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Inde-Pakistan : un an après la crise du printemps 2025, le risque d’escalade demeure

Pour les experts, il est impossible de résoudre les causes profondes des tensions indo-pakistanaises sans ouvrir les voies diplomatiques. Pour les experts, il est impossible de résoudre les causes profondes des tensions indo-pakistanaises sans ouvrir les voies diplomatiques. © Umair Khan / CC BY 2.0
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Un an après le cessez-le-feu du 10 mai 2025, l’Inde comme le Pakistan continuent de présenter la crise du printemps 2025 comme une victoire nationale. Mais derrière les discours triomphalistes, les tensions demeurent intactes entre les deux puissances nucléaires. Le conflit a accéléré la course à l’armement, révélé de nouvelles vulnérabilités stratégiques et aggravé les différends autour du Cachemire, du terrorisme et du partage des eaux de l’Indus. Faute de dialogue diplomatique, le risque d’une nouvelle escalade reste élevé.

Un an après l’affrontement bref mais intense qui a ramené l’Inde et le Pakistan au bord d’un conflit ouvert en mai 2025, les deux pays continuent chacun de célébrer cette crise comme une victoire nationale. Mais derrière les discours patriotiques, la situation géopolitique régionale reste instable. Les capacités militaires ont été renforcées, ainsi que les vulnérabilités stratégiques, et par-dessus tout, il n’y a toujours aucune véritable solution en vue aux tensions qui ont conduit aux affrontements.

Au Pakistan, le mois de mai 2026 a débuté sous le signe d’une campagne d’affichage dédiée au pouvoir militaire qui, selon la rhétorique officielle du gouvernement, aurait mené le pays à la victoire au cours de ce qui est présenté comme le « Marka-e-Haq » (le « Jour du combat de la vérité », désignant le 10 mai 2025).

Ces derniers jours, des commémorations ont eu lieu dans la capitale, Islamabad, en présence du président Asif Ali Zardari, du chef des forces armées Asim Munir (véritable architecte de la politique pakistanaise ces derniers mois), du chef de la marine nationale Naveed Ashraf, et du chef de l’armée de l’air Zaheer Ahmad Baber Sidhu.

Une rhétorique martiale dans les deux camps

De son côté, le Premier ministre Shehbaz Sharif a de nouveau accusé l’Inde d’avoir utilisé l’attentat du 22 avril 2025 à Pahalgam (qui a causé la mort de 26 touristes indiens l’an dernier au Cachemire) comme un « prétexte » pour lancer une guerre « non provoquée ». « L’ennemi, au cœur de la nuit, a attaqué nos mosquées et nos enfants », a-t-il déclaré, en affirmant qu’Islamabad avait proposé « une enquête transparente » sans réponse de Delhi.

M. Sharif a ajouté que « nos Shaheens ont dominé le conflit » et que « l’Opération Bunyanum Marsoos est non seulement une victoire historique, mais aussi un triomphe pour notre honneur et notre fierté nationale ». Les célébrations ont aussi impliqué les écoles ainsi que les institutions publiques et religieuses. Dans plusieurs établissements, des chants patriotiques ont été entonnés par des élèves en uniforme militaire.

En Inde également, le gouvernement continue de présenter le conflit de 2025 comme un succès stratégique. Le 7 mai dernier, le Premier ministre Narendra Modi a modifié sa photo de profil sur le réseau social X afin d’afficher le logo officiel de l’Opération Sindoor, l’offensive lancée par New Delhi contre le Pakistan en mai 2025 en réponse à l’attentat au Cachemire. Le Premier ministre indien a invité les Indiens à faire de même. « Il y a un an, nos forces armées ont fait preuve d’un courage, d’une précision et d’une détermination sans pareil », a-t-il écrit. « Nous restons fermement engagés à combattre le terrorisme et à détruire l’écosystème qui le soutient. »

La crise n’a produit aucun véritable vainqueur

Le conflit de 2025 a éclaté à la suite de l’attaque du 22 avril à Pahalgam (au Cachemire indien), où des terroristes ont tué 26 civils, dont une majorité de touristes. L’Inde a alors accusé le Pakistan d’avoir financé les groupes terroristes dans la région, ce qui a été nié par Islamabad. La guerre, qui n’a duré que 18 jours jusqu’au 10 mai, grâce à un cessez-le-feu négocié avec la médiation des États-Unis, a été la plus grave escalade militaire entre les deux pays au cours des dernières décennies.

Malgré les proclamations triomphales des deux capitales, les analystes estiment que le conflit n’a produit aucun véritable vainqueur et qu’il pourrait au contraire préparer de nouvelles escalades, potentiellement plus violentes.

Le Pakistan revendique le succès de l’affrontement aérien durant la nuit du 6 au 7 mai 2025, quand les avions de chasse chinois J-10C de l’armée pakistanaise ont abattu plusieurs appareils indiens, dont des Rafales français. Lors du « Shangri-La Dialogue » (Sommet sur la sécurité en Asie de l’IISS, une conférence intergouvernementale sur la sécurité, organisée chaque année à Singapour par l’Institut international d’études stratégiques), fin mai 2025, le général indien Anil Chauhan, Chef d’état-major, a reconnu les pertes, sans fournir de chiffres précis.

Islamabad pense également avoir obtenu un avantage diplomatique en acceptant publiquement la médiation du président américain Donald Trump, allant jusqu’à proposer sa candidature au Prix Nobel de la paix. L’an dernier, le Pakistan a aussi renforcé sa position internationale, notamment grâce au rôle d’intermédiaire joué par Asim Munir entre Washington et Téhéran au cours du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

L’Inde, de son côté, a revendiqué sa propre victoire grâce aux missiles BrahMos, qui ont frappé plusieurs bases aériennes pakistanaises, dont celles de Nur Khan à Rawalpindi et de Bholari dans la province de Sindh. Delhi a aussi mis en avant l’efficacité des drones israéliens qui se sont aventurés jusqu’à Karachi et Lahore. Le pays présente aussi la suspension du Traité des eaux de l’Indus, annoncée le 23 avril 2025, le lendemain de l’attentat de Pahalgam, comme une victoire stratégique.

Course à l’armement

Un an plus tard, l’Inde comme le Pakistan cherchent à faire face aux vulnérabilités qui ont émergé durant le conflit. À Rawalpindi, l’armée pakistanaise a dévoilé publiquement la nouvelle « Army Rocket Force Command » (ARFC, le commandement des forces de roquettes de l’armée pakistanaise), équipée – selon les militaires – de systèmes capables de frapper « avec une haute précision depuis n’importe quelle position ».

Islamabad a également annoncé l’introduction des missiles Fatah-III, Fatah-IV et Fatah-V, dont la portée atteint jusqu’à mille kilomètres. Toutefois, le spécialiste militaire Muhammad Faisal pense que le conflit a aussi révélé les limites du Pakistan : « Durant la guerre, les résultats initiaux de l’armée de l’air ont été remarquables », assure-t-il, « mais les frappes suivantes des missiles indiens BrahMos contre leurs bases aériennes ont démontré des trous dans la défense au sol. »

Par ailleurs, le système antimissile chinois HQ-9B n’a pas réussi à intercepter les missiles indiens durant le conflit. Islamabad chercherait désormais à acquérir le HQ-19, plus performant. Parallèlement, le Pakistan a augmenté son budget de défense de 20 %, le portant à 2 550 milliards de roupies pakistanaises (soit environ 9 milliards de dollars), malgré le programme d’austérité imposé par le Fonds monétaire international. Parmi les acquisitions futures envisagées figurent jusqu’à 40 chasseurs chinois J-35A de cinquième génération, tandis que Washington a notifié au Congrès un plan de 686 millions de dollars pour moderniser la flotte de F-16 pakistanaise.

Le risque d’une nouvelle crise reste élevé

Les analystes estiment cependant que le véritable changement stratégique réside dans la fin de la notion de « profondeur géographique » (c’est-à-dire l’idée qu’une partie du territoire resterait hors de portée des frappes ennemies). Les missiles indiens ont en effet atteint des cibles aussi éloignées que Rawalpindi, Karachi et Sukkur, démontrant ainsi que les distances et la profondeur territoriale ne constituent plus une protection suffisante.

L’Inde a toutefois dû faire face à ses propres vulnérabilités. New Delhi maintient une position triomphaliste et opaque quant à ses pertes militaires. C. Uday Bhaskar, ancien officier de la marine indienne, a fait remarquer que, dans une démocratie, « il aurait été plus approprié » que le gouvernement rende compte publiquement au Parlement des dommages subis durant le conflit. L’Inde estime également avoir démontré sa capacité à mener une guerre limitée en deçà du seuil nucléaire. Mais cette conviction même pourrait accroître le risque d’escalades futures.

De toutes les conséquences du conflit, la plus déstabilisatrice pourrait être la suspension du Traité des eaux de l’Indus, qui régit la répartition des ressources en eau entre les deux pays depuis 1960. Ce système, qui alimente plus de 80 % de l’agriculture pakistanaise, est vital pour plus de 240 millions de personnes. Le Pakistan dispose de réserves d’eau équivalentes à environ 30 jours de consommation, contre 120 à 220 jours pour l’Inde.

Le principal problème réside cependant dans la fermeture des voies diplomatiques. Tant qu’elles seront gelées, il est impossible de s’attaquer aux causes profondes du conflit, à savoir le découpage du Cachemire, le terrorisme transfrontalier, la rivalité militaire et le partage des ressources en eau. Par conséquent, le risque d’une nouvelle crise demeure élevé.

(Avec Asianews)

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