Birmanie : à Pékin, l’ex-général Min Aung Hlaing acte sa dépendance envers la Chine
Les drapeaux birmans et chinois. En retour du large soutien de Pékin, le régime birman n’est pas en position de refuser quoi que ce soit aux autorités chinoises.
© Chinadaily
Rédigé par Olivier Guillard, le 19/06/2026
Cette semaine, le général devenu président Min Aung Hlaing s’est offert une séquence diplomatique de prestige à Pékin, à la veille du 81e anniversaire d’Aung San Suu Kyi. Le chef du régime birman, reçu avec faste par Xi Jinping, a affiché la solidité d’un partenariat devenu vital pour Naypyidaw. Derrière les cérémonies et les déclarations d’amitié, cette visite illustre surtout la dépendance croissante de la Birmanie envers la Chine, alors que la guerre civile s’enlise et que les mobilisations en faveur d’Aung San Suu Kyi se poursuivent.
Quatre jours avant le 81e anniversaire de l’icône démocratique birmane Aung San Suu Kyi (célébré ce vendredi 19 juin dans une retenue forcée, sous peine de sanction de la part du régime), l’ex-général Min Aung Hlaing, qui porte désormais le costume présidentiel[1], s’est envolé vers Pékin. Il s’agit de son second déplacement officiel à l’étranger depuis son élection de janvier (il s’est rendu en Inde début juin). Le point d’orgue de cette visite chinoise, effectuée du 15 au 19 juin, était bien sûr sa rencontre avec son homologue Xi Jinping.
Célébrations tous azimuts
Lundi 15 juin, le premier jour de ce déplacement prévu à l’occasion du 76e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Birmanie et la Chine[2], l’ancien chef de l’armée birmane (la Tatmadaw) est descendu d’avion pour passer en revue la garde d’honneur de l’Armée populaire de libération, aux côtés de Xi Jinping et au son des 21 coups de canon grondant sur l’emblématique place Tian’anmen. À décor tragique, inspiration politique ?
Nombre des détracteurs de l’ex-chef militaire considèrent que sous son « règne » (entamé lors du coup d’État militaire du 1er février 2021) le partenariat sino-birman s’est peu à peu mué en dépendance, et que la Birmanie fait aujourd’hui figure « d’État client » de Pékin[3].
Mais le visiteur birman a ignoré ces voix critiques et profité pleinement de cette séquence diplomatique, quand le président chinois a loué la proximité entre Pékin et Naypyidaw[4], mardi 16 juin dans le cadre solennel du palais de l’Assemblée du peuple : « (La République populaire de Chine) soutient le nouveau gouvernement (birman) dans ses efforts pour équilibrer développement et sécurité afin de trouver une voie de développement correcte, adaptée à ses conditions nationales et bénéficiant du soutien du peuple (…). La Chine soutient toutes les parties en Birmanie dans la promotion de la paix et de la réconciliation par le dialogue[5] ».
Échanges d’amabilités
Habilement, le communiqué du ministère chinois des Affaires étrangères (publié le 16 juin) a évoqué le contexte bilatéral du séjour pékinois de Min Aung Hlaing en flattant son ego et en distillant quelques messages subliminaux en direction d’autres capitales, rivales, alliées ou critiques (notamment New Delhi, Bruxelles[6] et Washington) : « La Chine et la Birmanie entretiennent une profonde amitié. Depuis l’établissement de leurs relations diplomatiques il y a 76 ans, la Chine et la Birmanie se sont toujours soutenues mutuellement dans les bons comme dans les mauvais moments, promouvant et appliquant ensemble les Cinq Principes de la coexistence pacifique. Ils constituent ainsi un bel exemple de relations interétatiques fondées sur l’égalité et le bénéfice mutuel (…). La Chine est attachée au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures[7] ».
Pour les observateurs extérieurs comme pour les Birmans, le contenu de la dernière phrase pourrait prêter à sourire, tant la réalité démontre une situation opposée ; de fait, confrontés à l’isolement international (consécutif au coup d’État militaire de 2021) et à une pugnace rébellion intérieure (résistance prodémocratie et anti-junte), Min Aung Hlaing et sa cohorte de généraux hostiles à la démocratie et à la bonne gouvernance se reposent fortement sur le voisin et allié chinois au niveau diplomatique, économique, commercial, financier et politique. Tout cela à la fois.
Retour sur investissement
En retour de cette assistance panoramique, le régime birman n’est pas en position de refuser quoi que ce soit aux autorités chinoises : soutien aux positions pékinoises sur Taïwan, Hong-Kong ou la mer de Chine du Sud (entre autres), relance de chantiers chinois controversés à l’arrêt (cf. site hydroélectrique de Myitsone[8]), coup d’accélérateur au China‑Myanmar Economic Corridor, etc. Et peu importe si cela n’est guère du goût de la population, au sein de laquelle prévaut majoritairement un fort sentiment sino-sceptique (euphémisme). Nul doute que cette dernière – éreintée par cinq années de guerre civile, de drames quotidiens et de destructions massives – aura apprécié, à l’été 2024, que la junte militaire intègre le Nouvel an chinois à la liste des jours fériés nationaux…
Champs de bataille et front politique
En ce début d’été 2026, du Nord (État Kachin) au Sud (région de Tanintharyi) et d’Ouest (Arakan) en Est (État Shan), sans oublier le centre (régions de Mandalay et de Sagaing), la Tatmadaw répand sans relâche[9] la terreur et la destruction sur les multiples fronts balafrant cette nation multiethnique, usant d’une puissance de feu considérable contre la résistance armée[10] prodémocratie.
Ces derniers jours, elle s’est illustrée de nuit, d’une manière peu glorieuse, en ciblant son plus sérieux ennemi politique, la Ligue nationale pour la démocratie (LND[11], interdite et dissolue par la junte en 2023), en retirant de son siège historique du centre de Rangoun ses derniers emblèmes et bannières extérieurs.
Campagnes et mobilisations citoyennes
Une opération en catimini intervenue une semaine avant la célébration du 81e anniversaire de The Lady (le 19 juin), alors même qu’une importante mobilisation citoyenne mondiale – Proof of life campaign, lancée fin avril – presse le régime d’apporter enfin une « preuve de vie[12] » de la Dame de Rangoun, que l’on dit depuis peu placée en résidence surveillée[13].
Par ailleurs, en appui de cette campagne internationale, qui profite depuis deux mois d’un certain écho afin de « s’opposer aux simulacres de processus politiques de la junte militaire et exiger la libération immédiate et inconditionnelle de tous les prisonniers politiques[14] », un autre mouvement citoyen a appelé la population birmane (dans les frontières nationales et en dehors) à participer, en ce vendredi 19 juin qui célèbre la résiliente Prix Nobel de la paix 1991, à l’initiative « ROSE Movement : Roses of Hope ».
Celle-ci propose d’offrir, arborer et distribuer ces fleurs symboliques si appréciées d’Aung San Suu Kyi. Un geste non sans risque pour l’intégrité physique et la sécurité de ses courageux participants. « Voilà plus de cinq ans que les militaires nous privent de liberté ; ils ne m’empêcheront sûrement pas de composer des bouquets ce jour-là », confie, forte et résolue, une résidente de Rangoun, à l’image de son égérie.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Élu lors des élections législatives controversées organisées en décembre 2025 et janvier 2026, sans la participation des formations prodémocratie.
[2] Historiquement, la Birmanie a été la toute première nation indépendante non communiste à reconnaître officiellement la République populaire de Chine et à soutenir la politique pékinoise de la « Chine unique » à l’ONU.
[3] The Irrawaddy, 12 juin 2026.
[4] La capitale administrative officielle birmane depuis 2005, Rangoun étant la « capitale économique » et le premier centre urbain du pays.
[5] The Irrawaddy, 16 juin 2026.
[6] Siège des institutions gouvernantes de l’Union européenne.
[7] Ministère chinois des Affaires étrangères, 16 juin 2026.
[8] Situé dans l’État Kachin (Nord), ce projet de barrage (capacité théorique de 20 000 MW), « suspendu » depuis 2011, était censé exporter vers la Chine, une fois achevé, l’essentiel de la production électrique générée.
[9] À grand renfort de frappes aériennes, de bombardements et de tirs d’artillerie n’épargnant guère la population civile (victimes collatérales toujours plus nombreuses).
[10] Composée notamment d’une kyrielle de groupes ethniques armés (GEA) hostiles de longue date à l’armée régulière et d’une noria de milices citoyennes locales (les People’s Defence Forces ou PDF).
[11] Le parti d’Aung San Suu Kyi.
[12] Democratic Voice of Burma, 16 juin 2026.
[13] Où elle serait a priori censée purger les 18 années restantes de sa peine.
[14] Mizzima, 15 juin 2026.