Birmanie

Birmanie : la mue en trompe-l’œil de l’ultime junte militaire d’Asie

Des militaires birmans devant un temple. Malgré des élections et une session parlementaire, des observateurs parlent d’une transformation vers une dictature civile plutôt qu’une transition démocratique. Des militaires birmans devant un temple. Malgré des élections et une session parlementaire, des observateurs parlent d’une transformation vers une dictature civile plutôt qu’une transition démocratique. © 3dman_eu (pixabay.com)
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Malgré l’organisation d’élections législatives fin 2025 et début 2026, la junte birmane peine à masquer la réalité de son emprise. Derrière un vernis institutionnel, le pouvoir militaire consolide son contrôle, au mépris des aspirations démocratiques d’une population éprouvée par cinq années de guerre civile. Soutenu par quelques alliés et profitant d’un contexte international fragmenté, le régime orchestre une transition de façade, sans perspective réelle d’ouverture politique. Par le géopolitologue Olivier Guillard.

En Asie du Sud-Est, le contraste entre les destins électoraux de ces dernières semaines est peu flatteur pour le régime militaire birman, en place depuis son coup d’État du 1er février 2021. Plusieurs pays voisins (la Thaïlande et le Bangladesh en février, le Népal début mars) ont respecté les règles démocratiques en organisant des élections législatives globalement libres et honnêtes.

Les résultats ont été acceptés sans contestation majeure ni violences notables par les électeurs comme par les perdants. En revanche, la situation politique et institutionnelle en Birmanie présente un tout autre visage. Le pays de la Dame de Rangoun[1] et des généraux austères a fait entendre, au-delà du bruit des armes, un écho bien différent.

Les 54 millions de Birmans, qui aspirent majoritairement à la démocratie, sont confrontés depuis cinq ans à une guerre civile qui se prolonge et à la domination d’un pouvoir militaire solidement installé. Du Kachin (nord) à l’Arakan (ouest), du Karen (est) à Mandalay (centre), le conflit laisse derrière lui une longue traînée de destructions, de victimes et de souffrances profondes.

L’illusion du scrutin

De fait, le régime militaire birman, dirigé d’une main ferme depuis cinq ans par le général Min Aung Hlaing, a lui aussi tenté de se prêter à l’exercice électoral en organisant des élections législatives en décembre 2025 et janvier 2026, en trois phases successives[2]. Mais ce processus électoral, conçu sur mesure pour servir les intérêts de l’institution militaire et du régime en place, n’a guère convaincu.

Avant même que le premier bulletin ne soit déposé dans l’urne, l’issue semblait déjà connue. Qualifiée de farce ou de mascarade par de nombreux observateurs à travers le monde, cette séquence électorale n’a trompé ni la population birmane ni la communauté internationale sur les intentions réelles des généraux au pouvoir : se maintenir à tout prix, quels qu’en soient les coûts humains, économiques ou diplomatiques, sans véritable considération pour la crédibilité du processus ni pour l’isolement international qui en découle.

Un isolement international très relatif

Cet isolement, toutefois, mérite d’être relativisé. Au printemps 2026, dans un contexte international marqué par de fortes tensions et une grande instabilité, Naypyidaw, capitale administrative et place-forte militaire construite de toutes pièces au centre du pays par la Tatmadaw[3] au tournant des années 2000, peut compter sur le soutien de partenaires de poids. La Chine et la Russie, en particulier, continuent d’apporter un appui diplomatique, économique, énergétique et militaire[4] au régime birman. Pékin et Moscou ne dissimulent guère cette proximité.

Les visites répétées de responsables birmans au Kremlin, notamment celles de Min Aung Hlaing, devenu un habitué des déplacements en Russie ces dernières années, ainsi que les échanges réguliers entre responsables chinois et birmans, illustrent cette relation. Les initiatives de médiation menées par l’envoyé spécial de Pékin pour les questions birmanes[5], parfois perçues comme intéressées, s’inscrivent également dans ce cadre.

Parlement fantoche et nominations

Dans le même temps, alors qu’au Népal, au Bangladesh et en Thaïlande, les nouveaux dirigeants issus des urnes semblent en mesure, à ce stade du moins, d’orienter de manière constructive – même de façon prudente – l’avenir de leur pays et de redonner un certain espoir aux populations, la situation reste très différente en Birmanie.

Les autorités militaires demeurent enfermées dans une logique rigide et difficilement justifiable. Les décisions récentes du régime, comme les échéances politiques à venir, ne laissent entrevoir aucune évolution positive. Mais cette question importe-t-elle réellement aux généraux ?

Ainsi, tandis que la nouvelle chambre basse du Parlement (Pyithu Hluttaw[6]), qualifiée de « Parlement fantoche » par le président du National Unity Government (NUG), Duwa Lashi[7], tenait le lundi 16 mars[8] sa première session après les élections, le parti pro-junte USDP, qui dispose de 231 sièges, a procédé à la nomination du président de son parti – un ancien brigadier-général – au poste de « speaker » (président de la chambre).

Il s’agit de Khin Yi, dont le parcours est révélateur : lors de la répression violente de la « révolution de safran » en 2007, un mouvement prodémocratie, il occupait les fonctions de chef de la police et appliquait les ordres du dirigeant militaire Than Shwe, qui a dirigé le pays pendant près de deux décennies, de 1992 à 2011.

Inquiétude onusienne et appréhension birmane

Du côté de New York, dans les cercles des Nations unies, l’inquiétude est réelle et s’exprime à plusieurs niveaux face aux conséquences du conflit en cours au Moyen-Orient. Si les populations locales directement exposées sont les premières concernées, les répercussions de cette situation se font également sentir plus à l’est, notamment en Birmanie. Déjà fragilisée par cinq années éprouvantes de guerre civile, la population birmane pourrait voir la crise humanitaire s’aggraver encore davantage.

Selon le Rapporteur spécial de l’Onu pour la Birmanie, le risque est sérieux, alors que l’attention de la communauté internationale se concentre désormais en grande partie sur d’autres crises majeures, notamment en Ukraine et au Moyen-Orient. Dans ce contexte, l’aide extérieure destinée à la Birmanie, déjà limitée, continue de se réduire[9].

La présidence, Graal, panacée ou piège ?

Déjà peu présents dans l’actualité internationale, le chaos birman et ses victimes innocentes risquent ainsi de sombrer encore davantage dans l’oubli, ce qui sert objectivement les intérêts des généraux. Le chef de la junte, Min Aung Hlaing, ne cache d’ailleurs plus son intention de franchir une nouvelle étape en quittant prochainement l’uniforme pour adopter un statut civil, en accédant à la fonction de président de la République de l’Union de Birmanie.

Cette évolution relèverait davantage d’un changement de forme que de fond. La Constitution de 2008, rédigée par des juristes proches de l’armée, autorise en effet une telle nomination[10], à condition que l’heureux élu ne soit plus officiellement chef des armées.

Dans cette perspective, alors qu’un nouveau gouvernement birman – présenté comme civil par le régime militaire sortant – devrait être investi courant avril, Min Aung Hlaing aurait désigné un de ses proches, le général Ye Win Oo (jusqu’alors responsable des services de renseignement militaire) comme son successeur à la tête de la Tatmadaw. Ce choix traduit une préférence assumée pour la loyauté personnelle, au détriment du principe d’ancienneté[11] traditionnellement en vigueur dans l’institution militaire.

En cette fin de semaine, le Parlement a annoncé entamer le processus de sélection et de désignation du futur chef de l’État sous dix jours (d’ici le 30 mars). Les observateurs s’attendent donc à ce que Min Aung Hlaing quitte ses fonctions de chef suprême des armées avant cette date butoir.

Cette évolution n’a guère surpris la population birmane, sans pour autant la rassurer. Résiliente et déterminée à poursuivre la résistance face au pouvoir militaire, elle exprime néanmoins une profonde déception face au manque d’attention que lui accorde la communauté internationale. Surtout, elle continue de subir au quotidien l’emprise persistante des militaires, directe ou indirecte, sur la vie politique et sociale du pays, sans perspective claire de changement à court terme.

« Il ne s’agit pas d’une transition vers la démocratie, mais plutôt d’une transformation d’une dictature en uniforme militaire en une dictature en civil »[12], résume un spécialiste régional de la question birmane en quelques mots justes et précis, entre résignation et réalité.

(Ad Extra, Olivier Guillard)


[1] Aung San Suu Kyi (81 ans l’été prochain), icône de la démocratie birmane et figure sans égale de l’opposition au régime militaire, est toujours embastillée (depuis 2021), gardée à l’isolement et privée de tout contact avec les siens et l’extérieur.

[2] En écartant notamment les principales formations politiques prodémocratie – dont la Ligne Nationale pour la Démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi, et en autorisant l’électorat à prendre part à l’exercice sur à peine 40 % du territoire.

[3] Nom local de l’armée nationale birmane ; plus de 400 000 hommes (Source : Banque Mondiale).

[4] Le 12 mars, la Tatmadaw a notamment intégré à son armée de l’air deux coûteux chasseurs multirôles russes Su-30, ainsi que deux appareils chinois K-8W  (1 140 bombardements recensés ces 12 derniers mois visant la résistance armée et des populations civiles hostiles à la junte).

[5] Une thématique en l’occurrence fort diversifiée, agrégeant pêle-mêle le lobbying pour les discussions de paix de la junte, la participation de la Birmanie à la BRI chinoise et les chantiers multiples du China-Myanmar Economic Corridor (CMEC) ou encore la fourniture d’équipements militaires ou de munitions.

[6] Pour rappel, un quart de ses 440 sièges sont réservés aux militaires hors de tout scrutin.

[7] Mizzima (Birmanie), 18 mars 2026.

[8] La session de rentrée de la chambre haute du Parlement est intervenue deux jours plus tard (mercredi 18 mars).

[9] AFP, 13 mars 2026.

[10] Pour rappel, selon la lettre de la Constitution de 2008, les deux chambres du Parlement et l’armée nomment chacune un vice-président (trois au total). Parmi ce trio de personnalités shortlistées est ensuite choisi le futur chef de l’État.

[11] The Irrawaddy (Birmanie), 5 mars 2026.

[12] The Straits Times, 20 mars 2026.

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