Bangladesh

Bangladesh : recrudescence de la violence à la veille du scrutin législatif

De nombreux observateurs craignent un retour aux violences électorales à l’approche du scrutin du 12 février. De nombreux observateurs craignent un retour aux violences électorales à l’approche du scrutin du 12 février. © pexels.com / Shamsuddin Habib
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À l’approche des élections législatives du 12 février, la campagne se déroule dans un climat de fortes tensions, marqué par une recrudescence de la violence politique. Depuis l’annonce du scrutin en décembre, au moins seize militants politiques ont été tués, ravivant le spectre des violences du passé. Si le gouvernement intérimaire dirigé par Muhammad Yunus n’est accusé d’orchestrer aucune répression, les assassinats ciblés, les affrontements entre partis, les rivalités internes et la circulation d’armes illégales nourrissent un climat d’insécurité.

C’est une nouvelle ère démocratique que le Bangladesh espère consacrer avec la tenue des premières élections depuis la chute, à l’été 2024, de l’ancienne première ministre Sheikh Hasina, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant plus de quinze ans. Près de 127 millions d’électeurs, sur une population de 170 millions d’habitants, sont appelés à élire leurs députés le 12 février prochain. Le scrutin, qui coïncide avec un référendum sur des réformes, est supervisé par le gouvernement intérimaire dirigé par le prix Nobel de la paix Muhammad Yunus.

Mais depuis l’annonce du calendrier électoral en décembre, la campagne se déroule sous haute tension. Au moins seize militants politiques ont été tués à travers le pays, ravivant la crainte d’un retour aux violences électorales qui ont jalonné l’histoire du Bangladesh depuis son indépendance du Pakistan en 1971. Ces sombres chapitres étaient espérés révolus, notamment après les répressions brutales du précédent régime de Sheikh Hasina, marqué par des arrestations, des assassinats et des disparitions forcées visant les opposants politiques.

Les lendemains du soulèvement populaire mené par les étudiants durant l’été 2024, qui avait contraint Sheikh Hasina à fuir le pays, laissaient entrevoir un climat plus apaisé. Les nouveaux acteurs politiques appelaient à tourner la page des traumatismes de la répression. Mais sans que le gouvernement transitoire de Muhammad Yunus ne soit mis en cause, le Bangladesh est aujourd’hui de nouveau le théâtre d’une recrudescence de la violence politique.

Les tensions opposent les principaux partis en lice

Qui sont les victimes de ces incidents aux allures de règlements de compte ? Aucun camp politique n’est épargné, dans un cycle de violence qui tient souvent de la criminalité ordinaire. Les tensions opposent des membres des principaux partis en lice et de leurs coalitions : le grand Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), qui présente des candidats dans l’immense majorité des 300 circonscriptions, le Jamaat-e-Islami, un parti islamiste anciennement exclu de la vie politique mais désormais actif, et le Parti des citoyens nationaux (NCP), formé par les étudiants du soulèvement de l’été 2024.

Des rivalités internes et des candidatures indépendantes provoquent également des violences locales. Par ailleurs, la Ligue Awami (le parti traditionnel dont la dirigeante, Sheikh Hasina, vit désormais en exil en Inde) a été interdite de participer à la vie politique en mai 2025 par le gouvernement intérimaire, et ne figure donc pas sur les bulletins pour ces élections.

L’un des incidents les plus retentissants a été l’assassinat de Sharif Osman Hadi, figure majeure du soulèvement qui a renversé Sheikh Hasina. Le 12 décembre, le jeune militant, engagé dans la campagne électorale, a été abattu par des assaillants masqués alors qu’il quittait une mosquée à Dhaka.

La présence d’armes illégales, en partie issues des pillages lors du soulèvement de 2024, aggrave les risques sécuritaires. D’après les données de la police, 5 763 armes à feu avaient été volées, dont 1 333 n’ont pas encore été récupérées.

« Pendant les élections, la violence semble inévitable »

Pour les candidats comme pour leurs sympathisants, faire campagne est ainsi devenu un exercice dangereux. Les menaces ciblées se multiplient, alimentant un climat d’intimidation qui pèse lourdement sur le scrutin. Récemment, pour ne citer qu’un exemple, le Rights and Risks Analysis Group (RRAG) a appelé les observateurs internationaux à intervenir après que deux candidats bouddhistes ont reçu des menaces de mort.

Selon les analystes, les pratiques violentes et criminelles sont structurellement liées à l’escalade des rivalités idéologiques et politiques. « L’inefficacité du système judiciaire, une culture de l’impunité et la politisation des enquêtes constituent une incitation supplémentaire à recourir à la violence pour atteindre des objectifs politiques », a souligné Thomas Kean, de l’International Crisis Group. « Nous ne voulons ni meurtres ni confrontations », a commenté à la presse un dirigeant de l’aile étudiante du BNP à Dhaka. « Mais la réalité est que pendant les élections, la violence semble inévitable. »

Le dernier rapport de l’organisation Human Rights Support Society (HRSS) comptabilise 160 personnes tuées et plus de 8 000 blessées lors de 1 047 incidents de violence politique en seulement 13 mois, entre septembre 2024 et septembre 2025. Les victimes appartenaient majoritairement au parti du BNP, mais toutes les autres formations ont également été touchées, et près de 88 personnes ont été tuées dans le cadre de conflits internes à des partis.

Les minorités religieuses particulièrement vulnérables

« Cette violence reflète des fissures profondes au sein des partis, où les luttes de loyauté internes tournent souvent au fatal », commente l’analyste Shabbir Ahmed dans les pages du quotidien The Daily Star. « Depuis des décennies, le dialogue politique a été remplacé par l’hostilité. Les partis rivaux considèrent la compétition politique comme une guerre, où la victoire ne se mesure pas aux votes ou à une vision politique, mais à la domination que l’on peut imposer dans la rue », explique-t-il.

« Élections, manifestations et conflits de politique publique se transforment fréquemment en batailles, tandis que l’espace pour un débat raisonné se réduit. La violence n’est plus vue comme un dysfonctionnement de la politique, mais comme un instrument actif, en partie incontournable », ajoute Shabbir Ahmed. « Les militants des partis sont mobilisés comme soldats de base, et les jeunes partisans apprennent que l’affrontement est une preuve de loyauté. Des rues des villes aux campus universitaires, ce comportement s’est généralisé. »

Dans ce climat, les minorités religieuses apparaissent particulièrement vulnérables. Depuis la chute de Sheikh Hasina, de nombreux incidents et attaques les ont prises pour cible, bien que le gouvernement affirme que la majorité de ces incidents ne sont pas motivés par la haine religieuse.

Des foules s’en sont prises notamment à des membres des communautés hindoues dans plusieurs régions, historiquement perçues comme proches de la Ligue Awami de Sheikh Hasina. Selon le Bangladesh Hindu Buddhist Christian Unity Council (BHBCUC), au moins 522 attaques communautaires ont été enregistrées en 2025, faisant 61 morts, tandis que plus de 2 000 incidents avaient eu lieu en 2024 dans les mois suivant la chute de Sheikh Hasina. Un sentiment d’insécurité est régulièrement rapporté de la part des minorités.

De nombreux électeurs et observateurs inquiets à l’approche du scrutin

Face à ces tensions, les États-Unis ont émis vendredi dernier une alerte de sécurité à destination de leurs ressortissants au Bangladesh, les mettant en garde contre de possibles violences politiques et des attaques extrémistes pendant la période du scrutin.

De leur côté, les autorités affirment que la situation reste sous contrôle et ont annoncé un important dispositif de sécurité, incluant le déploiement de forces de sécurité. Présente dans les rues depuis plus d’un an, l’armée bangladaise, qui ne montre à ce stade aucun signe de vouloir prendre le pouvoir, joue désormais un rôle clé dans le climat électoral en assurant le maintien de l’ordre. Jusqu’à 100 000 soldats vont être mobilisés pour assurer la sécurité durant le scrutin.

Assurer l’ordre dans des dizaines de milliers de bureaux de vote s’annonce extrêmement difficile, d’autant que les responsables en poste ont été recrutés sous l’ancien régime, réputé pour ses pratiques de bourrages d’urnes et autres irrégularités. Malgré le déploiement massif des forces de sécurité et les assurances officielles, de nombreux électeurs et observateurs restent préoccupés par la capacité des autorités à garantir un scrutin réellement libre et pacifique.

(Ad Extra, A. B.)

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