans. Aux Philippines, il a travaillé en particulier sur la discipline en éducation, la guerre contre la drogue, l’articulation entre les Églises et l’État et les mutations de la chrétienté aux Philippines. Il est aussi engagé dans plusieurs projets associatifs liés à la grande pauvreté, l’éducation populaire et l’émancipation.
(Ad Extra, Jérémy Ianni)