Bangladesh : le chef du plus grand parti islamiste promet aux chrétiens de ne pas imposer la charia s’il arrive au pouvoir
Shafiqur Rahman, chef du parti islamiste Bangladesh Jamaat-e-Islami (ici en 2024), a promis que son parti n’imposera pas la Charia s’il arrive au pouvoir.
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Le 23/01/2026
À l’approche des élections législatives prévues le 12 février au Bangladesh, le chef du Bangladesh Jamaat-e-Islami, principal parti islamiste du pays, a assuré à des responsables chrétiens qu’il n’imposerait pas la charia en cas d’arrivée au pouvoir. Cette déclaration, faite le 14 janvier à Dacca, a suscité de vifs débats dans ce pays à majorité musulmane, où les positions passées du Jamaat alimentent le scepticisme des minorités religieuses et des observateurs politiques.
Alors que le Bangladesh se rapproche d’une élection générale cruciale le 12 février prochain, le plus grand parti islamiste du pays, Bangladesh Jamaat-e-Islami, a offert une assurance inhabituelle aux minorités religieuses, en s’engageant à ne pas imposer la charia s’il arrive au pouvoir.
Shafiqur Rahman, chef du parti Jamaat-e-Islami, a fait cette promesse le 14 janvier lors d’une rencontre avec des responsables chrétiens à Dacca, la capitale, selon des participants. Cette déclaration a fait débat à travers le pays majoritairement musulman, où l’idéologie islamiste et les positions passées du parti Jamaat peuvent sembler contraires à cette affirmation.
« Il a promis qu’ils ne dirigeraient pas le pays sous la loi de la charia », a rapporté Martha Das, secrétaire général de la Fraternité chrétienne nationale du Bangladesh (National Christian Fellowship of Bangladesh), qui faisait partie d’une délégation chrétienne de 20 membres lors de cette rencontre avec Shafiqur Rahman. Selon elle, les responsables chrétiens présents ont également exprimé leur inquiétude à propos de la possible introduction de lois sur le blasphème ainsi que sur la sécurité et la couverture sociale des minorités religieuses.
Les responsables chrétiens ont décrit la rencontre comme une démarche destinée à demander plus de clarté et de transparence avant les élections. « Nous avons noté les promesses qui ont été faites », a ajouté Martha Das, précisant que la communauté chrétienne a bien l’intention de tenir le parti Jamaat pour responsable s’il devait revenir sur sa position à l’avenir. Par ailleurs, les responsables chrétiens ont tenu à souligner que leur communauté ne soutient en aucun cas le Bangladesh Jamaat-e-Islami. « Nous n’avons jamais soutenu le Bangladesh Jamaat-e-Islami », a assuré l’un des responsables chrétiens présents, qui a souhaité rester anonyme. « Mais avant les élections, c’est une meilleure occasion de parler avec les candidats des garanties pour notre avenir. »
Des réactions mitigées
Ces propos ont suscité de nombreux débats au Bangladesh, où le parti Jamaat-e-Islami a longtemps été lié à des appels pour une gouvernance basée sur les principes islamiques. Certains analystes voient cet engagement comme une manœuvre tactique destinée à élargir l’influence du parti auprès des électeurs issus des minorités et de la communauté internationale, tandis que d’autres estiment que Jamaat a montré des signes d’ajustement idéologique au cours des dernières années.
Un prêtre catholique de Dacca, qui a également souhaité rester anonyme, a prudemment salué l’annonce. « Si le Bangladesh Jamaat-e-Islami respecte sa parole, c’est une très bonne chose. Mais cela reste à voir si c’est une véritable promesse ou une simple stratégie politique », a-t-il souligné.
Le prêtre a en effet suggéré que le Jamaat pourrait tenter de se présenter aujourd’hui comme plus modéré vis-à-vis des pays occidentaux avant les élections. « Les pays développés voient en général la charia de manière négative. Donc Jamaat pourrait être en train de faire ce genre de déclaration pour tenter de s’attirer une approbation internationale. »
Toutefois, des critiques pointent des contradictions apparentes entre l’affirmation de Jamaat et sa trajectoire politique passée. Le parti n’a nommé aucune femme candidate aux élections à venir, et des remarques précédentes faites par ses responsables suggérant de limiter les heures de travail des femmes ont entraîné des critiques de la part d’organisations de la société civile au Bangladesh.
Les promesses électorales vues avec méfiance
Des analystes politiques se montrent également prudents contre le fait de prendre des promesses faites en période électorale pour argent comptant. « Le fait de s’asseoir avec différentes religions et communautés avant des élections est évidemment une manœuvre électorale », affirme le professeur Sayeed Ferdous, vice-chancelier adjoint de la Bangladesh Open University (Dacca). « Quand les dirigeants disent qu’ils feront ceci et qu’ils ne feront pas cela – qu’il s’agisse de la charia ou de la sécurité des minorités –, cela doit être considéré comme des promesses électorales. »
Le Pr Ferdous note que l’histoire politique du Bangladesh est remplie de promesses préélectorales non respectées. « De nombreux partis politiques ont fait des affirmations similaires dans le passé pour attirer des voix, mais sans s’y tenir plus tard », a-t-il ajouté. Un autre analyste, Mahbub Ullah, partage cette opinion, et estime que Jamaat est en train d’essayer d’adoucir son image. « Ils partagent beaucoup de paroles apaisantes avant les élections pour apparaître comme acceptables pour tous. Ce n’est pas inhabituel d’adopter de telles stratégies pour changer la perception qu’a le public sur un parti. »
Désaccords au sein de la coalition islamiste
La polémique a aussi révélé des divisions au sein des candidats islamistes. Ce mois-ci, le Mouvement islamique du Bangladesh a ainsi annoncé son retrait de l’alliance électorale de 11 partis dirigée par le Jamaat-e-Islami, en déclarant qu’il concourrait pour 268 sièges de manière indépendante. Lors d’un point presse le 16 janvier à Dacca, le porte-parole du Mouvement islamique, Gazi Ataur Rahman, a accusé Jamaat d’abandonner ses racines idéologiques. « Jamaat a dévié de la charia d’Allah afin de rechercher le pouvoir. Ils considèrent le pouvoir comme la seule chose importante. »
Gazi Rahman a ajouté que le slogan traditionnel du parti Jamaat – « Nous voulons la loi d’Allah, nous voulons le règne des gens honnêtes » – a été oublié, en décevant de nombreux partisans ordinaires. « Nous croyons qu’il n’est pas possible d’établir la paix sous la loi existante dans le pays », a-t-il ajouté. « Nous voulons la charia. »
Alors que le Bangladesh se rapproche du jour du scrutin, les assurances faites par le parti Bangladesh Jamaat-e-Islami aux minorités ont soulevé des attentes (et du scepticisme), et beaucoup s’interrogent sur le fait de savoir si le message du parti est motivé par un pragmatisme politique ou par une transformation idéologique.
(Avec Catholic News Agency, Sumon Corraya)
Sumon Corraya est un journaliste indépendant basé à Dacca, au Bangladesh, et spécialisé sur la communauté chrétienne, en particulier l’Église catholique locale.