Le pèlerinage géant de la Kumbh Mela, outil politique au service du rayonnement nationaliste hindou

Rédigé par A.B., le 28/03/2025
En Uttar Pradesh, dans le nord de l’Inde, le gigantesque rassemblement hindou de la « Kumbh Mela » s’est achevé le mercredi 26 février, après six semaines d’une affluence inégalée. Selon les autorités, près de 620 millions de fidèles ont foulé la ville sainte d’Allahabad, rebaptisée Prayagraj en 2018, afin d’accomplir le rituel d’immersion sur les berges du Gange. Pour le Premier ministre indien Narendra Modi, au pouvoir depuis 2014, l’évènement a constitué une opportunité de promouvoir le rayonnement de l’hindouisme, au cœur de la stratégie politique de l’hindutva, l’idéologie nationaliste hindoue.
« Les gens de toutes les sections et les régions de la société se sont unis dans ce Maha Kumbh », a déclaré le Premier ministre Narendra Modi sur X, à la clôture du plus grand rassemblement religieux de la planète, qui s’est tenu durant six semaines dans la ville de Prayagraj, en Uttar Pradesh. M. Modi s’est félicité du succès du pèlerinage hindou, projeté par son parti nationaliste du BJP (Parti du peuple indien) comme une affirmation de l’identité de l’Inde, pays où la population hindoue est largement majoritaire. Lui-même s’est baigné dans les eaux sacrées, comme nombre de ses ministres au pouvoir à New Delhi. À travers ce pèlerinage, le Premier ministre a salué « une confluence sacrée de foi, de dévotion et de culture », qui incarne « l’héritage spirituel éternel de l’Inde ».
Se déroulant tous les quatre ans, et doté d’un pèlerinage suprême tous les douze ans, le rassemblement de la Kumbh Mela (la « fête de la cruche sacrée ») consiste en des immersions de masse au confluent des fleuves du Gange, de la Yamuna et de la Sarasvati. D’après les récits mythologiques, des gouttes d’un nectar d’immortalité, transporté dans une cruche (Kumbh) par les dieux lors d’un combat contre les démons, tombèrent en quatre endroits le long du Gange : ce sont les quatre villes qui accueillent aujourd’hui tour à tour les célébrations de la Kumbh Mela. Dans ces eaux sacrées, selon la croyance, les ablutions permettent aux pèlerins de laver leurs péchés, mais aussi de se libérer du cycle des réincarnations.
Les musulmans pris pour cibles
Cette année, l’évènement s’est déroulé sous le contrôle de Yogi Adityanath, le moine hindou à la tête de l’État d’Uttar Pradesh, qui incarne l’un des plus grands alliés politiques de Narendra Modi. Connu pour ses propos dénigrant la minorité musulmane, ce moine-politicien a pris soin, en 2018, de rebaptiser la ville d’Allahabad, ainsi nommée au XVIe siècle par l’empereur moghol Akbar, pour lui donner le nom de Prayagraj, aux sonorités plus hindoues. L’année précédente, Yogi Adityanath avait également retiré des brochures touristiques l’illustre Taj Mahal, mausolée musulman situé en Uttar Pradesh, inscrivant ces initiatives dans la volonté des nationalistes hindous de réécrire l’histoire de leur nation au profit d’une hégémonie hindoue.
Ce dirigeant islamophobe a salué la Kumbh Mela comme « un symbole d’unité ». Il a également rejeté un rapport gouvernemental alertant sur les niveaux de pollution et la présence de matières fécales dans les eaux où les pèlerins se sont immergés. « Le pèlerinage de Prayagraj s’est achevé aujourd’hui en étant parvenu à établir de nouveaux standards de sécurité, de propreté et de bonne gouvernance, tout en alliant grandeur et divinité », a néanmoins déclaré Yogi Adityanath, dans une rhétorique caractéristique d’un pouvoir qui rejette toute lecture ne glorifiant pas sa gouvernance et son idéologie, et cela souvent au mépris de la science.
Pour Narendra Modi et Yogi Adityanath, la Kumbh Mela 2025 aura été la plus « grandiose » de tous les temps, sans mention des deux bousculades meurtrières qui ont entaché les festivités religieuses. Le 29 janvier, au moins 30 personnes ont été tuées sur le site, d’après un bilan officiel très contesté, alors que les autorités restaient muettes puis tentaient de minimiser la tragédie. Dans la gare de New Delhi, une autre bousculade de fidèles en partance pour Prayagraj a eu lieu le 15 février, provoquant la mort de 18 personnes.
Une propagande calibrée
Tout un système de communication a été déployé pour flatter l’image du pèlerinage. À travers l’Inde, les visages de Yogi Adityanath et de Narendra Modi ont été affichés sur le matériel promotionnel de l’événement. La presse, considérablement muselée par le pouvoir, s’est pliée aux louanges. Elle n’a pas tari d’éloges sur l’exploit logistique et l’ampleur du pèlerinage. Le défi organisationnel est certes sans comparaison possible à l’échelle de la planète, puisque 620 millions de pèlerins ont convergé à Prayagraj, soit près de la moitié du 1,4 milliard d’habitants que compte l’Inde. Ces chiffres officiels, contestés par certains observateurs, illustrent néanmoins la démesure du rassemblement et le défi logistique qu’il a représenté. Les médias ont également relayé en boucle la participation de célébrités exprimant leur émerveillement face aux caméras, des grands magnats du milieu des affaires aux stars de Bollywood, en passant par des personnalités étrangères.

Cette approche laudative s’inscrit dans une stratégie plus large visant à promouvoir le nationalisme religieux au sein de la société, tout en marginalisant les valeurs multiconfessionnelles de la Constitution indienne. Des organisations hindoues extrémistes ont ainsi été présentes sur le site de la Kumbh Mela. D’après The Guardian, des vendeurs musulmans ont déclaré que les autorités leur avaient interdit d’installer leurs étals, et les chauffeurs de taxi musulmans ont affirmé avoir été informés qu’ils ne devaient pas transporter des passagers hindous. La polémique a été étouffée, notamment après les déclarations d’un prêtre hindou influent, qui a condamné les tentatives de semer des divisions religieuses durant cette édition de la Kumbh Mela. « Ce qui me dérange cette fois-ci, c’est la façon dont certaines personnes tentent de polariser l’atmosphère sur des lignes communautaires », a-t-il dénoncé.
Si « l’unité » a été prônée à travers le pèlerinage, l’Inde est pourtant le théâtre de divisions communautaires, qui ciblent notamment ses minorités musulmane, chrétienne et dalit (anciennement « intouchables ») en imposant lesuprémacisme hindou. Depuis l’ascension au pouvoir de Narendra Modi en 2014, l’Inde a connu une montée des violences et des attaques contre les minorités. Les violences physiques, les discriminations sociales et les discours de haine se sont multipliés, en particulier contre les musulmans, accusés de pratiquer des « mœurs étrangères » ou d’être des « ennemis de l’État ».
L’idéologie nationaliste hindoue
En une décennie, le Premier ministre a renforcé l’idéologie de l’hindutva en s’appuyant notamment sur des symboles et des pratiques hindoues afin de solidifier sa base électorale, tout en défendant la vision d’une nation essentiellement hindoue. De nouvelles lois, comme celle portant sur la citoyenneté (Citizenship Amendment Act, 2019, CAA), ont été perçues comme discriminatoires envers les musulmans, tout comme l’abrogation brutale, en 2019, de l’article 370 de la Constitution concernant le statut d’autonomie du Cachemire, seule région à majorité musulmane du pays. Selon de nombreux observateurs et défenseurs des droits humains, ces dispositions visent à marginaliser les communautés non hindoues. Pourtant, la Constitution définit l’Inde selon une identité multiconfessionnelle : l’article 15 de la Constitution interdit toute discrimination religieuse, tandis que l’article 25 garantit la liberté de pratiquer sa religion, dans un pays où vivent, depuis des siècles, communautés hindoues, musulmanes, chrétiennes, sikhs ou bouddhistes.
La société indienne est de plus en plus marquée par les tensions communautaires, dans un contexte de répression accrue des voix critiques et dissidentes. Depuis 2014, la liberté d’expression s’est réduite. Les journalistes, activistes, intellectuels et opposants politiques ont été confrontés à des intimidations et des arrestations arbitraires pour avoir exprimé des opinions divergentes. Des lois draconiennes, comme la loi sur la sédition, ont été utilisées pour museler les voix critiques, et des manifestations pacifiques ont violemment été réprimées. Ce climat a favorisé un environnement d’auto-censure, consolidant le contrôle du pouvoir sur l’opinion publique.
Dans la dynamique d’une hégémonie religieuse, les autorités ont progressivement lié l’hindouisme à l’État. Des événements religieux tels que la Kumbh Mela sont devenus des plateformes politiques pour renforcer les messages et la popularité du gouvernement. L’hindouisme et sa spiritualité, tout comme le yoga, sont utilisés avec succès par Narendra Modi en outils diplomatiques de « soft power », qui résonnent à travers l’Inde et au-delà de ses frontières.
A. B.