Vietnam

Au plus près des plus loin : Jacques Dournes, missionnaire-ethnologue sur les Hauts-Plateaux du Vietnam

Le Père jacques Dournes. 1965. © Collection Mep, Irfa
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Le père Jacques Dournes se qualifie volontiers « d’ethnologue évangélique » : parce que missionnaire, il a cherché à toucher les âmes en leur parlant les langages qu’elles comprenaient ; c’est ainsi qu’il est devenu ethnologue, par respect des peuples qui l’avaient accueilli et par un travail amoureux dont les fruits sont montrés dans cette exposition[1].

L’exposition est biographique en ce qu’elle montre comment un jeune prêtre sans formation scientifique devient un chercheur reconnu par les plus grands théologiens et anthropologues de son temps.

Elle est surtout thématique puisqu’à travers les yeux et la pensée de Dournes, elle pénètre l’univers des Sré et des Jörai, deux ethnies proto indochinoises : d’abord au village, espace des femmes, de l’agriculture et de l’artisanat ; ensuite en forêt, au gré des pistes parcourues par les chasseurs et les guerriers, vers le monde des défunts ; enfin, dans l’intime d’un peuple, par ce qu’en révèlent les rites, les mythes, les rêves et la musique.

J’ai suivi la piste des hommes, transposant ma vie sur leur mode, traduisant ma pensée selon le fil de leur discours, conformant mes gestes au rythme des leurs. Connaissant alors les « manières », j’ai pu m’aventurer sur les pistes, à la recherche de villages nouveaux et d’amitiés à nouer. Plus je m’enfonçais à l’intérieur du pays et plus je pénétrais dans l’intimité du peuple montagnard : je le suivais jusqu’au cœur de lui-même, je suivais sa pensée, je suivais ses pérégrinations, son histoire et ses légendes, son espoir et ses malheurs.*

Sré et Jörai : deux ethnies de « Montagnards » sur les Hauts-Plateaux du Vietnam

Aux confins du Vietnam, du Laos et du Cambodge, une longue bande de terre, s’étendant sur 600 km du Nord au Sud, compte plus de 50 minorités ethniques, toutes dotées de leurs propres langues et traditions. Il s’agit de plateaux d’une altitude moyenne de 600 m, abritant actuellement, pour le seul Vietnam, environ 1,3 million de membres de ces ethnies. Désignés jusqu’au milieu du XXe siècle par le vocable péjoratif de « Moïs » (« Sauvages »), ceux-ci sont aujourd’hui plus volontiers appelés « Montagnards ».

Plan de la répartition géographique des minorités ethniques du Centre-Vietnam.
© Collection Mep, Irfa

D’ethnie en ethnie, langues et coutumes diffèrent, mais décor et organisation sociale sont communs. Toutes ont pour cadre de vie la forêt, qui couvre les sommets (jusquà 2 000 m) comme les plaines arrosées par les affluents du Mékong. Pour dégager les zones nécessaires à la culture du riz paddy, les Montagnards pratiquent l’essartage (défrichement par brûlis et jachère forestière) : ils « mangent la forêt », comme l’a poétiquement énoncé Georges Condominas. Du fait de cette limitation de l’espace par un monde végétal prédominant, le village est l’entité sociale la plus adaptée, au-dessus de laquelle n’existe pas de structure hiérarchisée.

Interagissant beaucoup entre eux, les Montagnards ont toujours eu des contacts plus limités avec les populations vietnamiennes, qui les regardèrent d’ailleurs longtemps d’un œil intrigué. Bien avant les colons français, les prêtres de la Société des Missions étrangères de Paris (MEP) ont été les premiers occidentaux à venir à leur rencontre, à partir de 1 849. À l’exception de la mission bahnar développée dans la région de Kontum, les « missions des Hauts-Plateaux » demeurèrent toutefois modestes jusqu’à la seconde Guerre mondiale.

C’est dans ce contexte qu’arrive en 1946 le jeune missionnaire Jacques Dournes, envoyé par l’évêque de Saïgon pour partager la vie de l’ethnie sré, au sud de Dalat. Dix ans plus tard, le P. Dournes changera de mission pour s’installer plus au nord, auprès de la grande ethnie des Jörai (env. 320 000 membres), qui restera jusqu’à sa mort l’objet principal de son affection et de ses études.

Montagnard parmi les Montagnards : 25 ans d’ethnologie totale

Comme tout prêtre des MEP arrivant dans un pays de mission qu’il n’a pas choisi, le P. Dournes n’a préalablement été doté d’aucune formation dédiée. Pourtant, c’est par deux reprises (en 1946 à Kala chez les Sré et en 1955 à Cheo Reo chez les Jörai) qu’il doit s’immerger, seul, dans un univers jusqu’alors imperméable aux influences coloniales et ecclésiales. Ce jeune urbain de 24 ans arrive dans son premier poste avec une valise de livres et une machine à écrire pour seuls objets d’importation. Les premières semaines sont dédiées à la construction de sa hutte-chapelle en bambou local. La nourriture est celle que lui partagent les quelques familles qui ouvrent leur intérieur à cet étranger qu’elles n’ont pas appelé.

Sac en bandoulière de Jacques Dournes,
en tissage jörai.
© Collection Mep, Irfa
Chapeau de paille jörai : revers.
© Collection Mep, Irfa

À son départ du Vietnam, après un quart de siècle uniquement dédié à ce terrain, il a publié 10 ouvrages de théologie et de linguistique, plus de 200 articles d’ethnographie et de botanique, amassé le matériel nécessaire à la rédaction des deux thèses et nombreuses publications qui suivront. Une telle production révèle un travail acharné jusqu’à vivre une « intimité avec la culture contemplée ».

Il eut le bénéfice du temps long : le missionnaire part pour la vie. Sans avoir été préméditée, ma méthode de recherche était liée à mes conditions d’existence en pays jörai – comme en pays srê précédemment. J’avais le temps de me laisser lentement imprégner, procédant à une quête diffuse plutôt que menant des enquêtes systématiques. Surtout, il a recherché la maîtrise de la langue locale jusqu’au dépouillement de la langue natale comme préalable à toute connaissance : Je me livrai à une étude du dedans, prenant mes notes en langue jörai, pour ne pas risquer d’interpréter trop tôt.

Une production documentaire colossale

Dournes, en bon ethnologue, remplit des carnets d’observation, dresse des shémas topographiques et techniques, photographie, reproduit paysages et visages à l’aquarelle, enregistre et transcrit. Il parvient à documenter tous les aspects de l’environnement naturel et de la culture matérielle. Il peut compter sur une rare force de travail, amplifiée par un mode de vie solitaire et ascétique. Souvent décrit par ses interlocuteurs occidentaux comme rigide et froid, il ne semble pas avoir été restreint par ce trait dans ses relations avec les Montagnards. Il bénéficie aussi d’une facilité pour l’écriture, faisant montre de rigueur et de précision.

Son cadre géographique ne s’est pas limité aux deux communautés ethniques dont il avait la charge pastorale. Chaque année passée sur les Hauts-Plateaux lui faisait entreprendre des « tournées » à la fois missionnaires et exploratoires, dans des groupements de villages ou des ethnies voisines, annotant ses carnets au soir de journées de marches sur des pistes escarpées. De ces comparaisons des langues et usages, il tire ses études en anthropologie sociale et politique.

Quant au but poursuivi par ses publications, Dournes se défend d’avoir étudié les Jörai « pour le plaisir pur », mais pour les faire connaître aussi, ce qui était une façon de plaider la cause des minorités originales et mésestimées.

Qu’est-ce que les Joraï pensent ? Voilà la question.

Dès les premières années, et là est son génie, il a l’intuition que la culture matérielle est un tremplin vers l’immatériel, vers la connaissance profonde de l’homme, démarche qu’il qualifie « d’anthropologie culturelle de fond » : « Comment l’homme, pieds nus dans la rizière réfléchit, réagit — c’est ça qui est intéressant ». Ce désir de dévoiler l’imaginaire, d’interpréter le penser à l’aide du parler a motivé ce qui fut son principal objet d’étude jusqu’à la fin : le patrimoine littéraire oral des Montagnards. Sans le savoir, Dournes pratiquait déjà l’ethnoscience conceptualisée par Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962).

Carnet de Jacques Dournes.
© Collection mep, Irfa

[1] Retrouvez le contenu de l’exposition « Au plus près des plus loin, Jacques Dournes, missionnaire-ethnologue sur les Hauts-Plateaux du Vietnam » sur le site https://jacques-dournes.irfa.paris/

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