La jeunesse catholique en Chine

La jeunesse catholique de chine © © A.E.
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Le père Bruno Lepeu, MEP a soutenu sa thèse en théologie sous le titre : « ÉMERGENCE D’UNE ÉGLISE FRATERNELLE ET SYNODALE EN CHINE – Analyse théologique d’une enquête auprès de jeunes catholiques chinois » en 2023. Dans les extraits ci-dessous, il analyse quelques-uns des défis contemporains qui se posent aux jeunes catholiques Chinois.

(…) Pour mieux écouter les récits des jeunes qui constituent le corpus de cette thèse, il convenait de les situer dans les paysages auxquels ils appartiennent, en évitant les généralisations. Plusieurs institutions, sur lesquelles les jeunes n’ont pas prise, composent les fondamentaux de ces paysages : le Parti-État, avec son contrôle omniprésent ; la famille, bouleversée par l’exode rural et l’urbanisation, et par la politique de l’enfant unique ; le système éducatif, centré sur les examens. De plus en plus de jeunes peuvent bénéficier des études supérieures qui leur ouvrent de nouveaux horizons. Mais, moins de la moitié des jeunes réussit le gaokao (examen de fin d’études secondaires) et beaucoup de jeunes viennent grossir les rangs des travailleurs migrants, citoyens de « seconde zone ». Pour tous les jeunes, le monde du travail constitue une institution qui se substitue à l’école, avec des contraintes souvent peu humanisantes. Les nouveaux mondes dans lesquels vivent ces jeunes, sont marqués par la mobilité physique et virtuelle, qui leur permet de développer avec pragmatisme leurs propres modèles culturels, jouant avec le système en place. Ils sont exposés à de nombreuses contradictions, profitant d’une certaine aisance économique, au sein d’une société de plus en plus inégalitaire. Ils expérimentent un vide spirituel et une crise des valeurs morales. Seul l’enrichissement semble compter.

Pour les jeunes catholiques, l’Église représente une institution supplémentaire qui influe sur leur vie. Son histoire est marquée par de longues persécutions, un contrôle du Parti-État et des relations sino-vaticanes complexes. Comme toute la société chinoise, l’Église est profondément affectée par l’exode rural. Elle est caractérisée à la fois par un centralisme ecclésiastique, se concentrant sur la pastorale des sacrements, et par un foisonnement d’initiatives. Parmi celles-ci, la pastorale des jeunes occupe une place importante, même si elle ne touche qu’un faible pourcentage des jeunes catholiques. (…)

La pastorale des jeunes

À partir des années 2000, les jeunes deviennent une préoccupation générale dans l’Église en Chine, pour plusieurs raisons : le souci institutionnel du renouvellement des cadres (consacrés ou laïcs) ; les besoins des nouvelles générations pour lesquelles l’enseignement classique formel ne convient plus ; le développement des études supérieures avec la crainte de perdre ces jeunes éduqués dans un environnement athée, selon le dicton courant dans l’Église en Chine : « un étudiant en plus, un catholique en moins ». Mais les réponses apportées sont variables selon les diocèses. (…) La participation aux Journées Asiatiques de la Jeunesse (AYD) à Hong Kong en 2006, marque une étape importante dans l’essor de la pastorale des jeunes en Chine : les participants découvrent de nouvelles manières de construire et d’animer les activités pour les jeunes ; ils établissent un réseau informel entre eux et avec des groupes de l’extérieur pour une collaboration future. Sur le terrain s’ensuivent la mise en place de journées diocésaines de la jeunesse, l’ouverture de centres pastoraux diocésains, le lancement de formations pour les responsables jeunes… Certaines communautés ecclésiales venant de l’extérieur1 proposent des expériences communautaires, des formations et un accompagnement dans la durée. Avec l’expérience, certains groupes deviennent des références et des ressources pour les autres lieux. Par exemple, la communauté étudiante Seraphim, lancée en 2005 à Xi’an, rayonne sur les autres diocèses de la province et des provinces environnantes : retournant dans leurs diocèses ou envoyés par la communauté étudiante, des jeunes formés deviennent des animateurs des camps de jeunes locaux. (…)

Les années 2005 à 2015 correspondent à l’âge d’or de la pastorale des jeunes en Chine avec un foisonnement de propositions : on est passé d’un enseignement formel du catéchisme à une pastorale spécialisée qui permet aux jeunes de devenir participants actifs de la construction de l’Église2. Vers le milieu des années 2010, avec la démocratisation des smartphones, la concurrence des multiples propositions dans la société civile, l’augmentation des restrictions politiques, la diminution du nombre des jeunes, la difficulté à trouver des formations pour les formateurs de la pastorale des jeunes, il devient plus difficile de rejoindre les nouvelles générations. Pourtant, la coexistence de l’abondance matérielle et de la pauvreté spirituelle, du désir de liberté et de l’oppression institutionnelle, de tout un ensemble de contradictions qui affectent les jeunes, rendent d’autant plus important l’accompagnement de cette génération : la responsabilité des animateurs en pastorale des jeunes est de leur donner accès à ce qu’ils ne peuvent pas obtenir par eux-mêmes3. (…)

Les pèlerinages et autres activités qui confrontent les jeunes à leurs propres limites, leur donnent l’occasion de grandir. La confiscation des téléphones au début des activités, des expériences de silence et d’adoration, des groupes de partage… ouvrent de nouveaux horizons à ces jeunes hyper connectés4. Le domaine de la sexualité est souvent abordé dans les formations, car les jeunes y sont socialement largement exposés, tout en étant très peu formés, en famille ou à l’école5. Lors de formations spécifiques sur le thème « l’amour véritable mérite d’attendre » (真爱值得等待), certains diocèses proposent collectivement, au cours d’une liturgie, un « engagement à la chasteté » (贞洁盟约). Certains jeunes couples s’engagent dans l’éducation affective des jeunes générations, y compris dans les sessions de préparation au mariage.

Des communautés d’étudiants

Face à l’augmentation exponentielle des étudiants admis à l’université et à la prise de conscience de l’opportunité inédite que cela représente pour la pastorale des jeunes, différentes initiatives ont vu le jour. Des grands diocèses ruraux, comme Xianxian, ont mis en place une association des étudiants de leur diocèse, pour garder le lien tout au long de l’année avec ces jeunes dispersés à travers le pays. Cela se traduit par un suivi via les médias sociaux, par des petits groupes qui se constituent sur les lieux d’études et par des rencontres (échanges, formations, retraites…) dans leur diocèse d’origine, lors des congés du Nouvel An ou d’été. Des prêtres et des religieuses s’investissent dans le suivi de ces jeunes, parfois en allant les visiter sur place, mais l’essentiel repose sur l’équipe des coordinateurs jeunes, dispersés dans leurs universités respectives mais reliés par Internet. À Shijiazhuang, l’initiative est partie des séminaristes en études dans la même ville, qui, le dimanche, rassemblaient les jeunes de leur diocèse respectif : c’est ainsi que plusieurs communautés de jeunes étudiants, se rattachant à des diocèses différents, sont nées à partir de 2004. D’autres initiatives sont parties de membres du clergé des villes universitaires, comme à Xi’an avec la « communauté étudiante Seraphim » (色拉芬大学生团体), ou des jeunes eux-mêmes, comme à Guangzhou avec la « communauté Graine de moutarde » (芥籽团体). Ce type de communautés étudiantes se trouve désormais dans la majorité des villes universitaires6. Elles sont autogérées par les étudiants qui se choisissent un nom, un saint patron, un règlement intérieur et un comité. (…)

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Face aux besoins grandissants, certaines de ces communautés ont développé un accompagnement ultérieur, en particulier pour la préparation au mariage, mais aussi pour le suivi des petits groupes d’anciens membres qui forment une communauté de soutien sur leur nouveau lieu de vie. Ainsi la pastorale des étudiants enchaîne sur une pastorale des jeunes familles. Une communauté appelée « Jardin des compagnons de route » (同路园), cible spécifiquement les jeunes professionnels, en particulier les nouveaux arrivants sur la ville, et leur propose, en plus du soutien spirituel et communautaire, une aide dans la recherche d’un travail, d’un appartement ou d’un partenaire pour la vie. Plusieurs diocèses proposent aussi des activités visant à aider les jeunes catholiques célibataires à trouver un partenaire catholique.

Quelques défis importants

Après 15 ans de développement, la pastorale des jeunes en Chine a acquis une maturité variable selon les lieux. Mais elle est confrontée à de nombreux défis. Nous en retenons quatre : un ensemble de limitations, la question des vocations, la situation des permanents, sans oublier tous les jeunes qui ne sont pas atteints par la pastorale des jeunes.

a. Limitations extérieures et intérieures

Parmi les limitations extérieures à l’Église, on note le contrôle idéologique plus strict sur les universités et les pressions exercées sur les étudiants catholiques pour abandonner leur foi. L’application plus ou moins généralisée de l’interdiction de l’accès à la religion aux mineurs, restreint les occasions pour l’Église de former les enfants et de rejoindre les adolescents. Une plus grande discrétion et une réduction de l’ampleur des activités7 sont de plus en plus nécessaires. L’évolution rapide des mentalités rend moins attractif les programmes existants de la pastorale des jeunes et appelle à un renouvellement pour mieux comprendre et accompagner les nouvelles générations. En interne, plusieurs éléments handicapent le développement de la pastorale des jeunes : le manque de reconnaissance et de soutiens concrets du clergé local, en particulier en matière d’accompagnement des groupes et des personnes ; le changement fréquent des religieuses et des séminaristes accompagnateurs ; l’absence de coordination nationale et de propositions de formation. Toutes ces limitations affectent le développement de la pastorale des jeunes, tout en stimulant la créativité locale et les prises d’initiatives.

À la question du questionnaire synodal sur ce que les jeunes attendent de l’Église locale, les recommandations portent sur le développement de la pastorale des jeunes et sur un renouvellement de l’Église elle-même. Les jeunes attendent que «l’Église écoute, soit tolérante, se préoccupe des jeunes et les accompagne, et cherche à mieux comprendre concrètement la situation de leur vie de foi ». Ils souhaitent que l’Église intègre tradition et créativité, reste en phase avec son époque et s’implique plus dans le service du bien commun. Les jeunes espèrent que l’Église donne de la place aux jeunes dans ses plans pastoraux, dans ses structures institutionnelles et matérielles, dans l’affectation du personnel. Ils comptent sur l’Église pour les former à faire face aux défis de la société, les conseillant sur le sens de la vie, les valeurs et les questions morales8.

b. La pastorale des vocations

Les difficultés auxquelles est confrontée l’Église en Chine, les mauvais exemples de certains membres du clergé, la politique de l’enfant unique, l’amélioration des conditions de vie, la démocratisation de l’accès au lycée et l’exode rural des jeunes, au moment où la question d’entrer au (petit) séminaire peut se poser, ont contribué à la chute radicale des vocations9. Mais d’autres voies s’ouvrent. Dans les groupes de jeunes, nombreux sont ceux désireux de participer à la mission de l’Église, pour un engagement temporaire ou dans la durée, comme laïcs ou comme consacrés. Ils comptent sur un accompagnement personnalisé, sur des expériences spirituelles fortes (retraite, adoration…), sur des camps vocationnels et sur des temps de partage de la vie des séminaires ou des couvents, pour approfondir leur attachement au Christ et discerner leur choix de vie. Dans leurs attentes vis-à-vis de l’Église, les jeunes recommandent l’amélioration de la qualité de la formation du clergé, insistant sur les vertus et les qualités morales. Le témoignage de vie des prêtres, religieuses et séminaristes qui accompagnement les jeunes, joue un rôle important pour attirer les jeunes et les aider à discerner leur vocation. La question du discernement et de la formation des vocations est une question cruciale pour l’Église en Chine. (…)

c. Les permanents

Les « permanents en pastorale des jeunes » (青年牧民工作者) n’ont pas la tâche facile. Ils manquent souvent de formation adaptée, pour une pastorale qui est spécialisée et exige des compétences larges (…).

S’ils sont prêtres ou religieuses, voire séminaristes, ils sont rarement mis à disposition sur du long terme. Pour beaucoup de responsables d’Église, ce service des jeunes est considéré comme une porte d’entrée dans le ministère, avant d’occuper des fonctions « plus importantes ». Les plus motivés qui réussissent à persuader leur hiérarchie de les maintenir dans ce service important, doivent souvent assumer en plus d’autres charges et risquent de ne pas être assez disponibles et de faire un burnout. Dans le fonctionnement financier de l’Église locale, les traitements sont presque exclusivement associés au service paroissial. Dans la pastorale des jeunes, les brebis n’ont pas de quoi faire vivre leurs pasteurs : les jeunes n’offrent ni intention de messe ni enveloppe rouge10. (…)

Depuis la fin des années 2000, avec le développement de la pastorale des jeunes, est apparue une nouvelle catégorie dans l’Église locale : des permanents laïcs en pastorale. Jeunes au service des jeunes, le plus souvent à plein temps, ces permanents assurent un service de proximité auprès des jeunes : facilement considérés comme un grand frère ou une grande sœur, ces permanents peuvent accompagner au plus proche les jeunes confiés à leur soin pastoral. Mais un tel ministère laïc est confronté à de nombreux défis11 : trouver des candidats adéquats, les former, les fidéliser et les payer suffisamment, assurer l’équilibre avec leur vie de famille, envisager un plan de carrière… Leur identité ecclésiale est floue et le soutien institutionnel leur manque souvent, aussi bien du côté de la hiérarchie que des autres laïcs : ils sont dans un entre-deux entre le clergé et les fidèles, et le plus souvent on attend d’eux qu’ils travaillent sur la base du volontariat. (…)

d. Et tous les autres ?

Le développement de la pastorale des jeunes sur les deux dernières décennies porte de nombreux fruits et a touché des milliers de jeunes. Mais qu’est-ce que cela pèse par rapport aux 400 millions de jeunes en Chine ? Si l’on considère que les jeunes nés entre 1980 et 2000 représentent 30 % de la population totale et que la population catholique en Chine tourne autour de 12 millions, les jeunes catholiques sont alors estimés à plus de 3 millions. (…)

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  1. Par exemple les Focolare, le Chemin Néo-catéchuménal, Fondacio, la communauté de l’Emmanuel, les Jésuites, les Salésiens, etc.   ↩︎
  2. Le dépliant de présentation du Centre diocésain des Jeunes de Handan (邯郸教区青年中心) décrit ainsi la mission du Centre : « To attract more young people to participate actively in the construction of the Church, which will add vigor to its development » 激起更多青年参与教会建设的热情,为教会的发展注入新的活力.   ↩︎
  3. YIFAN, « Some Internal and External Factors to Consider in Youth Ministry in China », Tripod, 190, 2018/3, p. 89.   ↩︎
  4. Voir le témoignage d’un prêtre investi dans la pastorale des étudiants, LUCAS, « Accompanying College Students », Tripod, 190, 2018/3, p. 83-85.   ↩︎
  5. Voir supra, B.3.b., p. 90 & John SUN, « Challenges among Young Families », Tripod, 190, 2018/3, p. 78.   ↩︎
  6. À la rentrée 2021, pour faciliter l’insertion des nouveaux étudiants se dispersant à travers les universités en Chine, une des communautés a publié, sur sa page WeChat, la liste et les contacts des responsables de toutes les communautés étudiantes qu’ils avaient recensées à travers la Chine, soit près de 200. Cette page a été rapidement bloquée, et des descentes de police ont eu lieu auprès de beaucoup de ces responsables étudiants à travers le pays, les accusant de pratique religieuse illégale sur les campus, et exigeant la liste des participants et des aumôniers.   ↩︎
  7. Par exemple, un diocèse a remplacé les grands camps d’été diocésains par des camps à l’échelle des paroisses ou des doyennés : cela oblige à démultiplier les équipes d’animateurs et réduit l’attractivité pour les jeunes qui aiment découvrir de nouveaux lieux et de nouvelles personnes, et qui sont encouragés dans leur foi face à autant de jeunes croyants comme eux ; en même temps, la taille plus réduite du groupe favorise la proximité avec les jeunes et entre eux. Après de nombreuses années de camps diocésains, il existe désormais une « culture » de la pastorale des jeunes qui sert de fondement aux activités locales.   ↩︎
  8. HSSC, […] Answers from the Church in Mainland China, op. cit., p. 19.   ↩︎
  9. En 1995, on comptait environ 2000 séminaristes, avec 12 grands séminaires officiels ; en 2017, on n’en compte plus que 398 répartis dans 8 séminaires (selon Tripod, 188, 2018/1). La fermeture presque totale des petits séminaires a tari la voie habituelle de recrutement : elle correspond aussi à l’évolution de la situation des jeunes qui ont la possibilité de poursuivre leurs études au lycée, voire à l’université, ou qui quittent le village pour aller grossir les rangs des travailleurs migrants, migration qui s’accompagne souvent d’un abandon de la pratique.   ↩︎
  10. Ces hongbao 红包 sont des enveloppes rouges dans lesquelles on glisse de l’argent pour faire un cadeau, remercier d’un service ou offrir les étrennes du Nouvel An.   ↩︎
  11. Voir le témoignage de GARDENER, « My Mission on Youth Ministry », Tripod, 190, 2018/3, p. 95-99.   ↩︎