Inde

Sœur Paulina Melite : en Inde, la crise de l’avortement nécessite une prise de conscience immédiate

La marche pour la vie organisée le 10 août 2023 à Pune, dans le sud de l’Inde, coorganisée par le service international CHARIS et la Conférence épiscopale indienne. La marche pour la vie organisée le 10 août 2023 à Pune, dans le sud de l’Inde, coorganisée par le service international CHARIS et la Conférence épiscopale indienne. © Paulina Melite/globalsistersreport.org
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En Inde, où près de 15,6 millions d’avortements sont pratiqués chaque année, sœur Paulina Melite alerte sur une crise à la fois sociale, culturelle et spirituelle. À la tête du réseau pro-vie national, elle plaide pour une mobilisation renforcée face à l’évolution du cadre légal et au manque de sensibilisation dans le pays. Entre action pastorale, engagement public et initiatives interreligieuses, elle appelle à une prise de conscience immédiate pour défendre la dignité de toute vie humaine.

Sœur Paulina Melite, 46 ans, est active depuis 2016 dans la pastorale pro-vie en Inde, où plus de 15 millions d’avortements ont lieu chaque année. En 2024, cette membre des Sœurs Missionnaires de Marie Immaculée a été nommée à la tête de l’organisation Indian Catholics United for Life, un réseau national d’organisations pro-vie reconnu par la Conférence épiscopale indienne. Elle a débuté son ministère en 2016 en tant qu’animatrice diocésaine du mouvement dans le diocèse syro-malabar de Kalyan, dans l’ouest de l’Inde.

Par la suite, elle a occupé le poste de secrétaire nationale du Service international du Renouveau charismatique catholique, basé à New Delhi. Sœur Paulina a joué un rôle central dans l’organisation de la première marche nationale pour la vie en Inde en 2021, un événement devenu annuel depuis. Dans cette interview, elle revient sur son travail, les lois indiennes relatives à l’avortement, ses préoccupations pastorales et ses espoirs pour l’avenir.

Pourquoi avez-vous rejoint la lutte contre l’avortement en Inde ?

Sœur Paulina Melite : C’est en travaillant avec le mouvement pro-vie du diocèse de Kalyan que j’ai pris conscience des besoins des enfants à naître et de leurs mères en Inde. Pour moi, ce ministère est un appel de Dieu en ce moment. Depuis 2016, je travaille aux niveaux diocésain et national pour sensibiliser l’opinion publique, développer le mouvement pro-vie et unifier les efforts catholiques pour sauver les enfants à naître.

Quelle est la prévalence de l’avortement en Inde ?

La première estimation nationale du nombre d’avortements en Inde date de 2015 et a révélé qu’environ 15,6 millions d’avortements ont lieu chaque année dans le pays. Autrement dit, un enfant est avorté toutes les deux secondes en Inde. Ce sont les chiffres officiels. De nombreux autres avortements ont lieu et ne figurent pas dans les statistiques officielles. Nous sommes préoccupés par l’augmentation des grossesses chez les adolescentes dans le pays. Le manque d’informations sur l’avortement est une autre source d’inquiétude.

Sœur Paulina Melite, des Sœurs missionnaires de Marie Immaculée, dirige le réseau pro-vie national Indian Catholics United for Life.
Sœur Paulina Melite, des Sœurs missionnaires de Marie Immaculée, dirige le réseau pro-vie national Indian Catholics United for Life.
© Paulina Melite/globalsistersreport.org

Quel est le statut légal de l’avortement en Inde ?

L’avortement a été légalisé en 1971 par la loi sur l’interruption médicale de grossesse. Initialement, cette loi autorisait l’avortement jusqu’à 12 semaines sous certaines conditions ; ce délai a ensuite été porté à 20 semaines. En 2021, la loi a été modifiée afin de fixer la limite maximale de l’avortement à 24 semaines – applicable lorsque la grossesse présente un risque pour la vie de la mère, en cas d’anomalies fœtales, de viol ou d’échec de la contraception pour certaines catégories de femmes.

Au-delà de 24 semaines, une femme devait s’adresser aux tribunaux pour obtenir une autorisation. Cependant, début 2026, la Cour suprême a autorisé l’avortement jusqu’à 30 semaines dans un cas particulier, une décision qui pourrait avoir des implications juridiques et sociétales importantes.

Quelles sont vos inquiétudes concernant cette décision de la Cour suprême ?

Je suis profondément déçue. De telles décisions non seulement affaiblissent la protection de l’enfant à naître, mais affectent également le respect culturel de la vie humaine. Une telle mesure entraînerait une forte augmentation du nombre d’avortements en Inde.

Comment comptez-vous contrer cela ?

Nous ne pouvons rester silencieux et nous devons nous exprimer avec plus de force contre l’avortement. Nous avons lancé une pétition demandant au gouvernement de reconnaître le droit fondamental à la vie de l’enfant à naître. Nous avons remis les signatures au cabinet du Premier ministre et au ministère fédéral de la Santé et du Bien-être familial. Loin de nous décourager, ces événements nous rendent plus forts. Nous avons reçu un soutien accru de la part des évêques, des prêtres et des responsables laïcs qui souhaitent une réponse catholique unifiée face à cette grave situation.

Veuillez expliquer votre ministère pro-vie. Quelle est sa pertinence aujourd’hui ?

Notre mouvement pro-vie repose sur la conviction que toute vie humaine est sacrée, de la conception à la mort naturelle. Nous menons des programmes de sensibilisation pro-vie auprès des diocèses, des paroisses, des universités, des écoles et de divers groupes. Ces programmes abordent l’avortement, la contraception, la fécondation in vitro, l’euthanasie, la morale sexuelle et la culture de vie.

Nous organisons également des retraites pro-vie, des expositions de sensibilisation et d’autres programmes. Nous avons animé des sessions dans plus de 40 diocèses en Inde, où nous avons abordé avec des couples, des jeunes, des adolescents, des enfants et des familles les thèmes de l’avortement et de ses conséquences sur les femmes, de la morale sexuelle et de la culture de mort.

Ce ministère est essentiel aujourd’hui car beaucoup de gens ignorent la gravité de l’avortement dans notre pays. Même au sein de la communauté catholique, le mouvement pro-vie est souvent mal compris et perçu comme un simple encouragement à avoir plus d’enfants. Pour nous, il ne s’agit pas seulement d’une campagne sociale, mais d’un combat spirituel. Nous prions, en particulier devant les centres d’avortement et les cliniques de FIV (fécondation in vitro). C’est pour nous une guerre pour les âmes et les vies affectées par la culture de mort moderne.

Je dis souvent que nous sommes comme David face à Goliath. Le défi est immense – lois, politiques, silence culturel, stigmatisation –, mais nous persévérons avec foi. Pour reprendre les mots de saint Jean-Paul II dans Evangelium Vitae, nous sommes appelés à témoigner de la dignité inviolable de chaque être humain et à combattre ce qu’il décrivait comme la « culture de mort » qui imprègne notre société.

Quels sont vos principaux défis ?

Des jeunes participent à la marche pour la vie organisée en 2025 à Bangalore.
Des jeunes participent à la marche pour la vie organisée en 2025 à Bangalore.
© Paulina Melite/globalsistersreport.org

Le principal obstacle est le financement. Il est difficile d’obtenir des fonds car les bénéficiaires de ce ministère sont des enfants à naître. De nombreux donateurs privilégient les causes aux résultats visibles et immédiats. Un autre défi réside dans le manque de sensibilisation, même au sein des communautés ecclésiales. De nombreux catholiques affirment avoir rarement entendu parler de l’avortement dans les homélies ou les programmes paroissiaux.

Il existe également un silence culturel plus général. Des sujets tels que l’avortement, la contraception et la FIV sont souvent évités en famille et dans les débats publics. Nous avons besoin d’une défense juridique pour les enfants à naître. Je prévois de créer un forum d’avocats chrétiens afin d’assurer cette défense et d’impliquer plus systématiquement les décideurs politiques.

L’Inde est un pays multiconfessionnel. Les autres communautés sont-elles tout aussi préoccupées par l’avortement ?

Oui, c’est le cas. L’avortement n’est pas une préoccupation exclusivement catholique. Par exemple, des initiatives pro-vie ont également vu le jour au sein de la communauté jaïn de Mumbai. Des représentants de différentes confessions soutiennent des actions en faveur de la vie. Cela montre que l’avortement est fondamentalement une question humaine, et non seulement religieuse.

Pourquoi avez-vous lancé la marche nationale pour la vie ?

L’Inde ne disposait pas d’une plateforme visible et unifiée permettant à la population de se rassembler pour défendre la vie des enfants à naître. Différents groupes agissaient de manière isolée. Nous avons pris conscience de la nécessité de faire entendre aux législateurs et à la société le cri silencieux des enfants à naître. Ainsi, en 2021, cinquante ans après l’adoption de la loi sur l’avortement en Inde, nous avons organisé la première marche pour la vie à New Delhi, qui a rassemblé environ 250 participants. Depuis, nous organisons cette marche chaque année dans différentes villes.

Nous organisons la marche le 10 août, date anniversaire de la promulgation de la loi indienne sur l’avortement, comme une affirmation symbolique de notre engagement en faveur de la vie. Le diocèse local accueille cette marche, organisée en grande partie grâce à la collaboration des évêques, du clergé, des religieux et des bénévoles laïcs. Les préparatifs de la marche de 2026 à Chennai (capitale du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde) sont déjà en cours, avec un comité d’organisation de 180 membres. Nous attendons 100 000 participants.

Quelle a été la réaction du public à la marche ?

La mobilisation ne cesse de croître, notamment auprès des jeunes et du grand public. Les jeunes participent à la planification, à la mobilisation et même à la création de slogans et de banderoles. Dans le même temps, le mouvement a suscité des critiques, notamment des critiques en ligne provenant d’un portail féministe. Nous accueillons toutefois favorablement toute attention, qu’elle soit positive ou critique, car cela signifie que le problème est pris en compte.

Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir pour l’avenir ?

Je suis optimiste car les jeunes s’engagent de plus en plus. Ils comprennent nos discours sur la dignité de la vie humaine et y répondent avec conviction. La Conférence des évêques catholiques d’Inde nous a permis d’aborder ce sujet lors de sa dernière assemblée plénière biennale. La collaboration entre les diocèses se développe. La participation des laïcs et le soutien interreligieux sont également en hausse.

Notre source d’inspiration est Mère Teresa. Dans son discours de réception du prix Nobel de la paix en 1979, elle a déclaré : « Le plus grand destructeur de la paix aujourd’hui est l’avortement. » Si l’Amérique a pu remettre en question les lois sur l’avortement après tant d’années, nous pouvons nous aussi œuvrer pour le changement. L’Inde est connue comme le pays de l’ahimsa (non-violence). Si nous croyons véritablement en la non-violence, elle doit commencer dès le ventre de la mère.

Cet entretien a été initialement publié le 21 avril 2026 par Global Sisters Report et republié par l’agence Ucanews.

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