Inde

Inde : un nouveau regard sur l’Empire moghol à la lumière d’archives du XVIIᵉ siècle

Des étudiants visitent une collection de manuscrits indiens anciens à Kolkata, avril 2025. Des étudiants visitent une collection de manuscrits indiens anciens à Kolkata, avril 2025. © Asiatic Society Kolkata
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Les « akhbarat », ces bulletins d’information longtemps tombés dans l’oubli, bouleversent aujourd’hui notre compréhension du règne de l’empereur moghol Aurangzeb dans le sous-continent indien. En exploitant ces archives du XVIIsiècle, l’historien Munis D. Faruqui offre, dans un nouvel ouvrage, un éclairage inédit sur la vie de la cour impériale et l’exercice du pouvoir. Ses travaux relancent un débat particulièrement sensible dans l’Inde nationaliste hindoue de Narendra Modi, où l’héritage moghol est au cœur des affrontements mémoriels et politiques.

Durant presque trois décennies, l’historien américain Munis D. Faruqui, professeur d’études sur l’Asie du Sud et l’Asie du Sud-Est à l’Université de Californie à Berkeley, a travaillé à déchiffrer et à analyser des milliers d’akhbarat, ces bulletins d’information rédigés quotidiennement en persan au XVIIᵉ siècle dans le sous-continent indien.

À travers son ouvrage Aurangzeb ‘Alamgir and the Mughal Empire : A History Retold (« Aurangzeb Alamgir et l’Empire moghol : une histoire revisitée »), l’historien propose une relecture de l’Empire moghol et de son souverain le plus controversé, Aurangzeb, ou Alamgir de son nom impérial (1618-1707). Fondée sur cette documentation exceptionnelle, son enquête invite à nuancer l’héritage du célèbre empereur. 

Avant même que les premiers journaux européens ne connaissent leur essor, l’Empire moghol avait développé un système d’information d’une sophistication remarquable. À partir de la fin du XVIᵉ siècle, des centaines de scribes, secrétaires et agents impériaux rédigeaient quotidiennement des akhbarat (« nouvelles » ou « bulletins »), adressés à l’empereur, aux gouverneurs provinciaux ou aux grands dignitaires. 

Ces documents consignaient les nominations administratives, les campagnes militaires, les finances, les audiences impériales, les affaires diplomatiques, mais aussi les maladies, les conflits de cour, les rumeurs et les moindres détails de la vie politique. Des centaines de ces rapports circulaient à travers un empire qui, à son apogée, contrôlait près du quart de la population mondiale.

Un écosystème informationnel avant l’heure

Aujourd’hui, une partie de ces akhbarat est conservée à Londres et, en Inde, à Kolkata, Bikaner et Sitamau. L’exploitation de ces documents demeure extrêmement difficile : sans index à leur disposition, les chercheurs doivent parcourir des dizaines de milliers d’entrées manuscrites pour identifier des informations dispersées. Munis D. Faruqui compare ce travail à « chercher une aiguille dans une botte de foin ». Selon lui, l’ampleur des archives mogholes disponibles pourrait encore permettre d’écrire « des dizaines de livres ».

Cette masse documentaire révèle que l’administration moghole possédait une connaissance très fine de son immense territoire, bien plus développée que ce que les historiens supposaient jusqu’alors. En parcourant plus de 6 500 pages à la bibliothèque nationale de Kolkata, Munis D. Faruqui a suivi les traces de princes, de généraux, de courtisans, de femmes de la famille royale, d’eunuques impériaux et de nombreux autres acteurs de la vie à la cour. Il s’est dit extrêmement impressionné par ce véritable « écosystème informationnel » avant l’heure. « Toute mon travail sur les akhbarat a été une succession de moments d’illumination », a-t-il confié à la presse indienne.

C’est surtout la figure d’Aurangzeb qui se trouve profondément réévaluée. Dernier grand conquérant moghol, il est souvent présenté dans l’historiographie populaire comme un souverain fanatique ayant imposé une politique systématique d’islamisation par la force. Cependant, Munis D. Faruqui affirme avoir trouvé peu de preuves attestant des conversions religieuses à grande échelle sous son règne.

Le rôle politique du harem impérial

Ces observations ne signifient pas qu’Aurangzeb fut un souverain tolérant au sens moderne du terme. Son règne reste marqué par le rétablissement de la jizya (impôt sur les non-musulmans), la destruction de certains temples dans des contextes précis, ainsi que plusieurs conflits avec des pouvoirs hindous et sikhs. Mais les archives montrent que le quotidien du gouvernement impérial était dominé par des préoccupations plus pragmatiques : administration, fiscalité, logistique militaire, nominations, arbitrages politiques et surveillance des provinces.

L’une des découvertes les plus remarquables concerne le rôle politique du harem impérial, beaucoup plus influent qu’on ne le supposait. Les historiens savaient déjà que les princesses mogholes disposaient d’un certain rôle, mais les akhbarat révèlent l’ampleur de leur pouvoir quotidien. La princesse Zinat-un-Nisa, fille d’Aurangzeb, figure ainsi abondamment dans les bulletins. Selon Munis D. Faruqui, elle fut « un soutien politique extraordinairement influent et essentiel pour son père vieillissant et devenu politiquement vulnérable ». 

D’après l’historien, les sources utilisées par les précédents historiens « reproduisaient les normes patriarcales de leur époque, en ignorant ou en minimisant les preuves de la dépendance d’Alamgir (Aurangzeb) envers les femmes et les eunuques ». Le quatrième chapitre de son ouvrage est ainsi consacré aux eunuques impériaux. Loin d’être de simples gardiens du harem, ceux-ci apparaissent comme des acteurs centraux de l’État. Ils contrôlaient l’accès à l’empereur, administraient le harem impérial, assuraient des missions diplomatiques, administratives et parfois militaires. Les miniatures de cour témoignent d’ailleurs de la présence de dizaines d’eunuques occupant des positions stratégiques tout autour du souverain.

« L’histoire doit être complexe et fidèle aux faits »

Ces révélations interviennent dans un contexte particulièrement sensible. Dans l’Inde gouvernée par le Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi, l’histoire des Moghols est devenue un terrain de confrontation politique, où les débats historiques se mêlent aux enjeux identitaires contemporains. La période moghole, qui a profondément marqué l’administration, la vie politique, la culture et l’architecture du sous-continent indien – en laissant notamment des monuments emblématiques comme le Taj Mahal –, est aujourd’hui au cœur d’un affrontement autour des récits historiques.

Depuis une dizaine d’années, le régime nationaliste hindou a engagé une révision de certains épisodes historiques liés aux périodes de domination musulmane. Des noms de villes aux références musulmanes ont été remplacés par des noms hindous antérieurs à l’époque moghole. Plusieurs monuments et symboles associés aux empereurs musulmans ont également fait l’objet de débats et de remaniements. Les chapitres consacrés aux Moghols dans les manuels scolaires ont également été réduits ou remaniés.

Dans ce climat, la figure de l’empereur Aurangzeb occupe une place particulière. Les responsables nationalistes hindous du BJP le présentent régulièrement comme le symbole d’une domination étrangère et oppressive, incarnant une période de persécution des populations hindoues.

À l’inverse, les recherches de Munis D. Faruqui s’efforcent de restituer un portrait plus complexe du souverain, fondé sur l’examen des sources disponibles. « Mon objectif est de déloger les interprétations les plus enracinées qui présentent Alamgir soit comme un fanatique irrécupérable, soit comme un héros musulman », explique l’auteur. 

« Dans l’Inde d’aujourd’hui, où les manuels scolaires sont réécrits afin d’effacer l’histoire des Moghols et où les débats publics réduisent Aurangzeb à la figure unidimensionnelle d’un fanatique, ce livre revendique la complexité », écrit Syed Ali Nadeem Rezavi dans The Daily Star« Il ne satisfera pas ceux qui recherchent un héros ou un méchant aux contours simplistes. En revanche, pour les lecteurs qui estiment que l’histoire doit être complexe et fidèle aux faits, c’est un véritable cadeau. »

(Ad Extra, Arjun Mehta)

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