Birmanie

Birmanie : « grâce » et faux semblants

Fin avril, le chef de la junte Min Aung Hlaing a ordonné qu’Aung San Suu Kyi, 80 ans, soit autorisée à purger le restant de sa peine de prison en assignation à résidence. Fin avril, le chef de la junte Min Aung Hlaing a ordonné qu’Aung San Suu Kyi, 80 ans, soit autorisée à purger le restant de sa peine de prison en assignation à résidence. © English PEN / CC BY 2.0
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Cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, la Birmanie demeure prisonnière d’une guerre civile sans issue politique visible. L’annonce du transfert d’Aung San Suu Kyi en résidence surveillée, après près de 2 000 jours de détention, n’a suscité ni euphorie ni illusion parmi une population rompue aux faux-semblants du régime militaire. Derrière les gestes d’apaisement affichés par Naypyidaw, les opposants dénoncent surtout une opération de communication destinée à desserrer l’isolement international du pouvoir birman.

Il y a cinq ans, le dernier coup d’État militaire en date du 1er février 2021 mettait fin au fragile édifice démocratique national. Un chantier complexe qui était alors tout juste en construction. Aujourd’hui, les Birmans sont plus pragmatiques que résignés. Résilients mais réalistes, ils ne se nourrissent plus guère d’illusions, que les généraux auront tôt fait de fouler aux pieds.

De la prison de Naypyidaw à la résidence surveillée

Fin avril, le chef de la junte Min Aung Hlaing, récemment devenu président de l’Union birmane, a ordonné qu’Aung San Suu Kyi[1] (80 ans, Prix Nobel de la paix 1991), soit autorisée à purger le restant de sa peine de prison enassignation à résidence. Cette nouvelle réduction de peine, la seconde en l’espace de quelques semaines, semblait aussi bienvenue qu’inespérée, la figure emblématique de la démocratie birmane depuis des décennies étant embastillée depuis près de 2 000 jours. Pourtant, c’est avec une retenue compréhensible que la population, majoritairement hostile au régime, a accueilli la nouvelle.

L’étranger, à l’unisson ou presque

Depuis New York, tout en appelant à la libération de « l’ensemble des prisonniers politiques » birmans encore emprisonnés, l’Onu a salué l’événement de manière similaire, sans entrain excessif : « Nous apprécions la commutation [de la peine] d’Aung San Suu Kyi en soi-disant résidence surveillée en un lieu désigné. C’est une étape importante vers des conditions propices à un processus politique crédible ».

Sur le sol américain toujours, dans la capitale fédérale, l’administration Trump 2.0 a appuyé à sa manière le même propos, demandant la libération « immédiate » de la « Dame de Rangoun », en exhortant les autorités birmanes à « veiller à ce qu’Aung San Suu Kyi bénéficie d’un accès adéquat aux soins médicaux[2] ». Il n’est jamais trop tard pour se saisir du sujet.

Dans la capitale de l’ex-Empire du Milieu, qui se préparait à recevoir le chef de l’exécutif américain (13 au 15 mai), la diplomatie pékinoise n’a pu demeurer en reste sur la problématique. D’autant moins que le très itinérant chef de la diplomatie de la 2e économie mondiale (Wang Yi) se serait déplacé en personne chez le voisin birman quelques jours plus tôt à peine (25 avril).

Il pourrait même avoir eu le privilège de visiter l’ancienne ministre des Affaires étrangères de Birmanie (2016-2021), une « amie de longue date de la Chine » selon le ministère chinois des Affaires étrangères (30 avril). « Nous avons toujours pensé à sa situation (personnelle) ». Certes, mais a priori pas au point de se mobiliser depuis cinq ans pour obtenir sa remise en liberté.

Plus près de nous, à Bruxelles, un porte-parole de l’Union européenne y allait à son tour de l’appel à la raison et à l’action positive : « Nous demandons le plein respect de son intégrité physique et mentale, un accès régulier à sa famille et à un avocat, et réitérons notre demande de sa libération complète ainsi que de celle de tous les autres prisonniers politiques »[3].

En Birmanie, une retenue forcément de mise

Dans ce pays affligé depuis un quinquennat par la guerre civile, et durement impacté par les ondes de choc diverses de la guerre en cours au Moyen-Orient (qui n’épargne guère son économie déjà exsangue ni son approvisionnement énergétique), la population s’est bien gardée de tout excès de gaieté et d’exubérance publique. Le peuple est familier de longue date des effets de manche et autres annonces fantasques des militaires. La prudence et le scepticisme ne lui font pas défaut.

Un porte-parole du gouvernement d’union nationale (NUG) birman (l’opposition en exil, prodémocratie) a notamment fait remarquer que les images diffusées le 30 avril par la télévision d’État MRTV, montrant The Lady, n’étaient en fait que de simples reproductions d’une photographie non datée… Quant à la direction de la Ligue nationale pour la démocratie (LND ; le parti d’Aung San Suu Kyi), elle considère à raison que le transfert de l’ancienne Prix Nobel de la paix d’une prison secrète de Naypyidaw vers un lieu d’assignation à résidence non divulgué « n’est pas une mesure politique positive, mais simplement une tromperie ».

Du scepticisme à l’inquiétude

Début mai, sans faire de bruit ni trop de tapage, bien loin de la « scène de crime » birmane, Paris a volontiers temporairement joué le rôle de caisse de résonance des maux insoutenables de la société birmane contemporaine. Recevant le 5 mai au Quai d’Orsay Kim Aris, un des deux fils d’Aung San Suu Kyi, le chef de la diplomatie française a ainsi reçu des mains de son invité une lettre adressée au locataire de l’Élysée (qui s’est par le passé mobilisé de vive voix en soutien d’Aung San Suu Kyi).

Le courrier demandait le concours des autorités françaises pour plaider la remise en liberté de sa mère et obtenir de leurs homologues birmanes « une preuve de vie vérifiée de source indépendante ». Kim Aris, comme tant d’autres procheset moins proches,s’inquiète à juste titre de l’état de santé de sa mère, plaidant, avec gravité : « La déplacer ne la libère pas. Elle demeure une otage, totalement coupée du monde et sous le contrôle absolu de ceux qui continuent de la détenir illégalement » [4].

Trop peu et trompe-l’œil

Voilà un mois, le 17 avril (journée traditionnelle du pardon national en Birmanie), la nouvelle administration post-élection (mais toujours majoritairement représentée par d’anciens officiers supérieurs fidèles à Min Aung Hlaing) annonçait en fanfare la libération de quelque 4 300 prisonniers (majoritairement de droit commun et quelques prisonniers politiques).

Renversé lors du coup d’État militaire du 1er février 2021 et emprisonné dans la foulée pour des motifs pour le moins baroques[5], l’ancien président élu (et proche d’Aung San Suu Kyi) Win Myint faisait partie des heureux regoûtant enfin à la liberté. Une amnistie saluée comme il se doit par les principaux intéressés et leur famille, mais bien évidemment insuffisante et incapable de générer une vague de sympathie pour le régime, majoritairement honni par la population.

Si elle se confirme dans les faits – ce que l’on souhaite de tout cœur –, l’assignation à résidence de la figure de proue de la démocratie birmane, aussi bienvenue soit-elle, ne saurait suffire aux forces d’opposition, aux millions de Birmans, lesquels réclament avant tout la fin de la guerre civile, des pourparlers de paix, le retrait définitif des militaires de la vie politique, et une nouvelle (véritable) chance pour la démocratie. Un plaidoyer populaire légitime auquel les généraux et officiers dernièrement retraités ne comptent aucunement prêter quelque attention.

Inspirations et priorités

En début de semaine, dans la Thaïlande voisine, l’ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra (76 ans) a retrouvé enfin la liberté (après des démêlés sans fin avec la justice thaïlandaise), n’étant plus entravé (pour quelques mois encore) que par un bracelet électronique. Parallèlement, la veille (10 mai), quelques milliers de kilomètres vers l’ouest et l’ancienne Perse, à Téhéran, Narges Mohammadi, lauréate du Prix Nobel de la paix 2023, était enfin libérée sous caution pour être décemment soignée. Deux initiatives heureuses dont Naypyidaw et sa toute nouvelle administration gagneraient à s’inspirer.

À en croire la presse internationale de ces derniers jours (« Myanmar’s military rulers hire Trump ally for US$50,000 a month to lobby Washington[6] »), le général-président Min Aung Hlaing semble surtout chercher à desserrer l’étau diplomatique et à renouer avec Washington, condition indispensable à une éventuelle réintégration de la Birmanie dans le concert des nations – une perspective qui demeure toutefois très hypothétique.

(Ad Extra, Olivier Guillard)


[1] Fille du père de la nation birmane moderne, le général Aung San (assassiné en juillet 1947). Entre 2016 et 2021, Aung San Suu Kyi, en sa qualité de Conseillère d’État et de ministre des Affaires étrangères, officiait de facto comme « cheffe d’État ».

[2] Le Figaro, 5 mai 2026.

[3] Deutsche Welle, 6 mai 2026.

[4] The Irrawaddy, 4 mai 2026.

[5] Win Myint purgeait une peine de 12 ans de prison pour « fraudes électorales »

[6] South China Morning Post, 7 mai 2026.

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