Dans la foulée de l’opération Epic Fury, l’Asie entre colère, inquiétude et impuissance
Le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi en décembre 2024 à Pékin avec le ministre iranien Seyed Abbas Araghchi.
© Xinhua
Le 06/03/2026
Ces derniers jours, les événements qui ébranlent durement le Moyen-Orient et inquiètent le concert des nations suscitent immanquablement diverses ondes de choc en Asie. Celles-ci s’étendent sur un large spectre de réactions mêlant critiques, appréhensions et offres de médiation. Retour, dans les quelques paragraphes ci-dessous et par sous-ensembles géographiques, sur les principales postures et faits marquants. À commencer par le sous-continent indien, dont le Pakistan et l’Afghanistan qui jouxtent géographiquement le territoire iranien. Par le géopolitologue Olivier Guillard.
Asie du Sud
Accueillant l’une des plus importantes populations musulmanes du globe et alliée de longue date de l’Iran, l’Inde se dit « profondément préoccupée par les récents développements en Iran et dans la région du Golfe » et exhorte l’ensemble des parties à faire preuve de retenue.
Toutefois, lundi 2 mars, pour la deuxième journée consécutive, dans la (sensible) partie du Cachemire sous administration indienne – une région comptant historiquement un nombre important de musulmans chiites entretenant des liens anciens avec l’ancienne Perse –, des affrontements ont opposé plusieurs milliers de manifestants et les forces antiémeutes. Les protestataires, dénonçant l’assassinat du guide suprême iranien (l’ayatollah Ali Khamenei), ont scandé des slogans hostiles à Israel et aux États-Unis tout en brandissant des drapeaux aux couleurs de l’Iran et du Hezbollah.
Dans la République islamique du Pakistan voisine[1] (elle-même aux prises quelques jours plus tôt avec des accrochages armés préoccupants avec l’Afghanistan), les événements survenus ces derniers jours en Iran et dans la région se sont encore là traduits par des violences populaires au lourd bilan humain. Le 1er mars, on déplorait une vingtaine de victimes au niveau national, quand des manifestants, courroucés par le décès du guide suprême iranien, tentaient (à Karachi[2] et Islamabad) de prendre d’assaut les bâtiments diplomatiques américains, contraignant le personnel de sécurité à ouvrir le feu. Plus mesuré, le chef de gouvernement S. Shebhaz déclarait pour sa part sur les réseaux sociaux : « Le peuple pakistanais se joint au peuple iranien dans cette heure de deuil et de tristesse et présente ses sincères condoléances pour le martyre de M. Khamenei. »
Dans l’Émirat islamique d’Afghanistan (qui partage une frontière commune avec l’Iran et d’anciens liens culturels et commerciaux), où un gouvernement intérimaire taliban célébrera dans quelques mois son quinquennat au pouvoir – tout en n’étant reconnu internationalement que par Moscou –, le ministère des Affaires étrangères « appelle toutes les parties à respecter la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale de chacune et, afin d’éviter une nouvelle escalade de la crise, à cesser immédiatement les actions militaires et à résoudre le problème par la voie diplomatique ».
Asie du Sud-Est
La majorité des gouvernements de la région ont réagi à l’attaque du 28 février contre l’Iran. Les réactions vont de la condamnation sans équivoque de l’action militaire (Malaisie) aux appels à la désescalade (Thaïlande, Singapour), en passant par des offres de médiation (Indonésie).
L’organisation régionale Asean (Association des nations d’Asie du Sud-Est) dénonce quant à elle la « regrettable escalade du conflit au Moyen-Orient », appelle à un cessez-le-feu immédiat et estime que ces événements constituent « une grave menace pour la vie et la sécurité des civils, ainsi que pour la paix et la stabilité régionales et mondiales ». Par ailleurs, les pays de la région s’émeuvent légitimement du sort actuel de leurs ressortissants pris dans la tourmente. De nombreux expatriés économiques philippins ou indonésiens travaillent en effet depuis longtemps sur les chantiers de diverses pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite).
Asie du Nord-Est
Depuis la lointaine Asie orientale, le ton le plus haut et cinglant est sans surprise celui des autorités nord-coréennes, où le ministère des Affaires étrangères via la propagande d’État dénonce sans détour « une action éhontée et malhonnête des États-Unis et d’Israël » et parle d’une « agression illégale ».
Déjà mal à l’aise avec la « neutralisation » expresse (par des troupes américaines) en janvier du président vénézuélien N. Maduro, Pyongyang voit dans la disparition violente du chef suprême iranien un signe de plus de la fragilité du pouvoir – y compris pour la dictature héréditaire kimiste. Le fait que Kim Jong-un (bientôt 15 ans au pouvoir) ait déjà rencontré à trois reprises par le passé le locataire de la Maison Blanche, et que ce dernier souhaiterait a priori renouer le dialogue après sept ans de mutisme, ne tempère que peu l’inquiétude prévalant au Nord du 38e parallèle.
En République populaire de Chine où le chef de l’Etat américain est a priori annoncé en visite officielle à la fin du mois (Pékin, du 31 mars au 2 avril), on s’émeut comme il se doit de la situation volatile au Moyen-Orient et de ses incidences multiples (sécuritaires, commerciales, énergétiques). Ces derniers jours, la diplomatie pékinoise hausse le ton (tout en se gardant de critiques trop vives) : « Aucun pays n’a le droit de contrôler les affaires internationales, de dicter le destin d’autres nations ou de monopoliser les avantages du développement, et encore moins d’agir à sa guise sur la scène mondiale. » Le très itinérant ministre des Affaires étrangères chinois précise que Pékin s’oppose aux frappes militaires menées par Israël et les États-Unis contre l’Iran, exige la cessation immédiate des hostilités et exhorte les pays du Golfe « à s’unir pour s’opposer à toute ingérence extérieure ».
Le propos est plus mesuré du côté de l’archipel nippon (euphémisme). Tokyo et la nouvelle cheffe de gouvernement, M. Sanae Takaichi – que l’on dit très Trump-compatible[3]– préfèrent condamner le programme nucléaire iranien que de se prononcer sur le soutien à l’action conjointe Israel-États-Unis en Iran. Ainsi, le gouvernement japonais affirme que Téhéran doit mettre un terme définitif à ses activités déstabilisant la région[4].
Du côté du pays du Matin calme (Corée du Sud) – cet autre allié stratégique des États-Unis en Asie de l’Est, avec le Japon –, Séoul témoigne de sa « profonde inquiétude » face à la situation au Moyen-Orient, tout en rappelant (un peu à contre-courant) son rôle dans les efforts visant à résoudre la question nucléaire iranienne : « Nous continuons de mener des efforts multifacettes dans une perspective de sécurité économique, notamment en garantissant la sécurité de nos ressortissants au Moyen-Orient et en assurant l’approvisionnement énergétique. »
Enfin, last but not least, depuis l’île rebelle (Taïwan), le gouvernement (DPP) pro-indépendance et sino-sceptique préfère se montrer prudent et ne pas s’attirer (une nouvelle fois) les foudres de l’administration Trump 2.0. D’autant plus que le chef de l’exécutif américain est attendu en fin de mois à Pékin, tandis qu’un important (nouveau) contrat de ventes d’armes américaines à Taipei est à un stade très avancé : « Nous soutenons les efforts déployés par la communauté internationale pour aider le peuple iranien à accéder à la liberté et à la démocratie, et nous espérons que le peuple iranien pourra bientôt jouir de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme » (ministère des Affaires étrangères).
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Un pays musulman (à 97 %), à majorité sunnite (l’islam pour religion d’Etat) avec une importante minorité chiite et une longue frontière (sensible) avec l’Iran.
[2] Où l’on a déploré dix morts.
[3] Mme Takaichi est du reste attendue à Washington ces prochaines semaines.
[4] Le fait que la 5e économie mondiale soit dépendante à 90 % du pétrole du Moyen-Orient (transitant notamment par le détroit d’Ormuz) pour alimenter sa croissance n’y est probablement pas pour rien.