Birmanie : les électeurs à nouveau aux urnes, le régime face à la justice internationale
Après une première phase du scrutin en décembre, la deuxième a eu lieu ce dimanche 11 janvier, et la phase finale aura lieu le 25 janvier.
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Rédigé par Olivier Guillard, le 16/01/2026
En Birmanie, classée 14e parmi les 50 États les plus dangereux pour les chrétiens selon l’Index mondial de persécution 2026, l’intensification des combats autour des élections législatives affecte l’ensemble du pays, y compris la population civile. Après une première phase du scrutin en décembre, la deuxième a eu lieu ce dimanche 11 janvier, et la phase finale aura lieu le 25 janvier. Le géopolitologue Olivier Guillard dresse ici un bilan de la situation du pays face à un scrutin loin de toute réalité démocratique.
Ce dimanche 11 janvier, les électeurs birmans étaient à nouveau[1] appelés à se rendre dans les bureaux de vote. La 2e phase du scrutin législatif, imposé par la junte, concerne une centaine de circonscriptions sur les 304 que compte le pays. Alors que la Birmanie est aux mains des généraux depuis bientôt un quinquennat[2], ces élections se déroulent dans une relative indifférence extérieure.
Pourtant, ces dernières années, la guerre civile et son lot de victimes quotidiennes n’ont cessé de déchirer l’ensemble du pays, du Nord (État Kachin) au Sud (région de Tanintharyi) et d’Est (Etat Shan) en Ouest (Arakan). Presque cinq ans après le coup d’État du 1er février 2021, la nation est éreintée par la violence des hommes et par la gouvernance douteuse d’une junte sans égard pour les quelque 57 millions de Birmans.
Un simulacre de scrutin qui ne trompe personne
Comme deux semaines plus tôt, ce 2e rendez-vous électoral martelé par les militaires est loin d’avoir soulevé un quelconque enthousiasme auprès de la population. Celle-ci est plus intéressée, dans sa majorité, par des projets autrement prioritaires : fin des hostilités, retour des soldats dans leurs casernes, pourparlers de paix entre les camps opposés, retour à une vie normale.
Ces desiderata populaires prévalent tout autant à Mandalay, Sittwe, Loikaw ou Rangoun, mais sont hélas très éloignés de la froide feuille de route dressée par les rouages militaires de la National Security and Peace Commission (NSPC), cette junte militaire à l’appellation trompeuse et aux desseins bien sombres.
Bis repetita
Ces prochains jours, il y a fort à parier que la Commission électorale, aux ordres de ce régime militaire au crédit très limité en dehors des 676 578 km² de son territoire, annonce un taux de participation « acceptable » (certainement supérieur à 50 % des inscrits sur les listes électorales[3]).
C’est ce qu’elle a fait peu après la tenue de la 1ère phase du scrutin – avant de se gargariser sur le succès électoral du parti pro-junte (USDP) et ses prouesses comptables similaires à celles du 28 décembre (quand la Commission électorale annonçait que plus de 90 % des suffrages exprimés s’étaient portés sur les candidats de l’USDP). Ce bouquet d’annonces triomphantes sert la junte mais ne dupera personne, ni à l’intérieur des frontières, moins encore au-delà.
Dans dix jours, ce scénario sur mesure (pour les généraux et leur primus inter pares Min Aung Hlaing) se répétera vraisemblablement une 3e fois, pour la dernière phase du scrutin qui aura lieu le 25 janvier. Le général à la tête de la junte ne cache plus (depuis longtemps) ses ambitions présidentielles post-scrutin législatif, et se rêve demain dans un costume militaro-civil, dans un cadre politique post-junte mais si éloigné encore de toute réalité démocratique. Mais pour un ex-général dans la Birmanie 2026 post-élection, ce costume ne fait pas le président démocratique, aussi bien taillé soit-il.
Pendant ce temps, sur le terrain des combats
Les Birmans n’escomptaient aucune trêve de la part de la junte et de ses forces armées lors de cet improbable calendrier électoral. La tatmadaw (armée régulière birmane), revigorée ces derniers mois, n’a en effet connu aucun répit ces dernières semaines. Les habitants n’auront donc pas été surpris en la matière, entre les offensives, attaques, contre-offensives et autres bombardements (y compris sur les populations civiles). Jusqu’aux dernières heures, alors que la nation était conviée vers les bureaux de vote.
Dans la région de Sagaing (centre nord), particulièrement volatile, l’artillerie et les appareils de la junte n’ont observé aucune pause, attaquant et bombardant des positions tenues par divers acteurs locaux de la résistance armée dans la région de Shan Taw (au nord-ouest de Mandalay, la 2e ville du pays). Parmi les groupes visés, le Shan State Progress Party et la Shan State Army (SSPP/SSA) ainsi que la Myanmar National Democratic Alliance Army (MNDAA/Kokang).
Près de Mawkmai (sud de l’État Shan), la junte s’est aussi associée avec les supplétifs locaux pro-junte de la Pa-O National Organisation (PNO) pour attaquer la Pa-O National Liberation Army (PNLA). Les forces de la résistance ne se sont pas laissées faire pour autant, progressant quant à elles vers Katha (400 km au nord de Mandalay), un nœud stratégique à la jonction des États Kachin, Shan et de la région de Mandalay.
En Arakan, la capitale régionale Sittwe et la région côtière de Kyaukphyu (aux infrastructures énergétiques et commerciales chères aux généraux et à la République populaire voisine) ont également traversé cette phase électorale au son du canon, des offensives de la tatmadaw et des contre-offensives de la très entreprenante Arakan Army (AA).
Par ailleurs, dans l’État Chin(nord-ouest du pays, près de la frontière indienne), les forces de la Chin Brotherhood Alliance[4] se sont emparées d’une position stratégique (Kennedy Peak) près de Tedim, tenue jusqu’alors par les troupes du régime.
Enfin, la banlieue de l’ancienne capitale nationale Rangoun (ou Yangon, premier centre urbain du pays avec 5,6 millions d’habitants), n’a pas échappé non plus aux tourments des hostilités. D’un côté, un régime militaire honni de sa population, mais résolu à conserver les rênes du pouvoir (peu importe le coût humain d’une pareille entreprise) ; de l’autre, une noria composite d’entités résistantes prodémocratie. Ainsi, dimanche 11 janvier dans la région de Bago (au nord de Rangoun), près de Htantabin, des combats et des explosions ont fait leur lot de victimes alors même que les bureaux de vote étaient ouverts.
À La Haye (Cour Internationale de Justice), un tout autre combat sur la route du régime
Lundi 12 janvier, au lendemain du 2e épisode du scrutin évoqué plus haut, depuis La Haye (Pays-Bas) et le bien nommé palais de la Paix, les magistrats de la Cour internationale de justice (CIJ[5]) ont commencé à étudier les accusations de génocide à l’encontre de la minorité Rohingya birmane[6] portées par la Gambie[7] contre le gouvernement birman, accusé de violations de la Convention des Nations unies sur le génocide.
Pour rappel, à l’été 2018, dans un rapport accablant, l’ONU estimait que les hauts responsables militaires birmans devaient faire l’objet d’une enquête pour génocide perpétré en Arakan et pour crimes contre l’humanité dans d’autres régions, tout en demandant que l’affaire soit renvoyée devant la Cour pénale internationale (CPI).
En décembre 2019, l’ancienne Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, alors Conseillère d’État et ministre des Affaires étrangères mais de facto cheffe de l’État, a comparu en personne devant la CIJ pour « défendre son pays ». Elle a notamment argumenté – ce qui lui a été reproché durement par la suite – que « la Gambie a présenté à la Cour un tableau trompeur et incomplet de la situation dans l’État Rakhine (Arakan) ». Avant d’ajouter – mais en peinant à convaincre tant les juges que l’opinion publique internationale – que « l’intention génocidaire ne pouvait être la seule hypothèse » à retenir en l’espèce.
Quelque six éreintantes années plus tard, en ces premiers jours de 2026, la très sensible question du sort de la minorité Rohingysa s’est quelque peu éloignée du premier cercle de l’actualité asiatique. De son côté, la Dame de Rangoun (80 ans), embastillée par la junte le jour même du coup d’État de 2021, n’est pas réapparue une seule fois en public depuis lors, ce qui laisse craindre le pire à son sujet. Pour importantes qu’elles soient, ces problématiques ne semblent guère émouvoir les généraux birmans, sans surprendre personne.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Une 1ère phase de ces élections législatives controversées (sans participation des formations politiques prodémocratie ou anti-junte militaire) a eu lieu deux semaines plus tôt, le 28 décembre.
[2] Pour rappel, l’armée est revenue au pouvoir le 1er février 2021 à la faveur d’un coup d’État militaire, refusant le verdict des urnes (large victoire électorale des partis pro démocratie – la LND d’Aung San Suu Kyi notamment – aux élections législatives d’octobre 2020).
[3] Quand bien même les observateurs sur le terrain recensaient plus sérieusement infiniment moins de monde dans les isoloirs.
[4] Combinant les effectifs (anti-junte) de la People’s Defence Force-Zoland (PDF-Zoland) et de la Chinland Defense Force-Civic Defense Militia Siyin.
[5] Principal organe judiciaire des Nations unies, la CIJ est compétente pour régler des conflits juridiques soumis par les États et donner un avis sur des questions juridiques présentées par des organes et agences internationaux agréés par l’Assemblée générale des Nations unies.
[6] Pour des faits survenus en 2017, au plus fort de la répression sanglante de l’armée birmane et de milices radicales menant plusieurs centaines de milliers de Rohingyas (de confession musulmane) à fuir le pays et trouver refuge au Bangladesh voisin.
[7] En 2019.