Condamnation de Jimmy Lai à Hong-Kong : le coup de grâce pour la démocratie et la liberté de la presse ?
Lundi 9 février, l’ex-magnat de la presse hongkongais Jimmy Lai (ici en 2020 en sortant de la cour d’appel) a été condamné à 20 ans de prison.
© Pakkin Leung @Rice Post (CC BY 4.0)
Le 10/02/2026
À Hong-Kong, la condamnation de Jimmy Lai à 20 ans de prison marque un tournant majeur dans la répression des libertés. Figure emblématique du camp prodémocratie et fondateur de l’Apple Daily aujourd’hui fermé, l’ex-magnat de la presse de 78 ans paie ses engagements politiques et éditoriaux au prix fort. Les autorités locales et chinoises, sourdes aux protestations internationales, assument une peine exemplaire, destinée à dissuader toute dissidence. Au-delà du sort d’un homme, elle interroge l’avenir même de la démocratie et de la liberté de la presse dans l’ancienne colonie britannique.
Lundi 9 février, à quelques jours seulement du nouvel an chinois dans l’ancienne colonie britannique, la justice de Hong-Kong a, une nouvelle fois, fait tomber une décision lourde contre les défenseurs de la démocratie et des libertés. Peu sensible aux réactions internationales, fort peu concernée par d’éventuelles répercussions locales.
Le coup de grâce
Deux mois après avoir déclaré Jimmy Lai (78 ans[1]) « coupable » de « complot en vue de collusion avec des forces étrangères » – à la suite de rencontres avec des responsables politiques aux États-Unis – et de « complot en vue de publier des articles séditieux » (dans son emblématique Apple Daily, interdit depuis), les juges du tribunal de West Kowloon, sourds aux appels à la clémence venus de la communauté internationale, ont porté un coup décisif à l’homme d’affaires prospère devenu la figure emblématique de la cause démocratique hongkongaise. Ils lui ont infligé la peine tant redoutée par ses proches : vingt ans de prison.
Un verdict encore plus sévère que celui prononcé en 2009 (11 années d’emprisonnement) contre le dissident chinois Liu Xiaobo[2], militant des droits de l’homme et Prix Nobel de la paix 2010, condamné pour « incitation à la subversion » selon les autorités chinoises…
À Hong-Kong comme à Pékin, aucun état d’âme
Aucun état d’âme du côté des autorités hongkongaises, c’est le moins que l’on puisse dire. Le chef de l’exécutif, John Lee, a qualifié la décision de la cour de peine « profondément satisfaisante » (!), sanctionnant des « crimes odieux et tout à fait méprisables ». Le message est clair.
Même son de cloche à Pékin, où l’on estime que les juges de Hong-Kong « exercent leurs fonctions conformément à la loi (…). Cela est raisonnable, légitime et légal et il n’y a pas lieu de discuter », mais plutôt de « s’abstenir d’interférer, sous quelque forme que ce soit, dans le système judiciaire de Hong-Kong ou dans les affaires intérieures de la Chine », selon le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.
Très actif en ce début de semaine, le tribunal de Hong-Kong a également condamné le même jour une demi-douzaine d’anciens collaborateurs du journal prodémocratie de Jimmy Lai à des peines allant de six à dix ans de prison, comme pour enfoncer le clou un peu plus.
Impuissance et consternation
Présents en salle d’audience lors de l’énoncé du verdict ou rassemblés en guise de solidarité devant le tribunal, la famille de Jimmy Lai, ses soutiens locaux, ses amis fidèles et de nombreux défenseurs des droits l’homme, impuissants et désemparés, ont eux aussi été profondément frappés par cette condamnation sans appel et sans mesure. « Il semble clair qu’ils veulent (les responsables chinois) qu’il passe le reste de sa vie en prison, et c’est ce qui arrivera à moins qu’une solution politique ne soit trouvée pour l’envoyer à l’étranger (…). Vingt ans (de prison) pour un homme de 78 ans, c’est en fait une peine de prison à vie. Ou une condamnation à mort » s’indigne à juste titre l’auteur de l’ouvrage The Troublemaker[3] consacré à Jimmy Lai.
Pour Amnesty International, ce nouveau coup porté par la justice de Hong-Kong à un camp prodémocratie déjà affaibli est « une attaque frontale contre la liberté d’expression illustrant parfaitement le démantèlement systématique des droits qui caractérisaient autrefois Hong-Kong ».
Les nombreuses délégations diplomatiques occidentales présentes lors de l’audience, elles aussi consternées et réduites au silence, n’ont en rien infléchi la détermination des autorités hongkongaises et chinoises. Une forme de revanche sans doute savourée à Pékin comme à Hong-Kong. Trois semaines plus tôt en effet (le 22 janvier), les autorités dénonçaient avec colère une résolution non contraignante du Parlement européen (adoptée par 503 voix[4] contre neuf) visant à sanctionner des responsables hongkongais « impliqués dans la répression des libertés », à retirer le statut commercial spécial de l’ancienne colonie britannique et à adopter des sanctions après la condamnation de Jimmy Lai en décembre.
Pour mémoire, à la fin de l’année dernière, la colère des autorités chinoises et hongkongaises s’était également dirigée contre plusieurs grands titres de la presse américaine – Wall Street Journal et Washington Post notamment – accusés, dans certains éditoriaux consacrés à l’homme d’affaires détenteur de passeports britannique et taïwanais, de se livrer à « une déformation délibérée » ou à « un sommet d’absurdité »…
Depuis New York, du côté des Nations unies (Haut-Commissariat de l’Onu aux droits de l’homme), le verdict est jugé « incompatible avec le droit international » et l’on réclame la « libération immédiate (de Jimmy Lai) pour raisons humanitaires ». Mais ni à Strasbourg, ni à Bruxelles, ni à Londres, cette pression n’a jusqu’à présent ébranlé la détermination de Pékin, bien décidé à porter, coup après coup, l’assaut final contre les derniers bastions démocratiques.
La Maison Blanche et son atypique locataire, ultime planche de salut ?
« J’ai parlé au président Xi et je lui ai demandé d’envisager sa libération. Il ne se porte pas bien (Jimmy Lai). C’est un homme âgé et il ne se porte pas bien. J’ai donc fait cette demande. » Mi-décembre, dans son style habituel, le 47e président des États-Unis s’est à nouveau présenté comme un possible faiseur de paix (ou de « miracle »), sans toutefois réellement convaincre un auditoire qui se souvenait qu’en août, quatre mois plus tôt, il se montrait beaucoup plus prudent sur ses chances de succès : « Je n’ai pas dit à 100 % que j’allais le sauver. J’ai dit que j’allais à 100 % en parler, et j’en ai déjà parlé (au président Xi Jinping). Je vais faire tout ce que je peux pour le sauver. » Mais même le président américain ne sauve pas toujours qui il veut.
Mercredi 4 février, confiant comme à son habitude, le bruyant successeur de Joe Biden affirmait devant les médias que son homologue chinois Xi Jinping pourrait se rendre sur le sol américain « vers la fin de l’année », soit environ six mois après son déplacement printanier en Chine. À condition toutefois que la relation sino-américaine, particulièrement instable, ne rencontre d’ici là trop d’obstacles majeurs (la question taïwanaise, par exemple) susceptibles de repousser indéfiniment les poignées de main et autres gestes de convivialité chers à l’imprévisible Donald Trump.
Un scénario que personne, dans l’entourage de l’infortuné magnat de la presse hongkongaise emprisonné Jimmy Lai, n’ose réellement envisager : que la tenue – et le succès, même relatif – de ces deux possibles visites présidentielles, et l’éventuelle cordialité de façade entre les deux chefs d’État, puissent faire naître une lueur d’espoir pour le sort du natif de Canton.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Emprisonné depuis déjà plus de 1 800 jours, dans des conditions spartiates, tout en souffrant de diverses pathologies.
[2] Décédé en 2017 en prison.
[3] Mark L. Clifford, The Troublemaker : How Jimmy Lai Became a Billionaire, Hong Kong’s Greatest Dissident, and China’s Most Feared Critic, Free Press, 2024.
[4] Une centaine se sont étonnamment abstenus…
[5] L’adresse officielle de la Maison-Blanche.