L’Inde face à la canicule : à New Delhi, la chaleur se fait sentir bien après le coucher du soleil
Des habitants de New Delhi se couvrent la tête alors que les températures dépassent 40°C.
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Le 20/05/2026
La capitale indienne vit des journées caniculaires depuis avril. Si New Delhi est habituée à de telles vagues de chaleur, les changements climatiques sont un facteur aggravant et affectent leur durée et leur intensité. L’année 2024 a ainsi été la plus chaude enregistrée en Inde depuis les premières statistiques répertoriées en 1901. Le record historique dans la capitale a été enregistré en 2022 avec 49,2°C. Dans les quartiers défavorisés, où les coupures de courant sont fréquentes et la climatisation un luxe, la survie dépend de l’adaptation.
Dans son logement d’une seule pièce, Shabnam Bano, 38 ans, essuie la sueur du visage de ses deux enfants, âgés de six et huit ans, qui dorment à même le sol. Au plafond, le ventilateur brasse l’air chaud dans la pièce, mais n’apporte qu’un maigre réconfort. Dehors, la ruelle étroite est bordée de maisons en béton serrées les unes contre les autres, leurs toits peinant à les protéger du soleil de plomb.
« Avant, les nuits étaient plus fraîches. Maintenant, même après minuit, on a l’impression que l’après-midi ne finit jamais », confie cette mère musulmane, femme au foyer. Pour des millions d’habitants de New Delhi, la capitale indienne, la chaleur ne s’achève plus au coucher du soleil. Cette ville d’environ 35 millions d’habitants est confrontée à des vagues de chaleur plus longues, plus intenses et plus persistantes, avec des températures qui s’attardent tard dans la nuit.
L’après-midi, le sol peut atteindre 50 à 60°C
Selon les scientifiques et les urbanistes, Delhi ne subit plus seulement l’effet d’îlot de chaleur urbain, où les zones urbaines deviennent plus chaudes que les régions rurales environnantes. La ville est entrée dans une phase plus dangereuse : un « piège à chaleur », où la chaleur s’accumule et peine à s’évacuer.
L’expansion urbaine fulgurante de Delhi a remplacé les cours ombragées, les zones humides et les espaces ouverts par des tours de béton, des routes asphaltées, des structures d’acier et des immeubles aux façades de verre omniprésentes. Ces matériaux absorbent rapidement la chaleur le jour et la restituent lentement la nuit, transformant la ville en ce que les experts décrivent comme une « gigantesque batterie thermique ».
« Le béton n’oublie pas. Les routes, les toits et les façades des bâtiments continuent d’accumuler la chaleur. La nuit, cette chaleur est restituée dans l’air, ce qui explique pourquoi les gens se sentent piégés dans une chaleur étouffante longtemps après le coucher du soleil », explique l’ingénieur Ahsan ul Haque. Il ajoute que dans les quartiers densément peuplés, la température du sol peut atteindre 50 à 60°C aux heures les plus chaudes de l’après-midi. Cette chaleur accumulée maintient les températures ambiantes élevées, notamment dans les quartiers les plus pauvres où la ventilation est insuffisante et la végétation rare.
« La journée est pénible, mais les nuits sont pires »
Pour les travailleurs journaliers comme Mohammad Iqbal, conducteur de pousse-pousse de 52 ans, les variations de température dans la ville deviennent insupportables. « La journée est pénible, mais les nuits sont pires maintenant. On travaille au soleil, et ensuite on rentre chez soi en espérant se reposer. Mais la chambre est une véritable fournaise », explique-t-il, en attendant des passagers près de la gare routière d’Anand Vihar, dans l’est de Delhi. Il est souvent forcé de dormir dehors, sur le trottoir, quand l’intérieur de sa chambre de location devient étouffant et irrespirable.
Les tours de verre qui poussent comme des champignons, dans des villes voisines comme Gurgaon et Noida, sont accusées d’aggraver le problème. Ces bâtiments laissent facilement pénétrer le rayonnement solaire, ce qui augmente la chaleur intérieure et oblige les bureaux et les habitations à recourir massivement à la climatisation.
Rafraîchir l’intérieur d’un bâtiment signifie souvent le réchauffer à l’extérieur. Les climatiseurs extraient la chaleur et la rejettent dehors. Dans les quartiers densément peuplés, cela peut faire grimper la température extérieure d’un à deux degrés Celsius, créant un cercle vicieux où plus de chaleur engendre une demande accrue de climatisation, et où plus de climatisation génère davantage de chaleur. « La ville se refroidit de l’intérieur tout en se réchauffant de l’extérieur. C’est un cercle vicieux dangereux », explique Ahsan ul Haque.
Dans ce contexte, la pression sur le réseau électrique se fait déjà sentir. À Delhi, la demande de pointe a dépassé les 8 000 mégawatts, la climatisation représentant une part importante de cette consommation. À l’échelle de l’Inde, la demande en climatisation devrait être multipliée par huit d’ici 2050, accentuant la pression sur les réseaux électriques et augmentant le risque de coupures lors d’épisodes de conditions météorologiques extrêmes.
L’économie de la capitale est également affectée par la canicule
Dans de nombreux quartiers défavorisés, où les coupures de courant sont fréquentes et où la climatisation est un luxe, la survie dépend de l’adaptation. À Govindpuri, Kamla Devi, une femme hindoue de 60 ans, garde des serviettes humides près de ses petits-enfants et asperge le sol d’eau avant de se coucher. « Nous n’avons pas les moyens d’acheter un climatiseur. Parfois, même le ventilateur tombe en panne faute d’électricité. Nous attendons simplement le lever du jour », confie-t-elle.
Parallèlement, la chaleur semble également bouleverser l’économie de New Delhi. Les usines, les entrepôts et les systèmes de transport dépendent de températures de fonctionnement stables. Lorsque les températures dépassent le niveau optimal, les machines deviennent moins efficaces et les travailleurs se fatiguent plus vite. Les experts estiment que la productivité chute de 2 à 3 % pour chaque degré supplémentaire au-dessus des seuils de sécurité. En Inde, les pertes de productivité liées à la chaleur coûtent désormais plus de 100 milliards de dollars par an, selon les données officielles.
Dans les zones industrielles comme Bawana et Okhla, les travailleurs décrivent des horaires de travail plus courts, des livraisons plus lentes et des problèmes de stockage croissants, les marchandises se détériorant plus vite sous l’effet de la chaleur. « Cela a des répercussions sur tout. Les machines chauffent plus vite, les travailleurs ont besoin de plus de pauses et le transport devient difficile aux heures de pointe de l’après-midi », explique Nikhil Sharma, qui gère une petite entreprise d’emballage.
De plus, la diminution de la couverture végétale à New Delhi, la dégradation des zones humides et la disparition progressive des plaines inondables de la Yamuna (la rivière qui traverse la capitale) ont réduit l’évapotranspiration, le processus naturel par lequel les plantes et les plans d’eau refroidissent l’air ambiant.
« L’inégalité face à la chaleur devient l’une des plus grandes inégalités urbaines »
Sans ces espaces verts et bleus, la ville a perdu une grande partie de sa capacité à réguler naturellement sa température. « Les riches peuvent s’offrir des climatiseurs. Les pauvres vivent sous des toits en tôle, travaillent en plein air et sont les plus exposés à la chaleur. L’inégalité face à la chaleur devient l’une des plus grandes inégalités urbaines », explique Ankita Rai, une urbaniste spécialisée en environnement.
Selon les experts, la résolution de cette crise exige bien plus que de simples alertes caniculaires temporaires, mais une refonte complète de la conception même des villes. Ils recommandent des revêtements à fort albédo (capables de réfléchir davantage le rayonnement solaire, le plus souvent de couleur claire).
Ils conseillent aussi une meilleure isolation et des conceptions architecturales passives telles que l’ombrage et la ventilation transversale. Des éléments traditionnels comme les cours intérieures et les couloirs de ventilation, autrefois courants dans l’urbanisme indien, pourraient devoir faire leur retour.
Pour des habitants comme Shabnam, cependant, le problème est immédiat. Alors qu’une nouvelle nuit étouffante tombe sur la capitale, elle étend un matelas fin près de la porte, espérant que le léger mouvement d’air aidera ses enfants à dormir. Elle dit que les étés étaient déjà difficiles autrefois, mais qu’ils restaient supportables. Maintenant, ils lui paraissent interminables. « La ville semble en colère. Même la nuit ne pardonne plus », soupire-t-elle.
(Avec Ucanews, Umar Manzoor Shah)