Birmanie

« Le monde ne comprend pas la souffrance de notre peuple. Vous imaginez ce qu’aurait été le pays sans la guerre ? »

Thanlyin, une ville de la région de Rangoun, Birmanie. © Werner Bayer / CC0 1.0 DEED / MgHla / CC BY-SA 4.0 DEED
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Concernant les avancées contre la junte depuis début novembre dans le nord-est de la Birmanie, le père Yar Zar Myin (nom d’emprunt) estime que la raison pour laquelle les militaires perdent du terrain, c’est parce que « l’armée n’a plus le soutien de la population ». Face aux arrestations, aux atrocités et aux villages et églises incendiés, il ajoute que la population « a appris à connaître le vrai visage du régime ». Le prêtre assure que les gens sont « forts dans la foi » et ne peuvent accepter ce qui se passe : « Nous voulons la liberté. »

Depuis fin octobre, la situation a basculé en Birmanie avec l’apparition d’une nouvelle alliance de trois groupes ethniques, MNDAA (Myanmar National Democratic Alliance Army), AA (Arakan Army) et TNLA (Ta’ang National Liberation Army), qui ont repris d’importants territoires dans l’État Shan, dans le nord du pays, et bloqué des accès frontaliers stratégiques pour le commerce entre la junte et la Chine voisine. C’est la plus grande défaite subie par la junte depuis février 2021, et l’armée semble affaiblie et même passible d’être vaincue, alors que ces avancées ravivent les conflits dans tout le pays.

Pour la majorité de la population, cette opération baptisée « 1027 », car lancée le 27 octobre, est une nouvelle étape importante dans ce qui est considéré comme une « révolution » depuis le coup d’État militaire du 1er février 2021. La capture de plusieurs dizaines de postes militaires, de plusieurs routes et villes frontalières a surpris le gouvernement qui a réagi en tentant de bombarder la région tout en affirmant que la Birmanie risquerait de « s’effondrer » s’il ne parvenait pas à contrôler la situation.

Pour le père Yar Zar Myin (il s’agit d’un nom d’emprunt, ce prêtre birman d’une soixantaine d’années souhaitant rester anonyme), « les militaires, dans leur propagande, ont prétendu protéger l’unité du pays, mais ils ont pillé les ressources au nom de l’unité, et aujourd’hui les gens sont pauvres ». « La seule issue est un système fédéral. Les gens commencent à s’y préparer. Soixante-dix ans de guerre ont appauvri le pays. Pouvez-vous vous imaginer ce qu’aurait été le pays aujourd’hui sans la guerre ? » demande-t-il.

« Le monde ne comprend pas la souffrance de notre peuple »

Face aux bombardements et aux villages incendiés depuis presque trois ans, le prêtre ajoute que la situation est difficile pour tout le monde, catholiques et non catholiques. « Aujourd’hui, il n’y a plus de sécurité, beaucoup d’habitations sont détruites, et les gens ont appris à connaître le vrai visage du régime, alors que les incendies criminels, les tueries et les viols sont devenus courants. De nombreuses églises ont été brûlées mais aussi des monastères bouddhistes et des temples », ajoute-t-il.

Dans ce contexte, précise-t-il, « nous ne faisons pas de la politique mais nous défendons le peuple »« Nous donnons un toit, de la nourriture et des médicaments aux réfugiés de toutes origines et religions. Nous nous occupons des malades et des blessés, des sans-abri et des familles des victimes de violences. Des soldats des PDF [Forces de Défense Populaires, alliées au NUG, le Gouvernement d’unité national en exil] sont aussi parmi nos paroissiens et nos amis, et on ne peut pas leur reprocher les atrocités des militaires. Souvenez-vous que l’armée birmane a été formée par le Japon fasciste en 1940, dont elle a hérité la cruauté et la brutalité. Le monde ne comprend pas la souffrance de notre peuple. »

Une manifestation en Birmanie, peu après le coup d’État militaire du 1er février 2021.
Une manifestation en Birmanie, peu après le coup d’État militaire du 1er février 2021.

« Nous demandons à la communauté internationale de nous aider »

Il explique que l’Église accueille ceux qui viennent et qui ont besoin d’aide, même si les catholiques ne représentent qu’1 % de la population. C’est pourquoi il ajoute que « nous n’avons pas les moyens de protester et d’élever la voix ». « C’est facile de se faire arrêter. Les familles des étudiants qui sont partis combattre se font arrêter. Donc nous demandons à la communauté internationale de nous aider. »

Concernant les avancées des groupes rebelles depuis début novembre, le père Yar Zar Myin estime que la raison pour laquelle les militaires perdent du terrain en ce moment, c’est parce que « l’armée n’a plus le soutien de la population ». « Avant, les gens avaient peur, mais aujourd’hui ils osent, ils s’expriment. Les gens se réjouissent des évènements récents, ils sont souriants, hostiles aux militaires et ils considèrent ceux qui se battent comme des libérateurs. »

Il ajoute que la « révolution » actuelle est un mouvement lancé par les jeunes générations, tandis que les personnes plus âgées ont peur parce qu’elles ont beaucoup souffert depuis près de 70 ans sous le régime de la junte. « Le nouveau mouvement a été lancé par les jeunes, ils sont différents, ils ne peuvent accepter ce qui se passe », assure-t-il.

Depuis trois ans, de nombreux catholiques n’ont pas toujours accès à la messe du dimanche ou même à la messe de Noël parce qu’ils ne savent pas s’ils risquent d’être arrêtés. Selon le prêtre birman, la vie de nombreux fidèles est devenue difficile. « Les prêtres restent aux côtés de leurs paroissiens, les gens cuisinent et prient ensemble. Ici, nous accueillons des réfugiés, nous aidons tout le monde. Nous ne pouvons pas nous exprimer franchement mais nous pouvons les aider. Les catholiques sont forts dans la foi. Ils sont très pratiquants. Ils sont fervents, ils prient ensemble et s’entraident », explique-t-il. « Nous voulons tous la liberté. »