Pakistan : face aux tensions liées au Moyen-Orient, des chrétiens se joignent aux repas de Ramadan
Le prêtre dominicain James Channan, le 27 février 2026 à Lahore avec l’imam de la mosquée de Badshahi, Abdul Khabeer Azad, qui a rencontré le pape Léon XIV en octobre 2025 au Vatican.
© Le père James Channan lors d’un repas interreligieux organisé le 8 mars lors de la Journée internationale des droits des femmes.
Le 10/03/2026
Au Pakistan, où les tensions religieuses restent vives et où les chrétiens sont parfois pris pour cible, des initiatives de dialogue se poursuivent. Dans plusieurs diocèses, des délégations catholiques ont participé à des repas de rupture du jeûne du Ramadan avec des responsables musulmans. Cette année, la coïncidence du Carême et du Ramadan a renforcé ces rencontres interreligieuses, marquées par des prières communes pour la paix, alors que les tensions liées à la guerre au Moyen-Orient ravivent les inquiétudes dans le pays.
Devant le Centre dominicain pour la paix au Pendjab, une heure avant l’iftar – le repas de rupture du jeûne du Ramadan –, des draps blancs destinés aux fidèles musulmans ont été disposés sur la pelouse avant l’iftar interreligieux annuel. À Lahore, la capitale de la province du Pendjab, l’arôme des pakoras croustillants (beignets), des dattes séchées, du Rooh Afza à la rose et du dahi bhallay (boulettes de lentilles au yaourt) attire les convives vers les tables pour rompre le jeûne après la prière du soir.
Le père dominicain James Channan, directeur du centre, organise ces rassemblements interreligieux depuis 25 ans, dans un pays où les tensions religieuses dégénèrent régulièrement en violences. « Les amitiés nouées autour d’une table sont très importantes dans notre contexte. Les participants à ces rencontres les mettent en avant sur les réseaux sociaux, touchant ainsi des millions de personnes », confie-t-il, interrogé le 8 mars en marge de l’événement.
« Les repas et les offices religieux organisés conjointement ont contribué à freiner la vague d’attaques contre les églises qui a suivi les interventions militaires menées par les États-Unis dans plusieurs pays musulmans », assure-t-il, en évoquant les multiples attaques terroristes subies par les chrétiens pakistanais depuis les attentats du 11 septembre 2001, après le lancement de la campagne militaire américaine en Afghanistan.
Les repas interreligieux continuent malgré les tensions
« C’est un passé douloureux. Les églises et les communautés chrétiennes étaient considérées comme des cibles faciles. Les conflits actuels ne sont pas des croisades ; ce sont des guerres d’intérêts », ajoute le père Channan. Les rassemblements interreligieux se sont poursuivis cette année malgré les manifestations contre les frappes américaines et israéliennes en Iran – des émeutes qui ont fait 26 morts au Pakistan ces dernières semaines.

Les responsables catholiques se sont donc joints aux religieux musulmans pour prier pour la paix. Ils ont partagé des repas dans des mosquées, des églises et des hôtels à travers six diocèses et un vicariat apostolique, alors que les perturbations du trafic aérien au Moyen-Orient et la hausse des prix du carburant s’ajoutaient aux tensions régionales.
De nombreux Pakistanais considèrent les États-Unis et l’Europe occidentale comme des nations chrétiennes, et certains groupes militants ciblent les chrétiens locaux qu’ils considèrent comme liés à ces « pays chrétiens ». Ainsi, en mai 2024 à Sargodha, Nazir Masih, un chrétien de 74 ans, a été agressé par une foule qui l’accusait de blasphème. Il est décédé des suites de ses blessures. En août 2023, à Jaranwala, des violences ont détruit 26 églises et 80 maisons chrétiennes après des accusations de profanation du Coran.
Dans un message du 17 février, Mgr Joseph Arshad, archevêque de Rawalpindi-Islamabad, a invité les communautés chrétiennes et musulmanes à prier tout particulièrement pour la paix, alors que le Carême et le Ramadan coïncident cette année. Il a encouragé les fidèles des deux confessions à « se rendre visite, à échanger des salutations respectueuses et à s’unir au service des plus vulnérables ».
Des événements intercommunautaires à travers le Pakistan
Le 28 février à Multan, plus de 80 participants ont assisté à un iftar organisé conjointement par la Commission catholique pour le dialogue interreligieux et l’œcuménisme, par une initiative nationale appelée Saiban-e-Pakistan, et par le Centre d’excellence pour la lutte contre l’extrémisme violent.
La veille à Lahore, le père Channan et quatre prêtres catholiques avaient assisté à la rupture du jeûne à la mosquée Badshahi, la deuxième plus grande mosquée du pays. Le prêtre a offert à Abdul Khabeer Azad, le « khateeb » (imam) de la mosquée, une photo encadrée représentant ce dernier lors de sa rencontre avec le pape Léon XIV, en octobre 2025 à Rome lors d’une conférence sur le dialogue islamo-chrétien organisée par la Communauté de Sant’Egidio.
Parmi les 120 convives de l’iftar organisé par les dominicains figurait l’orateur musulman Shehzad Qaiser. Cet événement, organisé en collaboration avec des organisations telles que l’Église adventiste du septième jour, a mis en lumière les défis sociaux actuels. Shehzad, responsable des affaires extérieures de la Fondation Sundas, qui soutient les patients atteints de maladies du sang, reconnaît que les chrétiens sont victimes de discrimination dans certains bureaux et que certains musulmans refusent la nourriture préparée par des chrétiens.
« Il est très important de partager nos pratiques, nos joies et nos peines communes. Les chefs religieux ont le devoir de sensibiliser la population. Malheureusement, certains prennent les chrétiens locaux pour des « kafir » (infidèles) », regrette-t-il. « Pendant le Ramadan, on distribue des repas gratuits à tous sans se soucier de leur religion. Les donneurs de sang ne font aucune discrimination non plus. C’est là le véritable esprit du Ramadan et du Carême. »
Sur les 240 millions d’habitants du Pakistan, 96 % sont musulmans, pour environ 2 % d’hindous et 1,3 % de chrétiens.
(Avec EWTN News)