Inde : au Bengale-Occidental, une bascule électorale aux résonances nationales
Avec cette nouvelle victoire électorale du lundi 4 mai, Narendra Modi assoit sa domination dans le nord de l’Inde.
© Bo Nielsen / CC BY-NC-SA 3.0
Le 07/05/2026
Emmenés par le Premier ministre Narendra Modi, les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP) ont remporté, lundi 4 mai, les élections législatives de l’État du Bengale-Occidental, bastion historique de l’opposition. Malgré des accusations d’irrégularités relayées par une partie de la presse indienne, cette victoire consolide de façon décisive la domination du BJP dans le Nord de l’Inde et incarne un basculement politique majeur à l’échelle du pays.
Ce lundi 4 mai, la commission électorale indienne a annoncé les résultats des scrutins législatifs organisés en avril dans les États du Bengale-Occidental, du Tamil Nadu, du Kerala, de l’Assam ainsi que dans le territoire de Pondichéry. Mais c’est surtout le sort politique du Bengale-Occidental, fort de 100 millions d’habitants, qui retient toute l’attention. Terre de résistance face au pouvoir central, cet État a été dirigé pendant trente-quatre ans par les communistes, puis par une politicienne aguerrie, Mamata Banerjee, à la tête de son parti régional, le Trinamool Congress (TMC).
La voie des urnes est sans appel : le BJP de Narendra Modi a remporté 206 sièges sur 294, n’en laissant que 81 au Trinamool Congress de Mamata Banerjee. Dans un message publié sur X, le Premier ministre a salué une « victoire record ». « La politique de bonne gouvernance du BJP a triomphé », s’est-il félicité. De son côté, depuis Kolkata (anciennement Calcutta), Mamata Banerjee a reconnu la défaite de son parti tout en dénonçant des « irrégularités dans certains scrutins ».
Cette victoire du BJP marque la fin d’un bastion politique historique qui résistait à la marée « safran », la couleur du nationalisme hindou. Le Bengale-Occidental, État frontalier du Bangladesh, compte environ 30 % de population musulmane, une minorité dont une partie se montre réfractaire à l’idéologie de Narendra Modi, régulièrement accusé de marginaliser les minorités religieuses.
Terreau de la gauche traditionnelle, l’État était dirigé depuis quinze ans par Mamata Banerjee, une politicienne à la fois rebelle et autoritaire. Ancienne institutrice de 71 ans, toujours vêtue d’un simple sari de coton blanc, elle revendiquait la défense de la diversité et d’un modèle multiconfessionnel face à l’extrême-droite incarnée par Narendra Modi. Surnommée « Didi » (« grande sœur »), elle s’était imposée comme l’une des principales opposantes de Narendra Modi, au pouvoir à New Delhi depuis 2014. Sa défaite est d’autant plus marquante qu’elle a été battue dans sa propre circonscription.

L’élection « la plus entachée de l’histoire électorale indienne »
Ce scrutin s’est déroulé dans le contexte très controversé de révision des listes électorales entreprise par le gouvernement de Narendra Modi et l’aide de la Commission électorale. Pour le quotidien The Hindu, il s’agit de l’élection « la plus entachée de l’histoire électorale indienne ».
En amont du scrutin, près de 9 millions d’électeurs ont en effet été radiés, soit 10 % des électeurs de l’État, dans un nettoyage des listes jugé biaisé par ses détracteurs. Les autorités ont avancé qu’il s’agissait de supprimer les électeurs absents, décédés, les doublons ou les migrants illégaux venus du Bangladesh. Les partis d’opposition ont accusé les nationalistes hindous d’avoir ainsi écarté une majorité d’électeurs musulmans et pauvres, une catégorie susceptible d’être défavorable au BJP. Mamata Banerjee a pour sa part accusé le BJP d’avoir arraché une victoire électorale « immorale » et « illégale ».
Néanmoins, la puissance des stratégies électorales du BJP est indéniable. Sa capacité à structurer un discours national était déjà acquise, et elle se double de succès dans ses campagnes régionales, autour de thèmes comme le développement, le sentiment pro-hindou, la sécurité ou l’unité du pays. Au Bengale-Occidental, si le BJP ne disposait pas d’un réseau militant aussi élaboré que celui du TMC, il s’est néanmoins doté de moyens considérables lui permettant de devenir une véritable machine de guerre. Ses hauts dirigeants n’ont pas hésité à arpenter les campagnes.
Le charisme de Narendra Modi, qui personnifie le pouvoir, et l’habileté stratégique de son redoutable ministre de l’Intérieur, Amit Shah, ont formé, une fois de plus, un duo gagnant, apparu dans plus de 80 meetings. Amit Shah a notamment agité le spectre d’une immigration illégale en provenance du Bangladesh, pays voisin à majorité musulmane. L’usure du pouvoir de Mamata Banerjee, impliquée dans des scandales et incapable d’incarner un renouveau économique, a également joué en leur faveur. L’affaire du viol et du meurtre d’une médecin en 2024 a notamment entaché sa popularité.
« Au Bengale-Occidental, le BJP a remporté une victoire décisive grâce à un travail de longue haleine, favorisé par l’histoire politique de l’État, un processus électoral entaché d’irrégularités, et l’essoufflement du TMC dont la politique était arrivée à son terme », estime le quotidien The Hindu. Selon plusieurs analystes, cette victoire illustre une transformation du système politique indien, marqué par un affaiblissement progressif des forces régionales face au pouvoir central. Cette dynamique contribue à faire de ces scrutins locaux de véritables référendums sur la direction nationale du pays. Après des résultats en retrait lors des élections générales de 2024, Narendra Modi consolide aujourd’hui son emprise sur le pays.
Le BJP rêve déjà d’une quatrième victoire aux législatives de 2029
Si les partisans du BJP célèbrent cette victoire historique, d’autres voix s’interrogent sur ses implications pour le pluralisme politique, dans un contexte de recul du poids des partis régionaux, de centralisation accrue des décisions et de polarisation croissante du débat public. L’activiste et politologue Yogendra Yadav met notamment en garde contre une fragilisation des équilibres fédéraux et de la diversité des expressions politiques régionales. Dans le quotidien The Indian Express, ce dernier s’inquiète d’évolutions susceptibles de « biaiser le terrain électoral » et d’affaiblir la capacité des élections à refléter la volonté populaire.
Par ailleurs, le BJP a également remporté les élections dans l’Etat d’Assam, mais n’a pas obtenu de progrès significatifs ni dans le Kerala ni au Tamil Nadu, des régions du sud de l’Inde où la forte identité régionale continue à lui échapper. Le Kerala, dirigé par les communistes, passe aux mains de l’alliance emmenée par le Congrès, dans une alternance qui se joue principalement entre blocs de gauche et de centre-gauche. Le Tamil Nadu sera quant à lui dirigé par une formation populiste portée par un ancien acteur, Vijay, marquant le retour spectaculaire des stars du cinéma dans l’arène politique.
Mais les résultats les plus significatifs et surprenants sont ceux du Bengale-Occidental. Avec cette victoire, Narendra Modi assoit sa domination dans le nord de l’Inde. À l’échelle nationale, son emprise politique se resserre à la suite de cette nouvelle étape dans la transformation politique de l’Inde. Les nationalistes hindous et leurs alliés renforcent leur position dominante dans le paysage politique indien, contrôlant près d’une vingtaine d’Etats sur les 28 que compte l’Union indienne, ainsi que deux territoires fédéraux : cette domination est désormais très étendue.
Que présage cette victoire ? D’après les analystes, les gains électoraux de Narendra Modi pourraient conduire à une accélération des réformes civiles et des projets d’infrastructures. Le Premier ministre chercherait notamment à avancer sur certaines politiques phares, comme l’unification du droit civil, en remplacement du système actuel qui permet à différentes communautés religieuses de suivre des règles juridiques spécifiques. Le gouvernement devrait également poursuivre le développement des infrastructures, autre axe majeur de la politique économique du pouvoir nationaliste hindou.
Reste désormais à observer si cette dynamique ascensionnelle du BJP s’inscrira dans la durée, ou si elle suscitera de nouvelles formes de rééquilibrage politique dans les années à venir. En attendant, le moral renforcé, le BJP rêve déjà d’une quatrième victoire consécutive aux législatives générales prévues en 2029.
(Ad Extra, Arjun Mehta)