En Birmanie, la minorité chrétienne sous le feu de l’armée
Medics from the Free Burma Rangers (FBR) change the dressing of Kalay (left) and Mee They (right), two young men victim of anti-personnel mines. The FBR is a relief group created in 1997 and constituted of volunteers from minority ethnic communities.
© Thierry Falise
Rédigé par Thierry Falise, envoyé spécial du Figaro dans l’Etat Karen, le 25/09/2026
Depuis qu’elle a pris le pouvoir en 2021, la junte déploie son aviation, ses drones, son artillerie et même des paramoteurs non seulement contre l’opposition armée, mais aussi contre des cibles civiles.
(…) Ce pays de 54 millions d’habitants à majorité bouddhiste (environ 90 %) comprend entre 4 % et 8 % – les recensements ne mentionnent pas l’appartenance religieuse – de chrétiens. La quasi-totalité sont des baptistes, et 1 % sont catholiques. Ces derniers se répartissent en 16 diocèses dont 3 archidiocèses à Rangoun, Mandalay et Taungyi. Les plus fortes concentrations de chrétiens de Birmanie se trouvent dans les montagnes des États Karen, Karenni, Kachin et Chin, où la guerre civile fait rage. Les autres vivent dans des régions contrôlées par la junte.
Aux yeux de la dictature, les chrétiens des zones de conflit sont autant de soutiens à la résistance armée, ils sont donc considérés comme des terroristes. Nay Moo Thaw, 59 ans, un pasteur itinérant, était présent à Tah Dah Der le jour du bombardement de l’église. Pour lui, aucun doute : « Ils font cela parce qu’ils haïssent les chrétiens, ils veulent faire de nous des esclaves. »
Dans les régions sous domination de l’armée, les représentants des cultes chrétiens marchent sur des œufs. « La position de l’Église, précise un prêtre catholique qui a requis l’anonymat, est de ne pas faire de politique. Nous sommes ici pour prôner autant que possible un dialogue. »
Il est difficile d’obtenir des données précises sur l’ampleur des destructions de lieux de culte chrétiens. L’organisation Christian Solidarity Worldwide (CSW) estimait en 2025 qu’au moins 220 églises avaient été sciemment détruites par la junte. D’autres estimations parlent de plus de 340 églises en totalité ou en partie détruites.
Crise économique et humanitaire inédite
Le putsch de 2021, qui a engendré une crise économique et humanitaire sans précédent, a aussi bouleversé la mission des religieux. Les évêques de 5 diocèses ont dû quitter leur région pour se réfugier dans des paroisses situées en zones plus sûres. « Nous, évêques, n’avons pas été épargnés par cette réalité (de la guerre civile, NDLR). Beaucoup de nos paroisses ont été fermées à cause des dégâts, des attaques ou parce qu’elles ont perdu leurs fidèles », commente Felice Ba Htoo, évêque de Pekhon à l’agence vaticane Fides. Nombre de prêtres et de paroissiens s’efforcent de se rendre dans les camps de personnes déplacées – plus de 3,6 millions dans tout le pays, selon les dernières estimations. « Nous tentons de les réconforter et de leur offrir une parole d’espérance. Les gens sont épuisés et traumatisés par cinq ans de conflit », ajoute l’évêque.
Une mission souvent risquée. La junte voit les camps de déplacés comme des abris et des viviers de la résistance. En juin 2026, une religieuse de la congrégation des Sœurs de la Charité de sainte Bartolomea Capitanio et sainte Vincenza Gerosa a été condamnée par un tribunal militaire à 8 mois de prison pour être venue en aide à des réfugiés dans l’État Karenni. La religieuse, issue de l’ethnie kayan – qui a pris le voile il y a vingt-cinq ans -, avait été arrêtée alors qu’elle aidait au transport d’une personne déplacée vers un hôpital local.
(…) Les statistiques et les rapports de massacres contre des civils continuent de s’accumuler. Le pire restant le bombardement d’avril 2023 par les forces aériennes d’un rassemblement de plusieurs centaines de villageois venus célébrer le Nouvel An birman et l’inauguration d’un bureau de la résistance dans cette même région de Sagaing. Bilan : au moins 170 morts dont une trentaine d’enfants. L’observatoire indépendant Acled estime que depuis 2021, plus de 100 000 civils ont été tués par l’armée birmane.
Espoir tout de même pour la minorité catholique, l’inauguration en juillet 2026, en présence de 600 fidèles, de la paroisse Saint-Patrick dans le diocèse de Kalay. Pour l’occasion, l’évêque, Mgr Felix Lian Khen Thang et 12 prêtres ont concélébré une messe. Malgré la menace constante et pernicieuse des avions et des drones de la dictature.
Extrait de l’article « Un moine supérieur a été retrouvé coupé en deux : en Birmanie, la minorité chrétienne sous le feu de l’armée. Paru dans Le Figaro le 25/08/2026.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.