Tibet : face à l’« année de la compassion » du Dalaï-Lama, Pékin accélère la sinisation
Le 6 juillet 2025 à l’occasion des célébrations du 90e anniversaire du 14e Dalaï-Lama à Dharamsala (Inde).
© Tenzin Phende / CTA
Rédigé par Olivier Guillard, le 01/04/2026
À l’approche de la fin de l’« année de la compassion » souhaitée par le 14e Dalaï-Lama pour son 90e anniversaire, le contraste est net entre l’élan international des célébrations et la réaction de Pékin. Sur les hauts plateaux tibétains, la discrétion imposée, la surveillance renforcée et l’accélération de la politique de sinisation ont prévalu. Un choix de continuité assumé par les autorités chinoises, au risque d’accentuer encore le fossé avec la population tibétaine. Par le géopolitologue Olivier Guillard.
D’ici trois mois, les célébrations du 90e anniversaire du chef spirituel tibétain (6 juillet 2025- 6 juillet 2026) arriveront officiellement à leur terme. Elles ont été saluées par un florilège d’autorités et de personnalités à travers le monde, et jalonnées de nombreux événements organisés majoritairement en dehors du Tibet.
L’été dernier, en appelant de ses vœux cette « année de la compassion », la parole du 14e Dalaï-Lama a rayonné une nouvelle fois depuis son lieu d’exil indien de Dharamshala, au-delà des hauts plateaux tibétains et de l’envoûtante Lhassa. Pas au point de convaincre, cependant, et sans surprise, l’athéiste capitale de l’ex-empire du Milieu ni les dignitaires tibéto-sceptiques du pouvoir communiste pékinois.
Si l’on se penche sur les neuf mois écoulés depuis le lancement de cette année de la compassion, le moins que l’on puisse dire est que les autorités centrales chinoises n’ont guère été sensibles à l’importance et à la particularité de l’événement aux yeux des Tibétains. Ces célébrations ont certes été observées de diverses manières selon le lieu.
Dans la Région autonome du Tibet, elles n’ont pu avoir lieu que dans la discrétion la plus absolue, dans une région sous l’étroite surveillance (y compris numérique) des autorités locales et des forces de l’ordre. En dehors du territoire chinois, les célébrations se sont manifestées avec infiniment plus de liberté et d’entrain. De leur côté, les autorités chinoises sont demeurées tout à leur dogme et à leur projet de sinisation tous azimuts (culture, religion, éducation, langue, vie quotidienne, etc.), imposant leur politique à marche forcée au territoire tibétain et à sa population résiliente[1].
Mutisme dans la capitale chinoise
Sans hésitation, les autorités chinoises ont choisi d’ignorer ces célébrations plutôt que de tendre la main au Gouvernement tibétain en exil (Central Tibetan Administration) et à celui qui, 67 ans plus tôt, prit bien malgré lui le chemin de l’exil vers l’Inde, au lieu de se soumettre à une République populaire peu soucieuse du sort de ses minorités religieuses et culturelles.
Une opportunité symbolique qu’il aurait pourtant été pertinent de saisir, même de manière limitée, car elle aurait pu améliorer, dans une certaine mesure, l’image du pouvoir chinois – et la faible estime que lui accorde la communauté tibétaine depuis des décennies. Pékin aurait pu, par exemple, ralentir temporairement certains de ses nombreux projets de développement (infrastructures routières et ferroviaires, ponts, barrages hydroélectriques, installations militaires, entre autres) qui quadrillent les hauts plateaux.
Avec les conséquences désastreuses que l’on sait (pollution, déplacements de population…) pour l’écosystème si sensible du pays des neiges et pour le « troisième pôle », dont la bonne santé est pourtant à maints égards essentielle pour la planète tout entière, y compris pour les Chinois eux-mêmes.
À Pékin, il en a été décidé autrement. Et tant pis si ce choix ressemble à une extraordinaire occasion manquée. Le pouvoir central chinois n’aurait-il pas pu en tirer bénéfice si, en cette année particulière pour la population tibétaine (dans la Région autonome comme dans la diaspora), la pression sur leur quotidien, à Lhassa et ailleurs, avait été quelque peu relâchée, notamment sur les plans culturels et religieux ?
Le crédit de Pékin sur le « toit du monde » n’aurait-il pas tiré quelque profit d’une présence policière exceptionnellement moins invasive (voire plus discrète), d’une hypersurveillance moins pesante et constante, ou encore de la possibilité de goûter en toute liberté – non pas durant 52 semaines mais seulement quelques jours – aux rares joies des festivités, fut-ce de manière limitée ?
La sinisation, toutes voiles dehors
Une telle inflexion temporaire n’aurait en rien fragilisé le régime ni les fondements de la République populaire ; elle aurait même pu renforcer son image. Sans compter que le pouvoir central chinois, par ailleurs en situation délicate sur divers autres dossiers domestiques[2] et régionaux[3], aurait aisément pu mettre en avant, au Tibet comme auprès des nombreuses capitales sino-sceptiques, un geste exceptionnel d’ouverture envers les Tibétains.

Mais cette option simple à mettre en œuvre et potentiellement bénéfique n’a pas été retenue par la direction du PCC et les autres cercles du pouvoir pékinois. Ceux-ci, à des lieues de cette esquisse d’apaisement, ont préféré une posture infiniment plus rude, laissant peu de place à l’apaisement, encore moins à l’espoir.
Retour, dans les paragraphes suivants, sur les nombreuses décisions qui ont marqué ces derniers mois la politique tibétaine de Pékin.
À la veille du printemps – au surlendemain de la date sensible du 10 mars[4] –, la République populaire a adopté une nouvelle loi « promouvant l’unité et le progrès ethnique », renforçant encore le contrôle sur les minorités (tibétaines, mongoles et ouïgoures) et accélérant leur assimilation, notamment en imposant la primauté de la langue chinoise à l’école, entre autres arbitrages stigmatisants.
Le mois précédent, les autorités chinoises avaient interdit aux fonctionnaires tibétains de prendre part aux rites funéraires de leurs proches, tout en les autorisant à se rendre au temple du Jokhang (Lhassa) mais avec l’interdiction de s’y prosterner. Par ailleurs, les enfants tibétains ont été privés d’accès aux monastères bouddhistes.
Une répression qui n’épargne rien ni personne
Alors que les célébrations du 90e anniversaire du 14e Dalaï-Lama étaient strictement interdites en Région autonome du Tibet, les interventions policières dans les monastères se sont poursuivies à intervalle régulier : arrestation de moines accusés d’enfreindre les divers décrets imposés par les autorités, saisie d’éventuels effets (photos, textes, drapeau tibétain…) liés au chef spirituel du bouddhisme tibétain, toujours honni par Pékin.
Les disparitions et détentions en série de moines tibétains, d’artistes, de défenseurs de l’environnement ou des droits de l’homme se sont multipliées, tandis que des cas de violation des droits de l’homme (violence, torture en détention) étaient rapportés et documentés[5].
On peut également relever l’arrestation, courant mars dans le nord-est tibétain, d’un père s’opposant à ce que son jeune fils soit envoyé (comme tant d’autres) dans un internat chinois – ces établissements à la réputation sulfureuse, désormais suivis de près par la communauté internationale[6].
Pour mémoire, lors de son discours du nouvel an, le président chinois Xi Jinping a confirmé le lancement du vaste projet hydroélectrique de Motuo, prévu au Tibet sur le cours inférieur du fleuve Yarlung Tsangpo. Avec cinq centrales en cascade, ce méga-barrage pourrait avoir une capacité de production trois fois supérieure à celle du barrage des Trois Gorges, l’actuel mastodonte du genre[7]. Selon de nombreux experts non-chinois, ce chantier colossal, situé à environ 500 km à l’est de Lhassa, risquerait de « porter un coup fatal à l’écosystème de la zone[8] ».
Dans le même registre, durant les mois suivants, des projets miniers ambitieux ont été annoncés, en vue d’extraire du riche sous-sol tibétain du cuivre (près de Shigatse et Lhoka), du lithium ou encore des terres rares. Ces projets, envisagés sans consultation préalable des populations alentour, entraîneront des expropriations, des déplacements forcés, la pollution de l’eau et la dégradation de l’environnement, au service du développement économique national.
La pression, sans relâche
Il aurait été fort étonnant que le 14e Dalaï-Lama, critiqué de longue date par Pékin depuis son exil en Inde, échappe aux attaques habituelles relayées par les médias et responsables chinois (presse, centres de recherche, déclarations de fonctionnaires…), malgré son âge et les célébrations en cours. Parmi les réactions les plus marquantes figure celle des autorités à l’annonce, début février, de l’attribution d’un Grammy Award (catégorie livre audio) au chef spirituel tibétain, lequel a accepté la récompense « avec gratitude et humilité[9] ». Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois s’est alors indigné : « Nous nous opposons fermement à ce que certaines parties utilisent les prix artistiques comme un outil de manipulation politique antichinoise, et cette position est cohérente et claire. »
Enfin, dans les derniers mois de cette année de la compassion – vécue de manière on ne peut plus différente à Lhassa, Dharamshala ou Pékin –, une nouvelle loi entrera en vigueur le 1er juillet 2026 sur le territoire chinois (et donc sur les hauts plateaux du pays des neiges), ciblant la langue, l’identité, la culture et la religion tibétaines. Ce texte constituera un outil supplémentaire aux mains des autorités pour accélérer la sinisation par l’entremise contrainte des parents, des monastères et des institutions publiques. Rien qui ne puisse être considéré comme une bonne nouvelle pour les Tibétains, ni comme une conclusion conforme à l’esprit des célébrations voulues par le Dalaï-Lama.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Très majoritairement de confession bouddhiste-lamaïste.
[2] Voir la situation au Xinjiang avec la minorité ouïgoure, ainsi que la purge au plus haut niveau de l’Armée populaire de libération et les ondes de choc induites.
[3] Notamment la « politique taïwanaise », les tensions (incidents et prétentions territoriales) en mer de Chine du Sud, la crispation avec le nouveau gouvernement japonais de Mme S. Takaichi…
[4] Journée célébrée annuellement par les Tibétains (de diverses manières selon le lieu – en toute liberté en dehors du territoire chinois) comme le jour du soulèvement antichinois, en référence à la révolte populaire antichinoise (et anticommuniste) qui éclata dans la capitale tibétaine Lhassa le 10 mars 1959.
[5] International Campaign for Tibet (ICT), 24 mars 2026.
[6] « How China is Erasing Tibetan Culture, One Child at a Time », The New York Times, 9 janvier 2025.
[7] Le tristement célèbre barrage des Trois Gorges, sur le Yangzi Jiang, dans la province centrale chinoise du Hubei.
[8] Courrier International, 5 janvier 2025.
[9] BBC news, 2 février 2026.