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Tibet-Chine : comment Pékin endoctrine dès la maternelle pour effacer l’identité tibétaine

Des enfants tibétains à Gyangtse, Tibet. La Chine veut promouvoir l’identité chinoise Han dès le plus jeune âge. Des enfants tibétains à Gyangtse, Tibet. La Chine veut promouvoir l’identité chinoise Han dès le plus jeune âge. © Dennis G. Jarvis (CC BY-SA 2.0)
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Un nouveau rapport de Human Rights Watch dénonce les systèmes mis en place par la République populaire de Chine pour promouvoir l’identité chinoise Han dès la maternelle. « Aucun enseignement du tibétain n’est dispensé ; les enfants sont contraints de fournir des vidéos pour prouver qu’ils parlent chinois à la maison. » Parmi les conséquences, on observe un éloignement des aînés et un sentiment croissant d’infériorité de l’identité locale.

Au Tibet, dès la maternelle, les enfants sont contraints de parler le « chinois national » au lieu du tibétain. Dans certains cas, ils sont même forcés d’envoyer des vidéos à leurs enseignants pour prouver que la même chose se produit à la maison avec leurs parents. L’assimilation forcée et l’endoctrinement idéologique, par lesquels Pékin efface l’identité locale, touchent désormais même les plus jeunes enfants de la région autonome du Tibet.

C’est ce que révèle un nouveau rapport de Human Rights Watch publié mardi 5 mai, intitulé « Commencer par les plus jeunes enfants : la Chine utilise les écoles maternelles pour ’intégrer’ les Tibétains ». L’étude repose sur une analyse des lois et documents politiques chinois, ainsi que sur des entretiens avec sept témoins et universitaires disposant d’une connaissance directe et récente des conditions de vie dans les régions tibétaines.

Dans une analyse de 72 pages, le rapport démontre comment, depuis une directive spécifique de 2021 du ministère chinois de l’Éducation (le « Plan d’harmonisation des langues pour enfants »), l’enseignement du tibétain est désormais fortement restreint, à un stade crucial de l’acquisition du langage et de la construction identitaire, ce qui accélère la disparition de la langue et de la culture locales.

« En ciblant les enfants d’âge préscolaire, le gouvernement chinois accélère sa campagne visant à priver les enfants tibétains de leur langue, de leur culture et de leur identité », a déclaré Maya Wang, directrice adjointe du département Asie de HRW. « Cette politique ne vise pas la qualité de l’éducation, mais l’assimilation forcée des Tibétains dès leur plus jeune âge à une identité nationale centrée sur l’ethnie Han. »

De nombreux enfants quittent l’école maternelle incapables de parler tibétain

Human Rights Watch constate que de nombreux enfants tibétains quittent l’école maternelle incapables de parler tibétain ou refusant de le faire, même avec leurs proches. Des parents ont rapporté que, quelques semaines ou mois après leur entrée à l’école maternelle, leurs enfants se mettent à parler presque exclusivement chinois.

Le Plan d’harmonisation de 2021 a marqué l’aboutissement de plusieurs décennies de réformes politiques ayant réduit l’enseignement en langue maternelle pour les communautés minoritaires. Depuis la loi de 1984 sur l’autonomie régionale nationale, la Chine a mis en œuvre cinq phases pour rendre obligatoire l’enseignement du chinois à des âges de plus en plus jeunes. Si ce processus était déjà achevé dans les écoles primaires et secondaires, les écoles maternelles restaient le dernier lieu où le tibétain pouvait encore être utilisé comme principale langue d’enseignement.

En 2021, le ministère de l’Éducation a imposé l’utilisation du chinois standard, « langue nationale commune », dans toutes les écoles maternelles des régions appartenant à des minorités ethniques, pour l’enseignement et la prise en charge des enfants. Toute référence officielle à l’« éducation bilingue » a disparu des documents de politique générale.

Une série de décisions, de lois sur l’éducation et de politiques gouvernementales a également anéanti le dernier espace juridique et politique pour l’enseignement des langues minoritaires, tout en intégrant l’endoctrinement politique et culturel à l’ensemble du système scolaire, y compris en maternelle. Ce processus a abouti à la loi de 2026 sur la promotion de l’unité et du progrès ethniques, qui prévoit des sanctions légales contre toute personne coupable d’« entrave » à l’apprentissage et à l’utilisation du chinois.

Bien que la maternelle ne soit pas officiellement obligatoire en Chine, Human Rights Watch constate qu’elle l’est devenue dans les faits dans les régions tibétaines : les écoles primaires des zones urbaines exigent de plus en plus souvent une preuve de fréquentation de la maternelle pour l’inscription, ne laissant guère d’autre choix aux parents que d’envoyer leurs enfants dans des écoles maternelles sinophones.

« D’ici deux décennies, cette culture aura peut-être complètement disparu »

Les autorités exigent également des enseignants qu’ils encouragent, voire incitent les parents et les enfants à parler chinois à la maison et à soumettre des vidéos le prouvant. Des examinateurs désignés par le gouvernement ont évalué les compétences en mandarin des enfants d’âge préscolaire par le biais d’entretiens et d’observations, malgré la réglementation officielle interdisant les tests et toute autre forme de pression scolaire dans les écoles maternelles.

La politique linguistique s’accompagne d’un endoctrinement politique et culturel accru. Dans les régions tibétaines, les programmes préscolaires mettent de plus en plus l’accent sur « l’éducation patriotique », la loyauté au Parti communiste chinois et l’identification à la « nation chinoise ». On enseigne aux enfants à célébrer les fêtes Han, à réciter des classiques chinois, à chanter des chants patriotiques et à participer à des activités glorifiant l’histoire militaire et révolutionnaire. Le bouddhisme tibétain et les pratiques culturelles locales sont absents des programmes scolaires.

La disparition accélérée de la langue tibétaine chez les jeunes Tibétains a de profondes conséquences culturelles, selon HRW. Parmi celles-ci figurent l’affaiblissement de la communication entre enfants et aînés, la perturbation des dynamiques familiales, la réduction de la transmission des connaissances religieuses et culturelles, et le sentiment croissant chez les enfants que la langue et l’identité tibétaines sont inférieures.

« Il ne s’agit pas simplement de ne pas enseigner le tibétain », a commenté une source tibétaine interrogée par Human Rights Watch. « C’est une stratégie savamment orchestrée pour influencer la pensée et les croyances des enfants. […] Le programme préscolaire est conçu pour favoriser l’ethnie Han : la façon de parler, les thèmes abordés, la reconnaissance des objets, absolument tout ce qui est enseigné. On n’y trouve pas la moindre trace de la pensée tibétaine. Résultat : les enfants qui quittent l’école maternelle à six ans, même si leurs deux parents sont tibétains, se considèrent comme Chinois. D’ici une ou deux décennies, cette culture aura peut-être complètement disparu et ne subsistera plus que dans un musée. »

(Avec Asianews)

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