Après le sommet Xi-Trump, les assurances américaines peinent à convaincre Taïwan
Malgré le discours ambigu du président américain, le président Lai Ching-te cherche à rassurer les Taïwanais : « Taïwan ne sera ni sacrifiée ni vendue. »
© Presidential Office Building, Taiwan / CC BY 2.0 DEED
Rédigé par Olivier Guillard, le 22/05/2026
Le sommet Xi-Trump, organisé mi-mai à Pékin, a été suivi avec une attention particulière à Taïwan. Entre déclarations contradictoires sur les ventes d’armes américaines, ambiguïtés sur un éventuel soutien militaire à l’île et volonté affichée d’éviter toute confrontation avec Pékin, les propos du président américain ont ravivé les interrogations à Taipei. Malgré les tentatives de clarification de Washington et les assurances répétées des autorités taïwanaises, ce déplacement nourrit les doutes sur les engagements américains face aux ambitions chinoises.
Les 14 et 15 mai derniers, dans un contexte international particulièrement dense (s’étirant de la guerre en Iran aux ambitions US à Cuba, de l’invasion en Ukraine au foyer d’hantavirus en Atlantique Sud, sans oublier l’épidémie d’Ebola en Afrique), le déplacement du président américain sur les terres de son homologue chinois a attiré l’attention internationale deux jours durant.
Au premier rang des capitales intéressées et directement concernées par ce sommet sino-américain et ses éventuelles ondes de choc, on retrouve sans surprise Taipei, à la fois alliée de Washington (du moins officiellement) et convoitée par l’ambitieuse République populaire de Xi Jinping. Dans ce contexte, la communauté internationale observait avec attention, pressée de prendre la mesure des relations erratiques entre les deux puissances.
Des propos lourds de sens pour Taipei
« S’amusant » de la fébrilité médiatique qui l’entoure aux États-Unis comme à l’étranger, le locataire de la Maison Blanche, dans son registre sans filtre habituel, ne s’est pas privé de partager à la volée, dans la foulée de ses interactions avec le chef d’État chinois, les principaux points abordés lors de son bref séjour pékinois. Retour ci-dessous sur les principales déclarations du 47e président américain durant sa visite.
Quand les médias ont demandé au président Trump si la question des ventes d’armes US à Taïwan avait été abordée lors de ses échanges avec Xi Jinping, il a tout d’abord répondu : « Non, je n’en ai pas parlé ». Avant de se contredire quelques instants plus tard, en affirmant que le sujet a été discuté « très en détail ».
Quand un journaliste lui a demandé s’il avait déjà approuvé (ou non) un important contrat d’armement (à hauteur de 14 milliards de dollars) destiné à Taiwan – jusqu’alors suspendu afin de ne pas froisser la susceptibilité de Pékin –, il a déclaré : « Je prendrai une décision ces prochains jours », non sans avoir échangé préalablement sur le sujet par téléphone avec son homologue taïwanais Lai Ching-te, honni par Pékin.
Lancé sur la thématique très sensible de la position de Washington en cas d’invasion militaire chinoise sur l’île rebelle, Donald Trump a ensuite refusé de préciser : « Je ne veux pas le dire. Il n’y a qu’une seule personne qui le sait. Vous savez qui c’est ? Moi. » Avant de surenchérir en affirmant que le président chinois lui-même l’avait également interrogé sur le sujet : « J’ai dit : Je ne parle pas de ces choses-là. »
Le chef de l’exécutif américain a également raconté avoir adressé un message limpide aux autorités taïwanaises : « Je ne souhaite pas que quelqu’un (Taïwan) devienne indépendant. On est censés parcourir 15 300 km pour faire la guerre. Je ne souhaite pas cela. »
Un « service après-vente » peinant à rassurer Taïwan
Les propos déroutants du locataire de la Maison Blanche ont, comme fréquemment, nécessité a posteriori quelque ajustement et recadrage de la part de divers rouages de son administration. Le chef de la diplomatie Marc Rubio s’est plié à l’exercice, avant tout pour tenter de rassurer les autorités taïwanaises, prudentes quant aux suites pour l’île et ses 24 millions d’habitants.
Le Secrétaire d’État américain s’est employé à convaincre l’opinion que la politique US vis-à-vis de Taipei demeure en l’état : « Notre politique à ce sujet n’a pas changé (…). De notre point de vue, toute modification forcée du statu quo et de la situation actuelle serait néfaste pour les deux pays. »
Il n’est pas garanti que cette déclaration ait suffi à dissiper les doutes ; aussi, son collègue Jamieson Greer (US Trade Representative) a pris le sillage du chef de la diplomatie pour confirmer qu’a priori, le positionnement américain vis-à-vis de Taiwan n’est pas remis en cause par le « réchauffement » des rapports entre Washington et Pékin.
Pour autant, ici encore, cela ne suffira sans doute pas à convaincre les plus sceptiques : « La question des ventes d’armes à Taïwan est un sujet que les Chinois soulèvent constamment. Le président réfléchit donc à la manière de l’aborder (…). Le président (Trump) est très attentif à ce qu’aucun incident ne se produise là-bas[1]. » Ces propos risquent toutefois de laisser sceptiques une partie des Taïwanais.
Critiques démocrates outre-Atlantique
Aux inquiétudes taïwanaises s’ajoutent celles des critiques américaines, qui ont jugé avec sévérité la valeur ajoutée du déplacement à Pékin. Parmi les critiques les plus marquées à Washington ces derniers jours, se trouvent celles de plusieurs sénateurs démocrates du Foreign Relations Committee, estimant que le président Trump n’est aucunement parvenu à faire progresser les intérêts américains lors de son sommet avec Xi Jinping.
Se déclarant « profondément troublés[2] » par la gestion de la question taïwanaise lors du sommet, les élus de la chambre haute accusent par ailleurs le locataire de la Maison Blanche d’avoir consulté le président chinois au sujet des obligations américaines en matière de défense nationale US.
Ces sénateurs démocrates ont aussi plaidé pour que le Congrès continue de soutenir Taïwan en vertu de la loi sur les relations avec Taïwan (Taïwan Relations Act de 1979), en rappelant leur opposition à toute tentative (pékinoise) de modifier le statu quo sino-taïwanais par la force ou la coercition.
Les propos sans détour de Pékin
En revanche, à Pékin, parmi les médias d’État et les cercles du pouvoir, le ton est resté ferme tant vis-à-vis de Trump que du pouvoir taïwanais. Les mots du président chinois en disent long, plaçant le curseur au cœur même de la problématique, sans chercher à dissimuler quoi que ce soit : « La question de Taïwan est le sujet le plus important des relations sino-américaines. Si elle est gérée correctement, les relations bilatérales bénéficieront d’une stabilité générale. Dans le cas contraire, les deux pays connaîtront des affrontements, voire des conflits, mettant gravement en péril l’ensemble de leurs relations[3]. »
Les assurances fébriles de Taipei
Ces derniers jours à Taipei, les autorités ont cherché à rassurer l’opinion, en multipliant des commentaires et autres déclarations laissant penser que la solidité des rapports avec la lointaine Amérique demeurait à toute épreuve, à l’abri du rapprochement en cours des rapports sino-américains.
Le week-end dernier, un porte-parole de la présidence et le ministre des Affaires étrangères assuraient l’un comme l’autre que Taipei avait reçu de « multiples réaffirmations » de la part des États-Unis, notamment de la Maison Blanche et du Département d’État, confirmant la permanence de la politique américaine vis-à-vis de la République de Chine (Taïwan).
Pour le numéro 2 de la diplomatie taïwanaise, « si les propos de Monsieur Trump ont pu susciter des inquiétudes inutiles », entre Washington et Taipei (depuis la récente rencontre Trump-Xi Jinping), « rien n’a changé »[4].
« Taïwan ne sera ni sacrifiée ni vendue »
Parce que ces « assurances » laissaient probablement incrédules nombre de Taïwanais, dimanche 17 mai, le chef de l’État a de nouveau tenté de rassurer ses concitoyens, remerciant notamment son homologue américain pour son « soutien continu » : « Étant donné que la Chine n’a jamais renoncé à l’usage de la force pour annexer Taïwan et continue de renforcer sa puissance militaire afin de modifier le statu quo régional et transdétroit, la poursuite des ventes d’armes américaines à Taïwan et un renforcement de la coopération sécuritaire entre les deux pays sont nécessaires et constituent un facteur clé du maintien de la paix et de la stabilité régionales[5]. »
Sur les réseaux sociaux, Lai Ching-te livre encore sa conviction, proche du message volontariste : « Taïwan ne sera ni sacrifiée ni vendue et ne renoncera pas à son mode de vie libre sous la pression », rappelant au passage que les ventes d’armes américaines à Taipei relèvent d’un engagement de sécurité fondé sur le droit.
Lors de leur longue conversation pékinoise, le chef de l’État chinois aurait notamment laissé entendre à son invité new-yorkais que le « grand renouveau de la nation chinoise » et le programme « Make America Great Again » pourraient « aller de pair[6] »… Trump ayant invité son hôte chinois à se rendre à la Maison Blanche fin septembre 2026, il sera alors temps de juger – depuis Taipei et ailleurs – de la pertinence réelle d’une telle projection.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Newsweek, 18 mai 2026.
[2] Taiwan News, 16 mai 2026.
[3] Xinhua, 15 mai 2026.
[4] The Straits Times, 18 mai 2026.
[5] BBC News, 18 mai 2026.
[6] « Beyond Taiwan, a ‘Decent Peace’ at the Trump-Xi Summit », Council on Foreign Relations, 15 mai 2026.