Inde

Christophe Jaffrelot : « Je pense que le point de non-retour n’est pas atteint en Inde »

Selon Christophe Jaffrelot, avec 1,4 milliard d’habitants, l’Inde deviendra presque mécaniquement la 3e économie mondiale. Il souligne cependant les inégalités très fortes. Selon Christophe Jaffrelot, avec 1,4 milliard d’habitants, l’Inde deviendra presque mécaniquement la 3e économie mondiale. Il souligne cependant les inégalités très fortes. © Bo Nielsen / CC BY-NC-SA 3.0
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[Interview exclusive] Rencontre avec Christophe Jaffrelot, spécialiste de l’Inde, politiste. Pour lui, les élections nationales grâce auxquelles le premier ministre sortant Narendra Modi a remporté un 3e mandat en juin 2024 ont sans doute marqué « le début de la fin d’un cycle » en raison de la perte de sa majorité absolue à la chambre basse du parlement par le BJP face à une opposition qui s’est montrée très unie. Il souligne toutefois qu’une alternance politique ne suffirait pas à ramener le pays au multiculturalisme.

Christophe Jaffrelot, quel est votre regard sur les dernières élections nationales, qui se sont déroulées entre avril et juin ?

Ces élections ont marqué un tournant, le début de la fin d’un cycle. Depuis 2014, depuis dix ans, le BJP (Bharatiya Janata Party, « parti du peuple indien ») remportait une majorité absolue à la chambre basse du parlement. Mais pour la première fois, ce parti, et son chef, Narendra Modi, l’ont perdue. Modi se retrouve dépendant de partis régionaux qui gouvernent des États de l’union indienne, et en particulier deux d’entre eux : le JDU (Janata Dal United), qui gouverne le Bihar, et le TDP (Telugu Desam Party) qui gouverne l’Andhra Pradesh.

Ces deux partis ne sont pas particulièrement en phase avec l’idéologie nationaliste hindoue, donc il va y avoir des négociations. En échange de leur soutien, ils vont demander des compensations, notamment pour leur État, et il n’est pas certain qu’un accord soit très facile à trouver. Narendra Modi se trouve donc potentiellement affaibli et même en difficulté si ces partis formule des demandes qu’il n’est pas en mesure de satisfaire.

Deuxièmement, ces élections ont montré la grande fragilité du BJP dans les grands États de l’Inde du nord, à commencer par l’Uttar Pradesh, qui est l’État le plus important (200 millions d’habitants), où une majorité des sièges a été remportée par l’opposition.

Troisièmement, l’opposition, précisément, s’est montrée très unie. Les quelque trente partis qui la composent ont noué des alliances leur permettant de se partager les circonscriptions d’une manière assez systématique – un atout décisif dans un mode de scrutin à un tour.

Des habitants sur les « ghats » (en sanskrit, les marches qui recouvrent les rives des cours d’eau) de Varanasi, durant la fête de Kartika Purnima dans l’Uttar Pradesh.
Des habitants sur les « ghats » (en sanskrit, les marches qui recouvrent les rives des cours d’eau) de Varanasi, durant la fête de Kartika Purnima dans l’Uttar Pradesh. Crédit : Buiobuione / CC BY-SA 4.0

Cette tendance à l’unité de l’opposition pourra bientôt être « testée » lors des prochaines élections régionales ?

Il y a en effet de très importantes élections régionales qui vont dans deux ou trois mois, en septembre, au Maharashtra, en Haryana et au Jharkhand, trois Etats aujourd’hui gouvernés par le BJP. Nous verrons si la poussée de l’opposition se confirme dans ces États. Si c’est le cas, le cycle dont je parle s’accélérera sans doute et l’unité de l’opposition s’en trouvera renforcée parce que ses leaders auront la preuve que cela fonctionne.

Mais j’aimerais revenir sur la dernière leçon à tirer des élections du printemps : le thème dominant de la campagne électorale de Narendra Modi a été comme on dit en Inde le communalisme, c’est-à-dire la critique identitaire des minorités (les musulmans et les chrétiens – voire les sikhs) au nom de la suprématie hindoue. Modi s’est attaqué aux minorités, comme jamais il ne l’avait fait en tant que premier ministre – preuve, non seulement qu’il est pétri d’idéologie nationaliste hindoue, mais aussi qu’il n’avait plus d’autres arguments à avancer. L’économie est en crise et la société souffre d’inégalités croissantes. Il a donc misé sur l’argument identitaire, et cela n’a pas bien marché.

Par contre, l’opposition a commencé à articuler un discours social, mettant l’accent sur le chômage de masse (absolument catastrophique, surtout pour les jeunes) et sur la question de la discrimination positive en faveur des basses castes. L’opposition a ainsi demandé un recensement des castes pour qu’on puisse mesurer à quel point les basses castes sont sous-représentées dans les lieux de pouvoir, dont l’administration et les entreprises publiques – le premier employeur du pays. On est sans doute en train de passer d’un répertoire identitaire à un répertoire social.

Tous ces indices me font dire que nous sommes sans doute à l’aube d’un tournant.

Les résultats des élections peuvent-ils être vus comme une réaction de rejet par la population de l’idéologie nationaliste hindoue ?

Non, ce n’est sans doute pas une réaction de rejet de l’idéologie. C’est le grand enseignement qu’on retire des enquêtes d’opinion. Le groupe de recherche international que je coordonne sur la question identitaire en Inde aujourd’hui a commandé un sondage à l’occasion de ces élections et il montre que le sentiment antimusulman en particulier reste très fort.

Par contre, on observe un rejet de la politique économique de Modi en raison non seulement du chômage de masse, mais aussi de l’inflation, de la crise dans les campagnes… On lui reproche aussi d’être très proche de grands hommes d’affaires qui sont en train d’accaparer l’économie, notamment Gautam Adani (président et fondateur du groupe Adani). C’est quelque chose que les gens acceptent mal.

Dans les relations avec le christianisme, après les élections, on a l’impression que Modi a tout de suite changé d’attitude en invitant le pape François à venir en Inde…

Le bazar de Campbell Lane, Little India (Singapour), lors de la fête de Diwali en 2016.
Le bazar de Campbell Lane, Little India (Singapour), lors de la fête de Diwali en 2016.
© Choo Yut Shing / CC BY-NC-SA 2.0

C’est sans doute une manœuvre tactique visant à améliorer son image en Occident, où les nationalistes hindous sont sujets à des critiques de plus en plus vives, aux États-Unis notamment et en partie à cause de leur politique antichrétienne. Ils ont quand même mené des opérations commando contre des églises, agressé des religieux etc. On pourra arguer que ces agissements sont le fait de brebis galeuses, mais pourquoi ne pas avoir dénoncé leurs agissements ? Au contraire, le BJP vient de nommer à la tête de l’État de l’Odisha un de ses membres qui avait applaudi au meurtre de Graham Staines, un missionnaire protestant et ses deux fils, qui avaient été brûlés vifs en 1999 dans leur voiture, la nuit.

Ils cherchent à créer un équilibre géopolitique, entre l’Occident, la Russie et la Chine… ?

L’Inde se veut en effet « plurilatéraliste », ce qui se traduit par un effort pour entretenir de bonnes relations avec tous les pôles de pouvoir que compte le monde actuel : les Etats-Unis, l’UE, la Russie… Il s’agit de jouer les uns contre les autres pour maximiser l’intérêt national. Modi était justement en Russie les 8 et 9 juillet, pour renforcer ses liens avec Moscou après avoir fait de même avec l’Occident. Mais cette visite avait aussi pour objectif de ne pas laisser la Chine prendre l’ascendant sur la Russie – la crainte de l’Inde, c’est que la Russie devienne dépendante de la Chine. Et comme la Russie reste le premier fournisseur d’armes de l’Inde, cela entraînerait aussi des conséquences militaires. Mais empêcher la Chine de prendre l’ascendant, cela va être difficile.

À terme, Modi espère que l’Inde devienne la 3e économie mondiale ?

Elle le deviendra presque mécaniquement, avec 1,4 milliard d’habitants (1,7 milliard d’ici 2060). Mais cela ne veut pas dire que le pays sera développé. Les inégalités sont de plus en plus grandes, au point de retrouver des écarts comparables à ceux de l’époque coloniale.

Plusieurs facteurs creusent ces inégalités. Il y a eu la pandémie de COVID, mais avant cela, la démonétisation avait déjà exercé un effet très négatif – le gouvernement avait retiré 85 % de la masse monétaire d’un coup, ce qui avait mis le secteur informel sur les genoux alors qu’il était déjà fragile. On évalue à quasiment 16 millions le nombre d’emplois perdus à cette occasion.

En novembre 2023 pour la fête de Diwali, le Vatican a publié un message à l’intention des hindous en les invitant à « construire la paix dans la vérité », et en demandant de « ne pas céder au pessimisme ». Il y a des raisons d’espérer malgré tout ?

Un jour de pollution in Delhi. Pour Christophe Jaffrelot, c’est l’un des défis majeurs à venir en Inde.
Un jour de pollution à Delhi. Pour Christophe Jaffrelot, l’environnement est l’un des défis majeurs en Inde. Crédit : Tarkeshwar Rawat / CC BY-SA 4.0

Il ne faut pas se décourager, ni désespérer. Je pense que le point de non-retour n’est pas atteint en Inde et que les minorités peuvent espérer retrouver un statut qui ne soit pas celui de citoyens de seconde zone. Mais il ne faut pas considérer ici que la donne politique. Ce n’est pas parce que le pouvoir changera de main que la société deviendra plus tolérante. Pour cela, un véritable mouvement social et pas seulement une alternance politique sera nécessaire.

Dans un tout autre domaine, qu’il faut considérer si on se projette dans le temps, ce pays est aussi confronté à des défis sans précédent sur le plan environnemental. Au-delà de la pollution, la baisse de la ressource en eau affecte la soutenabilité du développement agricole, qui affecte à son tour la sécurité alimentaire…

S’il ne faut pas désespérer, il faut hélas se préparer à des défis sans précédents, qui vont concerner l’Occident car des migrants climatiques vont affluer et la sous-alimentation risque de retrouver des niveaux inconnus depuis le siècle dernier.

Christophe Jaffrelot est directeur de recherche au CERI-Sciences Po/CNRS, président de l’Association française de science politique et de l’Association britannique d’études sud-asiatiques. Il est l’auteur de L’Inde de Modi : national-populisme et démocratie ethnique (Fayard, 2019).