Thaïlande

Thaïlande : après la victoire du parti pro-militaire et pro-monarchie, les migrants birmans dans l’incertitude

Plus de 2,3 millions de Birmans sont légalement autorisés à travailler en Thaïlande, ce qui représente 75 % de la main-d’œuvre migrante originaire d’Asie du Sud-Est. Plus de 2,3 millions de Birmans sont légalement autorisés à travailler en Thaïlande, ce qui représente 75 % de la main-d’œuvre migrante originaire d’Asie du Sud-Est. © Asianews
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Dimanche 8 février, le Premier ministre sortant par intérim, Anutin Charnvirakul, a remporté les élections législatives avec environ 194 sièges sur 500. Son parti Bhumjaithai, pro-militaire et pro-monarchie, a réalisé sa meilleure performance électorale à ce jour lors de ce scrutin anticipé, tandis que les réformateurs du Parti du peuple ont été nettement distancés. Au lendemain de cette victoire inattendue, Anutin Charnvirakul est donc en position de force pour des négociations de coalition. Le parti Pheu Thai, longtemps dominant sur la scène politique thaïlandaise, est arrivé troisième.

La récente victoire électorale du Premier ministre sortant thaïlandais Anutin Charnvirakul et de son parti conservateur Bhumjaithai redessine l’équilibre politique de la Thaïlande, mais laisse des millions de travailleurs migrants de Birmanie dans l’incertitude, une présence fondamentale pour l’économie du pays mais presque absente du débat politique.

Les élections générales du 8 février ont donné au parti Bhumjaithai, pro-militaire et pro-monarchie, environ 194 sièges sur 500 à la Chambre des représentants, soit près du triple du nombre qu’il détenait en 2023. La campagne d’Anutin s’est axée sur le nationalisme et les tensions avec le Cambodge, avec un accent mis sur les questions de sécurité, la souveraineté nationale et la lutte contre les réseaux criminels transfrontaliers.

Dans ce contexte, la question des travailleurs migrants, notamment des travailleurs birmans, qui constituent l’épine dorsale de secteurs clés tels que la construction, l’agriculture et la pêche, est cependant restée au second plan. D’après les chiffres officiels, plus de 2,3 millions de citoyens birmans sont légalement autorisés à travailler en Thaïlande, ce qui représente 75 % de la main-d’œuvre migrante originaire des pays d’Asie du Sud-Est (Cambodge, Laos, Birmanie et Vietnam). D’autres estimations suggèrent que ce nombre dépasse les 5 millions si l’on inclut les travailleurs sans papiers.

Le Premier ministre sortant thaïlandais Anutin Charnvirakul (ici en 2023) a remporté une large victoire lors des élections législatives du 8 février.
Le Premier ministre sortant thaïlandais Anutin Charnvirakul (ici en 2023) a remporté une large victoire lors des élections législatives du 8 février.
© World Economic Forum / CC BY-NC-SA 2.0

À la suite du coup d’État militaire de 2021 en Birmanie, de l’instauration de la conscription obligatoire et de l’intensification de la guerre civile, l’afflux de migrants birmans vers la Thaïlande a atteint son plus haut niveau depuis dix ans. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que les travailleurs migrants contribuent entre 4 % et 6 % du PIB thaïlandais. Malgré ce rôle crucial, des questions telles que leur statut légal ou leurs conditions de travail ont été quasiment absentes des programmes des partis thaïlandais ayant participé aux élections.

Les discours politiques sur la crise birmane ont évolué

D’après les militants pour les droits des travailleurs en Thaïlande, l’année 2025 a été marquée par une mauvaise gestion des politiques migratoires, conséquence de l’instabilité politique : trois gouvernements, et donc trois ministres du Travail différents en moins de trois ans, ont engendré des politiques fragmentées et incohérentes. « Les changements ministériels fréquents ont créé des incohérences et des lacunes réglementaires », explique Adisorn Khamkhun, du Groupe des travailleurs migrants en Thaïlande.

Le problème est apparu clairement en octobre 2025, lorsque le ministère de l’Emploi a mis en place un nouveau système en ligne de délivrance des permis de travail, géré par une entreprise privée. Ce système s’est effondré en moins d’une semaine en raison de problèmes techniques, laissant près de 200 000 travailleurs migrants dans une situation d’incertitude juridique. Selon les organisations de défense des droits humains, ce dysfonctionnement a poussé de nombreux travailleurs à recourir à des intermédiaires onéreux, aggravant ainsi la corruption, l’exploitation et l’endettement.

Le discours politique sur la crise birmane a également évolué. Alors que jusqu’en 2023, le débat portait sur les droits de l’homme, la démocratie et le soutien au gouvernement d’union nationale (composé de députés de l’ancien gouvernement birman en exil), ces dernières années, Bangkok a mis l’accent sur la sécurité des frontières et la criminalité transnationale. Les plateformes d’escroquerie en ligne et les casinos illégaux le long de la frontière avec la Birmanie sont devenus les principaux sujets de discussion.

La Birmanie apparaît de plus en plus comme un risque sécuritaire à contenir

Aux yeux de Bangkok, la Birmanie apparaît donc de moins en moins comme une crise politique et de plus en plus comme un risque sécuritaire à contenir. Le Parti populaire, deuxième parti du pays avec 116 sièges, a axé sa campagne sur la lutte contre le financement occulte lié aux groupes criminels opérant le long de la frontière. Le Pheu Thai, qui n’a obtenu que 76 sièges, a quant à lui privilégié la relance économique, évitant d’aborder la situation intérieure birmane. Le Parti démocrate s’est contenté de déclarations générales : « Nous soutiendrons toute personne venant contribuer à l’économie thaïlandaise, y compris les travailleurs migrants. L’essentiel est l’égalité des chances économiques pour tous. »

Parmi les rares voix qui se sont élevées, celle du nouveau parti Phalawat, dirigé par l’ancien député Kannavee Suebsang, a placé les travailleurs birmans au cœur de son programme. « Nous devons cesser de les considérer comme un fardeau et commencer à les voir comme un atout », a-t-il déclaré. « Si nous régularisons la situation de millions de migrants, l’État percevra des impôts, les travailleurs thaïlandais renforceront leurs syndicats et la corruption diminuera. » Cependant, le parti n’a pas obtenu de résultats significatifs lors des dernières élections.

Dans une interview accordée au magazine Time avant les élections, Anutin Charnvirakul a évoqué la crise birmane comme un problème à résoudre grâce aux formes de coopération proposées par l’Asean (Association des nations d’Asie du Sud-Est) : « Le dialogue ne signifie pas l’approbation », a-t-il déclaré. « Nous travaillons avec toutes les parties pour réduire les souffrances et soutenir les solutions proposées par l’Asean. »

(Avec Asianews)

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