Entre l’Inde et la Chine, une détente fragile s’annonce
Le Premier ministre indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping, ici en 2014 à Ahmedabad, Inde.
© MEAphotogallery/CC BY-NC-ND 2.0
Rédigé par Olivier Guillard, le 30/07/2026
Après six ans d’interruption, le commerce frontalier entre l’Inde et la Chine doit reprendre le 1er août au col de Lipulekh, symbole d’un réchauffement prudent des relations bilatérales. Depuis la rencontre entre Narendra Modi et Xi Jinping en octobre 2024, New Delhi et Pékin ont renoué le dialogue et multiplié les gestes d’apaisement. Mais les différends frontaliers, les ambitions stratégiques chinoises au Tibet et la méfiance persistante entre les deux puissances continuent de fragiliser cette détente. Par le géopolitologue Olivier Guillard.
Le commerce frontalier sino-indien[1] (via le col Lipulekh, entre l’État indien de l’Uttarakhand et le Tibet) doit enfin reprendre le 1er août, avec un retard de deux mois sur le calendrier initial, en raison de carences logistiques du côté chinois. Il était interrompu depuis six ans, du fait de la pandémie de Covid-19 et de l’affrontement meurtrier de la vallée de Galwan[2] (en juin 2020 entre soldats chinois et indiens).
Cette reprise constitue un symbole de la décrispation prudente, engagée depuis deux ans par New Delhi et Pékin. De fait, après une rencontre décisive entre le Premier ministre indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping en octobre 2024, les deux pays ont mis fin à des années de tensions fébriles, actant diverses mesures visant à réduire les frictions bilatérales et à rétablir un dialogue diplomatique régulier.
L’orage transhimalayen s’est donc éloigné. Cette dynamique positive et progressive rapproche quelque peu les rivaux stratégiques asiatiques, qui sont aussi les deux premières démographies de la planète et les 2e et4e économiesmondiales[3]. Une tendance qu’il s’agit naturellement de saluer. Mais à l’été 2026, cette détente demeure encore bien fragile, étant exposée à une noria de problématiques diverses (politiques, stratégiques et territoriales, entre autres) qui lestent de tout leur poids ce rapprochementtimoré.
Le dialogue sino-indien (timidement) réenclenché
Le 22 juin, en marge d’une réunion des conseillers à la sécurité nationale des BRICS[4] organisée dans la capitale indienne, autorités et médias du pays de Gandhi ont qualifié de « constructives et tournées vers l’avenir » les discussions entre le Conseiller à la sécurité nationale indien, Ajit Doval, et le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi. Évoquant les récents développements de leurs relations bilatérales, ces derniers se sont accordés pour « constater des progrès vers une normalisation progressive[5] ».
Cette rencontre entre M. Doval et M. Wang s’inscrit dans le cadre des efforts continus déployés par New Delhi et Pékin pour stabiliser leurs relations dans la foulée des affrontements tumultueux, voire inquiétants, de 2020 à la frontière du Ladakh.
Un mois plus tard, en marge d’une réunion régionale de l’Asean à Manille (22 juillet), après une rencontre avec son homologue chinois Wang Yi, le ministre indien des Affaires étrangères S. Jaishankar a déclaré : « Depuis octobre 2024, les deux parties se sont engagées à atteindre cet objectif important (décrispation et reprise du dialogue à haut niveau). Cela continuera d’exiger toute notre attention. »
Selon le chef de la diplomatie indienne, cette réunion a permis de faire le point sur l’état actuel des relations bilatérales et d’échanger des points de vue sur les principaux développements régionaux et mondiaux.
Devant l’auditoire et les médias, l’élégant et courtois S. Jaishankar a tout particulièrement insisté sur l’engagement de New Delhi à bâtir une relation stable et coopérative avec Pékin, fondée sur le « respect mutuel, l’intérêt mutuel et la sensibilité mutuelle[6] ». « La paix et la tranquillité dans les zones frontalières (le long de la Line of Actual Control) sont évidemment la condition préalable à la normalisation des relations », a-t-il ajouté peu après.
Dans son registre habituel mêlant justesse politique et habilité diplomatique, l’émissaire de New Delhi a confirmé qu’en tant que nations influentes voisines ayant leurs propres intérêts, il incombe à la diplomatie de gérer leurs éventuels « différends » de manière constructive. Un bon sens qui n’a pas tardé à être mis à l’épreuve.
Quand les bons augures s’avèrent insuffisants
En réalité, il a fallu bien peu de temps pour que ce discours apaisé ne se heurte à la réalité des rapports sino-indiens contemporains, encore fébriles. Deux jours plus tard (24 juillet), une déclaration attribuée au chef de la diplomatie indienne S. Jaishankar a mis en émoi la diplomatie indienne. Pékin[7] a en effet déclaré (un peu hardiment) que la position de New Delhi sur les « questions de Taïwan et du Tibet » était inchangée et « respectait la souveraineté de la Chine ».
Les médias indiens se sont alors souvenus qu’un an plus tôt, en août 2025, après la visite du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi à New Delhi, le ministère chinois des Affaires étrangères avait (déjà) publié un communiqué en mandarin citant S. Jaishankar, lequel aurait déclaré : « Taïwan fait partie de la Chine. » En réalité, dans son allocution (par ailleurs publiée sur le site internet du ministère indien des Affaires étrangères), le chef de la diplomatie indienne ne faisait aucunement mention de Taïwan…
Ces pharaoniques projets frontaliers chinois observés de près à New Delhi
Pour rappel, l’Inde partage une frontière de 3 500 km avec le Tibet (Chine), confinant avec le Jammu-et-Cachemire, le Ladakh, l’Himachal Pradesh, l’Uttarakhand, le Sikkim et l’Arunachal Pradesh. Cette frontière n’est pas totalement délimitée ; selon le ministère indien de l’Intérieur, le processus de clarification et de confirmation (avec les autorités indiennes) de cette Line of Actual Control serait en cours.
Dans les premiers jours de l’été 2026, autorités (civiles et militaires) indiennes et médias surveillaient avec quelque inquiétude l’activité chinoise au Pays des neiges (Tibet), de récentes images satellites révélant notamment une nette accélération de la construction par la Chine du plus grand barrage hydroélectrique du monde… qui plus est dans une zone sismiquement active.
Située sur le fleuve Yarlung Tsangpo (le Brahmapoutre pour les Indiens), à une cinquantaine de kilomètres de la frontière avec l’Etat indien de l’Arunachal Pradesh (sur lequel Pékin a des visées territoriales notoires), la centrale hydroélectrique de Medog – le chantier le plus coûteux au monde à ce jour (estimé à quelque 170 milliards de dollars) – devrait à terme disposer d’une capacité trois fois supérieure à celle du barrage des Trois-Gorges (le plus grand barrage existant au monde), du fait d’une architecture aussi atypique qu’ambitieuse (système de cascades à cinq étages).
Une confiance restant à établir
Dans une certaine mesure, New Delhi redoute que Pékin (en situation favorable du fait de sa position en amont) instrumentalise le débit du Yarlung Tsangpo comme moyen de pression, perturbant le transport naturel des sédiments et les cycles de l’eau, et impactant les fragiles écosystèmes en aval. Une préoccupation indienne somme toute légitime, l’eau charriée par le Brahmapoutre étant à maints égards vitale pour le nord-est de l’Inde et le quotidien de sa population, et indispensable à l’agriculture et à la biodiversité.
Par ailleurs, le 27 juillet, une série distincte d’images satellites révélait le déploiement d’une douzaine de chasseurs furtifs chinois J-20, l’avion de combat le plus sophistiqué de l’armée chinoise, sur deux bases aériennes (à Hotan[8] et Damxung[9]) situées près de la frontière sino-indienne (390 km au nord-est de Leh, à 245 km de la base aérienne indienne de Daulat Beg Oldie, dans le nord du Ladakh).
Pour rappel, ces dernières années, Pékin a investi massivement dans la modernisation de son infrastructure militaire au Tibet et au Xinjiang. Les clichés évoqués ci-dessus soulignent donc la présence croissante d’avions furtifs chinois dans des secteurs clés faisant face au Ladakh et à l’Arunachal Pradesh[10], complexifiant la planification de la défense aérienne indienne et renforçant la capacité de Pékin à déployer rapidement des capacités de combat avancées le long de cette frontière contestée.
Ces observations montrent que l’armée de l’air chinoise normalise désormais le déploiement de chasseurs de 5e génération depuis des bases de haute altitude face à l’Inde. Ce qui, bien entendu, n’est pas précisément la nouvelle estivale la plus rassurante pour les stratèges de la plus grande démocratie du monde.
Ni de nature à créer la confiance faisant encore largement défaut entre ces deux titans asiatiques aux ambitions affirmées.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Le commerce frontalier indo-chinois via le col de Lipulekh avait totalement cessé après la guerre sino-indienne de 1962. Il avait repris trois décennies plus tard, en 1992.
[2] Située dans le secteur occidental de la Line of Actual Control, le long de la frontière sino-indienne.
[3] En 2025, le commerce bilatéral sino-indien était de l’ordre de 150 milliards US (avec un solde déficitaire considérable pour l’Inde, approchant les 100 milliards US$).
[4] Club politique et économique de pays émergents, incluant initialement le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, puis élargi avec l’Afrique du Sud, l’Égypte, l’Iran, l’Éthiopie, les Émirats arabes unis et l’Indonésie.
[5] Déclaration du ministère des Affaires extérieures de l’Inde, 22 juin 2026.
[6] Firstpost.com, 22 juillet 2026.
[7] Déclaration d’un porte-parole chinois du ministère des Affaires étrangères.
[8] Région autonome ouïghoure du Xinjiang.
[9] Région autonome du Tibet.
[10] NDTV, 27 juillet 2026.