Corée du Nord

Dans l’ombre des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, les « projets » de Kim Jong-un

© kremlin.ru./ CC BY 3.0
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À l’approche du 15e anniversaire de son arrivée au pouvoir, Kim Jong-un soigne son image et consolide son autorité. Entre mise en scène familiale, assurance affichée et ambitions nucléaires assumées, le dirigeant nord-coréen semble évoluer en terrain maîtrisé. Face aux appels répétés à relancer le dialogue, Pyongyang temporise et fixe ses conditions. Dans un contexte international instable, le régime apparaît plus confiant que jamais, au risque d’inquiéter ses voisins sud-coréen et japonais.

Il y a bien sûr les images habituelles de la propagande d’État, à l’approche (courant décembre) du 15e anniversaire de l’arrivée de Kim Jong-un à la tête de la dernière dictature héréditaire d’Asie. En ce printemps 2026, ce dernier est mis en scène tour souriant, appliqué ou solennel. Tantôt sur le terrain, lors de visites d’usines, de sites militaires ou de monuments à la gloire du régime. Tantôt à la tribune de quelque grand-messe du parti[1] ou du régime. Tantôt encore sur le tarmac de l’aéroport de Pyongyang[2], pour accueillir main en avant et sourire aux lèvres les rares émissaires étrangers[3] (cf. le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi le 10 avril[4]) s’aventurant dans l’austère capitale de la République populaire démocratique de Corée.

Un Kim Jong-un désormais quadragénaire[5], de plus en plus fréquemment accompagné (jusque sur les champs de manœuvres, pistolet en main ou au volant de blindés[6]) de sa fille Kim Ju-ae[7] (13 ans), omniprésente, et déjà présentée de manière presque officielle comme une possible héritière[8]. Une présence féminine inattendue, qui contribue à humaniser, dans une certaine mesure, l’image de son énigmatique géniteur.

Défiance, assurance et sérénité

Dans un contexte international agité, qui secoue plusieurs régions du monde – de l’Europe de l’Est au Moyen-Orient en passant par l’Amérique Latine – Kim Jong-un ne semble guère inquiet quant à la stabilité immédiate de son régime (aussi anachronique et condamnable puisse-t-il être en 2026).

Pas davantage pour son propre avenir. Il se tient à distance des événements qui ont conduit à la chute de dirigeants pourtant solidement installés, de Caracas (le président vénézuélien N. Maduro en janvier 2026) à Téhéran (le guide suprême iranien A. Khamenei, fin février).

Depuis 2011 et la disparition de son père Kim Jong-il, il incarne sans partage la domination de 3e génération de la dynastie Kim sur les quelque 26 millions de Nord-Coréens. Avec sa longue litanie de titres pompeux[9] d’un autre temps, il ne semble nullement intimidé par les menaces, les déclarations brutales et les provocations venues du 47e président des États-Unis.

Velléités de « résurrection » du dialogue Washington-Pyongyang

Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump ne cache pas sa volonté de relancer– après sept longues années de léthargie totale – une dynamique de dialogue entre Washington et Pyongyang. Réseaux sociaux, déclarations officielles, prises de parole répétées : les appels à une reprise des discussions sont réguliers. Mais pour l’heure, ils restent largement sans effet au nord du 38e parallèle.

Cela étant, la perspective d’un dialogue n’est pas totalement exclue à court terme. Kim Jong-un lui-même a évoqué, sous certaines conditions, une possible reprise des échanges : « Si Washington respecte notre position actuelle en matière nucléaire, telle qu’elle est stipulée dans notre Constitution […] et met fin à sa politique hostile, il n’y a aucune raison pour que nous ne puissions pas entretenir de bonnes relations avec les États-Unis[10]. »

Du reste, ces derniers jours, alors que s’esquisse peu à peu la perspective d’une visite en Chine mi-mai du président américain (une première depuis une décennie) et un sommet très attendu avec Xi Jinping à Pékin, les médias asiatiques, nord-américains et européens multiplient les hypothèses. Certains évoquent la possibilité d’une éventuelle 4e rencontre entre le président américain et le leader nord-coréen, qui pourrait suivre de près ce déplacement en Chine.

Desiderata nord-coréens et logique de négociation

Si pareil projet devait se concrétiser – ce qui reste encore très incertain, ce 4e round Trump-Kim Jong-un se déroulerait dans un contexte très différent de celui des sommets de 2018 à Singapour et de 2019 à Hanoi puis dans la zone démilitarisée (DMZ), intervenus lors du 1er mandat présidentiel de D. Trump (2017-2021).

La Corée du Nord apparaît aujourd’hui bien plus sûre d’elle. Ses capacités militaires, balistiques et nucléaires ont été sensiblement renforcées. Ses relations avec la Russie de Vladimir Poutine[11] et avec la Chine du président Xi Jinping[12] se sont consolidées. Dans ces conditions, il n’est pas question pour le despote de Pyongyang de se présenter en position de faiblesse face à l’imprévisible locataire de la Maison Blanche.

Il entend au contraire apparaître sur un pied d’égalité, en tant que dirigeant d’une puissance nucléaire de facto – un statut de prestige auquel il tient tout particulièrement. Cette reconnaissance constitue en elle-même une condition préalable à toute nouvelle rencontre.

Par ailleurs, Pyongyang souhaite éviter à tout prix un scénario similaire à celui du sommet de Hanoï en février 2019, qui s’était soldé par un échec et une forte déception. Le dirigeant nord-coréen ne saurait subir deux camouflets identiques successifs face au même interlocuteur.

Avant toute reprise des discussions avec son vieil « ami[13] » new yorkais, Kim Jong-un cherchera donc à obtenir des garanties solides de la part de Washington. Cette position est bien connue des autorités américaines, mais elle suscite quelques inquiétudes compréhensibles du côté de Séoul et de Tokyo notamment. Dans ces deux capitales, on redoute non sans raison que, pour parvenir à un accord, Washington ne fasse des concessions trop importantes à Pyongyang.

Au « pays du Matin calme », patience et résignation

Au sud du 38e parallèle, du côté de la Maison Bleue (la présidence sud-coréenne), on évoque peu, à court terme, la perspective peu réaliste d’un nouveau sommet intercoréen – huit ans après le dernier en date.

Au « pays du Matin calme » et de sa présidence désormais libérale (Lee Jae Myung, du Democratic Party, élu en juin 2025), Séoul observe à distance, entre espérance et appréhension, les tractations et rumeurs nourrissant l’éventuelle résurrection prochaine des pourparlers américano-nord-coréens.

Ces dix derniers mois, depuis son arrivée au pouvoir à Séoul, le nouveau chef de l’État sud-coréen tente sans relâche de raviver l’éphémère détente intercoréenne initiée en 2018, dans la foulée des Olympiades de la paix de PyeongChang (Corée du Sud, février 2018). Cette période avait été marquée par des échanges inédits : la visite de Kim Yo-jong (sœur et émissaire de Kim Jong-un) au Sud, puis du président libéral sud-coréen Moon Jae-in à Pyongyang[14].

Mais ce trop court printemps intercoréen n’est plus qu’un lointain souvenir. Depuis, Pyongyang n’a de cesse, tout dernièrement encore, de présenter le voisin du sud comme un pays hostile à la République populaire démocratique de Corée. Un ennemi du régime, avec lequel on ne saurait plus guère envisager quoique ce soit de commun, au grand désespoir de Séoul et de sa politique de la main tendue à nouveau de rigueur. Kim Jong-un l’a rappelé lors du 9e Congrès du Parti des travailleurs de Corée, en février 2026 : « Tant que la Corée du Sud ne pourra pas échapper à la réalité géopolitique qui la lie à nous par une frontière commune, la seule façon de vivre en sécurité est de renoncer à tout ce qui nous concerne et de nous laisser tranquilles. »

L’archipel nippon, lui aussi à distance

À quelque 1 000 km par-delà la mer de l’Est, le Japon ne se trouve pas dans une situation plus favorable. La Première ministre Sanae Takaichi (en fonction depuis octobre 2025) ne bénéficie pas davantage des bonnes grâces du régime nord-coréen. Dernièrement, les critiques de Pyongyang ont été particulièrement vives après la publication du Livre bleu diplomatique 2026, dans lequel Tokyo exprimait ses inquiétudes face aux programmes nucléaire et balistique nord-coréens – une « grave provocation » pour le régime[15]

La dirigeante japonaise, visiblement plutôt en phase avec Donald Trump[16] –, a pourtant indiqué en février 2026 être prête à rencontrer Kim Jong-un, à Pyongyang ou ailleurs, pour un sommet historique[17]. Mais en ce printemps 2026, les relations restent tendues entre les deux capitales. Kim Yo-jong l’a exprimé de manière très directe le mois dernier : « Si la Première ministre du Japon cherche à régler une question unilatérale que nous ne reconnaissons pas, les dirigeants de notre pays n’ont nullement l’intention de la rencontrer ou de s’asseoir face à elle[18] ». Un message sans ambiguïté, et particulièrement tranchant.

(Ad Extra, Olivier Guillard)


[1] À l’instar du 9e Congrès du Parti des travailleurs de Corée qui s’est déroulé à Pyongyang les 19-25 février 2026.

[2] Par définition un des aéroports les moins saturés d’Asie-Pacifique.

[3] Notamment le chef de l’État biélorusse le 26 mars 2026.

[4] Son 1er déplacement à Pyongyang depuis 2019.

[5] Né en janvier 1984.

[6] Le 20 mars 2026

[7] Un de ses trois enfants connus.

[8] Et incarnant la 4e génération de la dynastie Kim « régnant » depuis le début des années cinquante sur le Nord de la péninsule coréenne.

[9] Secrétaire général du Parti des travailleurs de Corée, Président de la Commission militaire centrale du Parti des travailleurs de Corée, Président des Affaires d’État de la République populaire démocratique de Corée, Commandant suprême des forces armées de la République populaire démocratique de Corée, etc.

[10] Korea Central News Agency (KCNA, Corée du Nord), 26 février 2026.

[11] Engagement de troupes nord-coréennes aux côtés des forces russes en Ukraine.

[12] Participation de Kim Jong-un, aux côtés des chefs de l’État chinois et russe, au défilé militaire pékinois du 3 septembre 2025.

[13] Lequel déclarait l’été dernier à ce sujet : « J’ai d’excellentes relations avec Kim Jong-un. J’espère que cela restera ainsi. Je pense que ce sera le cas (…). Et, vous savez, c’est juste que… je m’entends vraiment très bien avec lui. » (BBC, 25 août 2025).

[14] Le 18 septembre 2018.

[15] Yonhap, 15 avril 2026.

[16] Sommet Trump-Takaichi à la Maison Blanche le 19 mars 2026.

[17] Et notamment évoquer alors le contentieux de ces centaines (!) de ressortissants japonais kidnappés par des agents nord-coréens dans les années 70.

[18] The Japan Times, 24 mars 2026.

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