Tibet

Himalaya : pourquoi le poste-frontière dévasté de Gyirong est un lieu clé pour Pékin

Le poste-frontière de Gyirong, photographié ici en 2019, a été entièrement détruit le 26 août dernier par une coulée de boue. Le poste-frontière de Gyirong, photographié ici en 2019, a été entièrement détruit le 26 août dernier par une coulée de boue. © Amitbalani / CC0 1.0
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Le poste-frontière de Gyirong, point de passage international stratégique entre la région autonome du Tibet (Chine) et le Népal à une altitude d’environ 1 860 mètres, a été emporté par les flots et les débris lors de la catastrophe du 26 août. Il symbolisait les ambitions de la Chine pour le « corridor népalais ». C’était aussi le centre névralgique d’une région où Pékin apporte son aide aux communautés montagnardes afin de renforcer son emprise sur le Tibet.

L’ampleur de la catastrophe qui s’est déroulée à la frontière entre le Tibet et le Népal est visible aux yeux de tous. Aujourd’hui, la priorité absolue est de mobiliser les efforts pour retrouver les disparus et porter secours aux populations touchées. Mais un autre aspect ne doit pas être sous-estimé dans la couverture médiatique actuelle : la sensibilité particulière de cette zone, y compris sur le plan politique, pour Pékin.

D’une part, la tragédie frappe la « Région autonome du Tibet », le nom donné par Pékin au territoire annexé en 1950 et dont la Chine s’efforce d’éradiquer l’autonomie depuis des décennies, notamment par des mesures drastiques telles que la nouvelle loi sur les groupes ethniques, ardemment défendue par Xi Jinping. Ce n’est pas un hasard si les médias d’État chinois insistent sur l’implication directe du président dans l’organisation des secours.

Mais la région népalaise touchée par la catastrophe revêt également une importance capitale pour Pékin, qui, surtout ces dernières années, a investi massivement dans le poste-frontière de Gyirong et le corridor menant à Katmandou. Et ce, non seulement pour des raisons logistiques et commerciales, mais aussi dans le but de contrôler la région tibétaine.

Un article pertinent, publié en avril dernier par Galen Murton, maître de conférences à l’université James Madison en Virginie et spécialiste de la géopolitique de la région himalayenne, apporte un éclairage intéressant.

Le pari de la Chine sur Gyirong

Les relations diplomatiques entre la Chine et le Népal, comme le souligne Murton, ont débuté en 1955, peu après l’annexion du Tibet par la Chine. Les deux pays ont établi une frontière himalayenne d’environ 1 414 km. Le traité frontalier de 1961, ainsi que les protocoles et relevés cartographiques ultérieurs, ont contribué à définir les frontières actuelles. Durant cette période, la sécurité frontalière, le commerce et le développement des infrastructures sont devenus étroitement liés : la Chine a commencé à utiliser l’aide économique et la construction d’infrastructures comme leviers pour renforcer ses relations avec Katmandou.

Toutefois, c’est surtout à partir des années 2000, et plus particulièrement après 2010, que la présence économique de la Chine au Népal s’est rapidement développée. En 2014, les investissements directs chinois ont dépassé ceux de l’Inde pour la première fois, faisant de la Chine le premier investisseur étranger du pays. Pékin a également considérablement accru son aide économique au Népal, la consacrant principalement aux infrastructures, à la formation et à l’assistance technique. Une attention particulière a été portée aux districts du nord – pauvres et difficiles d’accès – où la construction de routes permet aux populations locales d’accéder aux marchés et aux structures médicales situés au Tibet.

Un tournant dans les relations sino-népalaises, souligne le professeur Murton, a été le séisme qui a frappé le Népal en 2015. À cette occasion, la Chine a déployé une importante opération humanitaire, rouvrant des routes et réparant les infrastructures endommagées, et allouant quelque 480 millions de dollars à la reconstruction. Parallèlement, les relations entre le Népal et l’Inde se sont détériorées en raison du blocus de la frontière sud, qui a engendré une grave crise énergétique. C’est précisément dans ce contexte que la Chine a profité de la situation en développant le nouveau col de Gyirong – aujourd’hui dévasté par la catastrophe – par lequel transitaient les approvisionnements en carburant. Cette infrastructure a acquis une importance politique considérable.

En 2017, le Népal a officiellement rejoint l’initiative des Nouvelles routes de la soie (« Belt and Road Initiative », ou BRI). En 2019, les deux pays ont présenté le projet de Réseau de connectivité multidimensionnelle transhimalayen Népal-Chine, visant à créer des corridors économiques et des infrastructures de transport plus efficaces à travers l’Himalaya. L’objectif était de dynamiser le commerce, les investissements et le tourisme. Parallèlement, un accord de transit et de transport a permis au Népal d’utiliser certains ports chinois pour ses échanges commerciaux avec des pays tiers.

Le rêve de faire du Népal un important corridor commercial transhimalayen est cependant resté, dans une large mesure, un projet inachevé. La géologie complexe de l’Himalaya, les glissements de terrain, les difficultés logistiques, l’instabilité politique à Katmandou et les désaccords diplomatiques ont ralenti de nombreux projets. La situation s’est ensuite encore détériorée avec la pandémie de Covid-19, lorsque la Chine a fermé ses quatorze principaux points de passage frontaliers avec le Népal, qui n’ont rouvert pleinement que l’année dernière.

Le Tibet et les communautés montagnardes népalaises

Ces problèmes n’ont toutefois pas interrompu les relations entre Pékin et les communautés montagnardes népalaises. « Longtemps négligées par le gouvernement de Katmandou en raison de leur éloignement géographique et de la marginalisation historique des communautés autochtones, les populations frontalières des districts du nord du Népal dépendent désormais de l’aide chinoise devenue essentielle », écrit Galen Murton.

« De l’est à l’ouest du Népal, les élus des municipalités rurales des districts himalayens sont régulièrement invités dans la région autonome du Tibet pour discuter des ajustements en cours concernant les relations commerciales et la distribution de l’aide. Ces élus tirent régulièrement profit de leur position dans des zones frontalières stratégiques et sensibles pour obtenir le soutien du gouvernement chinois », ajoute le chercheur américain.

« Ce soutien matériel et en nature, fourni en partie pour étendre l’influence géopolitique de la Chine aux régions culturellement tibétaines, comprend souvent la fourniture de pelleteuses et de matériaux de construction routière, ainsi que de panneaux solaires, de batteries et d’autres équipements destinés au développement rural. Tant que le Tibet et le contrôle de son environnement instable demeureront une préoccupation majeure pour le Parti communiste chinois, les régions voisines du Népal et leurs populations d’ethnie tibétaine resteront sous la surveillance et l’influence extraterritoriale des autorités chinoises. »

Tout cela a bien sûr un coût politique. Aux points de passage frontaliers secondaires, notamment dans les régions de Mustang et de Humla, la Chine a développé non seulement des routes, mais aussi des systèmes de surveillance sophistiqués. Cette infrastructure permet à Pékin de contrôler de plus près les déplacements des populations népalaises, culturellement et historiquement liées au Tibet.

La sécurité des frontières est donc étroitement liée à la répression culturelle des minorités tibétaines, dans le cadre d’une stratégie de contrôle politique et territorial. Mais les populations locales – comme le souligne Murton – ne restent pas passives. Des communautés comme celles de Lapchi et de Tsum Nubri ont mis au point des stratégies pour contourner les fermetures de frontières, en s’appuyant sur les réseaux familiaux, des itinéraires alternatifs et de petits points de passage pour se procurer de la nourriture, des médicaments, du carburant et d’autres biens en provenance du Tibet.

(Avec Asianews)

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