Serge Jardin, passeur de mémoire à Malacca : « Ce qui m’a attiré en Malaisie, c’est peut-être qu’il n’y avait rien à voir »
Serge Jardin, 71 ans, au sommet de la colline Saint-Paul. Au fond, le détroit de Malacca, où passe un porte-conteneur toutes les six minutes.
© Ad Extra / O. L.
Le 06/02/2026
Installé en Malaisie depuis près de 40 ans, Serge Jardin est un observateur attentif de Malacca, ville portuaire classée à l’Unesco, où il vit aujourd’hui. Historien et géographe de formation, il a fait de cette cité au carrefour des influences asiatiques et européennes son terrain d’exploration privilégié. Depuis sa maison peranakan du vieux quartier chinois, il raconte l’histoire, la géographie et les équilibres culturels d’un pays souvent méconnu, et invite à découvrir une Malaisie qui se comprend moins par ses monuments que par son atmosphère et sa diversité.
Serge Jardin est un « passeur de mémoire ». Historien et géographe de formation, grand voyageur dans sa jeunesse, il se définit aujourd’hui comme un « voyageur en fauteuil », parcourant le monde à travers les récits et l’observation attentive des lieux qu’il habite. La Malaisie est devenue, depuis près de quarante ans, son port d’attache. Et Malacca, ville portuaire classée au patrimoine mondial de l’Unesco, son poste d’observation privilégié.
Après un tour du monde de cinq ans, financé en travaillant comme guide touristique pour des groupes français, Serge Jardin s’arrête en Malaisie en 1986. Il ne repartira plus. À l’exception de l’Océanie, il a traversé tous les continents, mais c’est ici qu’il choisit de poser ses bagages. « Ce qui m’a attiré, paradoxalement, c’est peut-être qu’il n’y avait rien à voir », explique-t-il. Une manière de dire que la Malaisie ne s’impose pas par des sites incontournables ou des monuments spectaculaires (comme Siem Reap au Cambodge, ou Bali en Indonésie), mais par une atmosphère, une diversité et une douceur de vivre.

« Ici, personne ne vous dira que vous avez raté votre voyage si vous n’avez pas visité tel lieu chargé d’histoire », ajoute-t-il. En Malaisie, on peut visiter Georgetown (Penang) ou Malacca sans avoir à visiter les deux, on peut visiter l’un des quelque dix parcs naturels, aller à Kuala Lumpur ou bien à Ipoh ou une autre ville secondaire, louer une voiture pour se perdre dans les petites bourgades et chemins, et rencontrer des gens charmants qui vous feront découvrir l’hospitalité et le sourire malaisiens.
La maison de l’escargot
Installé d’abord à Kuala Lumpur, Serge a travaillé pendant plusieurs dizaines d’années comme accompagnateur, guide touristique, agent de voyages et hôtelier. Il a publié plusieurs ouvrages, souvent en anglais, consacrés au pays et à son histoire, parmi lesquels Malaisie, un certain regard (2013) ou French Memories of Malaysia (2022). C’est également en Malaisie qu’il rencontre son épouse, une Malaisienne chinoise originaire de Malacca. Le couple s’est installé dans la ville historique de Malacca il y a une vingtaine d’années.
En 2002, Serge et son épouse achètent une ancienne maison peranakan dans Heeren Street, aujourd’hui Jalan Tun Tan Cheng Lock, au cœur du quartier chinois. Discrète depuis la rue, la demeure révèle, une fois le seuil franchi, un espace étroit mais long de plus de soixante mètres. Cette « maison de l’escargot », ainsi baptisée par Serge en référence à la forme du toit, est un havre de paix au cœur d’un quartier autrefois surnommé « Millionaire Street », en raison des riches commerçants chinois qui y vivaient sur plusieurs générations.
La première pièce, traditionnellement la salle de réception aux meubles très chinois, est aujourd’hui occupée par la plus vieille table de billard de la ville. Derrière, on trouve une salle sombre, autrefois réservée aux femmes. Plus loin, un vaste salon s’organise autour d’un puits de lumière et d’un impluvium, permettant à l’air de circuler sans climatisation. Meubles coloniaux, portraits d’ancêtres, pendule ancienne et ventilateurs composent une atmosphère hors du temps. À l’arrière, la cuisine s’ouvre sur un jardin luxuriant. À l’étage, cinq chambres, dont la chambre de maître donnant sur la rue. C’est depuis ce salon que Serge Jardin, aujourd’hui retraité et âgé de 71 ans, raconte sa ville, son pays et leurs équilibres fragiles. « On ne vient pas en Malaisie découvrir un site précis, mais une ambiance », résume-t-il.
Une diversité qui ne se mélange pas
En quittant la maison, la moiteur de l’air tropical rappelle immédiatement la situation géographique de Malacca. Dans les rues alentour, l’architecture, les cuisines, les religions et les langues témoignent d’une grande diversité. Chinois, Malais, Indiens, touristes asiatiques se côtoient dans un même espace urbain. « Malaysia truly Asia », proclame un slogan touristique que l’on retrouve fréquemment. On dit aussi que toute l’Asie est en Malaisie.
Serge assure lui aussi que ce pays est une excellente introduction au continent asiatique. Pour autant, il récuse l’expression de « melting-pot ». « C’est un mot que je n’aime pas pour parler de la Malaisie. Il évoque un mélange. Ici, c’est presque l’inverse : les communautés se côtoient, mais ne se mélangent pas. » Une cohabitation pacifique, mais segmentée, héritée de l’histoire coloniale et renforcée par les politiques contemporaines.

Ainsi, il évoque sans détour les limites de ce modèle, notamment une politique de discrimination positive en faveur des Malais musulmans. Bien que marié à une Malaisienne, il n’a jamais pu obtenir la carte de résident permanent, son épouse étant d’origine chinoise. Un sujet sensible, qu’il relie à une peur persistante des tensions ethniques, nourrie par les émeutes des années 1950 et 1960.
De Heeren Street à la place rouge
La promenade se poursuit le long de Jonker Street, artère commerçante du quartier chinois. Boutiques de souvenirs, brocantes, temples chinois, restaurants et étals de fruits tropicaux (durians, noix de coco…) s’y succèdent. L’encens des temples se mêle à l’appel du muezzin au coucher du soleil, tandis qu’oiseaux et insectes composent une bande sonore permanente.
Un pont permet de franchir la rivière de Malacca et d’accéder à la place principale, la « Dutch Square », reconnaissable à ses bâtiments ocre rouge. Entourée d’anciens édifices coloniaux et de la Christ Church, aujourd’hui anglicane, la place rappelle les différentes périodes d’occupation : portugaise (1511 à 1641), hollandaise (1641 à 1824), puis britannique (1824 à 1957), avant l’indépendance acquise en 1957.
Non loin, l’ancien office de tourisme a été transformé en mosquée, un symbole, selon Serge, des évolutions récentes du pays. Malgré ces transformations, il se dit heureux de vieillir en Malaisie. « J’ai parfois l’impression de retrouver la France des années 1950-1960 », observe-t-il, en regardant la nouvelle classe moyenne malaisienne, désormais majoritaire parmi les touristes le week-end. « Ils sont heureux, il y a du travail, peu de chômage. C’est extrêmement agréable de vivre avec des gens comme ça. »
Comprendre Malacca par sa géographie
Au-delà de la place rouge, une rue pavée mène aux vestiges de la forteresse portugaise, puis un chemin gravit la colline Saint-Paul. Au sommet, les ruines de l’église Saint-Paul dominent la ville et le détroit. Des Portugais, des Hollandais et des Britanniques y sont enterrés. Une statue de saint François Xavier y a été érigée en 1953 pour commémorer le 400e anniversaire de l’arrivée de sa dépouille venue de Chine. Son corps fut ensuite déplacé définitivement à Goa, en Inde, mais la présence de cette statue rappelle le rôle missionnaire de Malacca dès le XVIe siècle.
Face à la mer, Serge insiste sur la géographie du lieu. « On ne peut pas comprendre Malacca si on ne saisit pas cela », explique-t-il. La colline, rare sur une côte de mangrove, la rivière qui la borde et l’étroitesse du détroit ont favorisé le commerce maritime. Aujourd’hui encore, un porte-conteneurs passe toutes les six minutes, faisant du détroit de Malacca l’une des routes maritimes les plus fréquentées au monde.

« Sans la mer, sans le détroit, il n’y a pas de Malacca. Tous ces éléments sont essentiels : la colline, la rivière qui passe aux pieds, la ville qui s’est développée derrière, la mer qui passe devant, et un nouvel espace qui existe aujourd’hui, puisqu’on a gagné sur la mer », raconte-t-il, en évoquant les vastes projets de récupération de terres sur la mer qui ont profondément modifié le littoral, repoussant la côte et transformant d’anciennes maisons sur pilotis en habitations désormais enclavées.
« Ici, on ne vient pas découvrir un site, mais une ambiance »
Lorsque Serge Jardin s’installe en Malaisie, le pays reste peu connu des voyageurs occidentaux, souvent éclipsé par des destinations voisines plus spectaculaires comme la Thaïlande, Bali ou Hong Kong. À l’époque, on traversait la péninsule en une journée, sans véritablement s’y arrêter. Mais cette relative discrétion est précisément ce qui a séduit Serge. « Ce qui pouvait sembler peu attractif est devenu une richesse », estime-t-il.
C’est aussi à ce moment-là que le gouvernement malaisien, sous l’impulsion du Premier ministre Mahathir Mohamad, fait du tourisme un secteur stratégique pour accompagner le développement économique du pays après une période de récession. Serge Jardin profite de cet essor : pendant de nombreuses années, il fait découvrir la Malaisie à des groupes de touristes français. « Cela a fait quarante ans le 5 janvier », souligne Serge.
À Malacca comme ailleurs en Malaisie, on ne coche pas des cases. On observe, on flâne, on écoute. D’un temple à une pagode, d’une mosquée à une église, la diversité religieuse et culturelle compose une expérience singulière dans la région. « Ici, on ne vient pas découvrir un site, mais une ambiance », répète Serge Jardin. Une manière de voyager à rebours du tourisme de masse, qui invite à accepter la complexité et à prendre le temps. Ainsi que l’écrit Henri Fauconnier dans Malaisie (1930), citation reprise par Serge en avant-propos dans Malaisie, un certain regard : « En Malaisie, les saisons diffèrent à peine. On ne s’inquiète plus de la date, ni de l’heure. Seul le contraste des jours et des nuits pourrait attester que la terre n’a pas cessé de tourner. »
(Ad Extra, Olivier Labesse)