Pour les minorités religieuses et ethniques bangladaises, le 12 février est plus qu’une journée électorale
Une manifestation à Dacca durant la « révolution de juillet » 2024. Les élections générales du 12 février sont les premières depuis ces événements.
© Rayhan9d / CC BY-SA 4.0
Le 23/01/2026
La campagne électorale a débuté officiellement ce jeudi pour les premières élections nationales du Bangladesh depuis la destitution de la Première ministre Sheikh Hasina en 2024. Les partis ont déjà tenu des rassemblements électoraux à Dacca et dans d’autres villes avant le scrutin du 12 février, considéré comme le plus important de l’histoire du pays. Le gouvernement intérimaire dirigé par Muhammad Yunus s’est engagé à garantir des élections libres et équitables, mais les enjeux sont de taille pour les minorités.
Jacob Quiah est assis sur sa véranda en bois devant sa modeste maison rurale de Boalkhali, dans la région de Chittagong, dans le sud-est du Bangladesh, d’où il observe la lumière de l’aube se répandre sur son jardin. Une paire de vieilles bottes militaires repose dans un coin, inutilisées depuis qu’il a pris sa retraite. À l’âge de 59 ans, cet ancien officier militaire, qui a été membre à trois reprises des casques bleus (Force de maintien de la paix des Nations unies), mène aujourd’hui une vie plus tranquille, passant désormais ses journées avec sa femme et leurs deux enfants.
Alors que son pays majoritairement musulman se rapproche de ses 13e élections nationales le 12 février prochain, Jacob explique que l’issue lui importe moins que le processus lui-même. Ce que lui et beaucoup de membres de sa communauté chrétienne demandent, précise-t-il, c’est le respect, la sécurité et l’assurance d’une même citoyenneté pour tous. À travers le pays, des minorités comme les hindous, les bouddhistes et les populations indigènes partagent les mêmes espoirs et angoisses alors que le Bangladesh se prépare à un scrutin que beaucoup voient comme un point tournant dans son histoire politique troublée.
Moins de 0,5 % de chrétiens pour 171 millions d’habitants
Dans la région de Jashore, au sud-ouest du Bangladesh, on trouve Anadi Sarkar, un enseignant à la retraite de 76 ans, qui réfléchit à plusieurs décennies de changements politiques. Membre de la minorité hindoue, il explique que la portée des élections dépasse largement la politique des partis en compétition. « L’avenir du pays dépend de ce scrutin. Nous voulons une société où les gens de toutes les confessions puissent vivre sans avoir peur. »
Dans le nord du pays, un chef indigène, Prodip Hembrom, 42 ans, partage la même préoccupation. Prodip, responsable de l’information et de la communication du North Bengal Tribal Forum, explique que les dernières élections au Bangladesh ont souvent été marquées par la violence, les menaces et les conflits territoriaux à l’encontre des communautés indigènes. Son organisation prévoit de rencontrer des responsables de sa région avant le scrutin, afin de demander des mesures spéciales de sécurité pour éviter toute attaque ou saisie illégale de terres durant la période électorale. « La sécurité doit être prioritaire. »
Les hindous représentent près de 8 % de la population nationale, sur environ 171 millions d’habitants, tandis que les chrétiens, les bouddhistes et les populations indigènes forment ensemble à peine 2 %. Les communautés indigènes comptent environ 1,6 million de membres et incluent les tribus Chakma, Garo, Santal, Tripura et Marma. Les chrétiens sont moins de 0,5 %, dont près de la moitié sont d’origine tribale.
Plus de 2 600 incidents contre les minorités entre août 2024 et novembre 2025
Pour Jacob Quiah et pour la plupart des citoyens issus des minorités, le 12 février représente donc une journée décisive – jusque dans les villages, les églises, les temples et les Chittagong Hill Tracts (région tribale du sud-est). Le vote à venir sera le premier scrutin national depuis la révolte étudiante de l’été 2024, qui a forcé l’ex-Première ministre Sheikh Hasina à fuir le pays le 5 août de la même année.
Plusieurs millions de personnes, menées principalement par les jeunes manifestants, sont descendues dans les rues du pays pour demander la fin de la corruption, de la répression et de l’impunité politique. Les tensions ont conduit à la formation d’un gouvernement par intérim, qui s’est engagé à de vastes réformes en termes de gouvernance et de gestion juridique, politique et électorale.
Le jour du scrutin, les électeurs participeront aussi à un référendum national en vue d’approuver le cadre d’une réforme nationale établie à l’issue des émeutes – un processus considéré comme essentiel pour rétablir la confiance du public et la stabilité politique. Malgré les promesses de réformes, cependant, les représentants des minorités expliquent que la peur a tendance à augmenter à l’approche des élections.
Entre août 2024 et novembre 2025, plus de 2 600 incidents contre les minorités religieuses et ethniques ont été enregistrés, selon le Conseil pour l’unité hindoue, bouddhiste et chrétienne du Bangladesh (BHBCUC). Ces incidents incluent des meurtres, des violences physiques et des attaques contre des lieux de culte. À Dacca, Manik Willver D’Costa, 44 ans, secrétaire général national de la Young Men’s Christian Association (YMCA), confie que les activistes et les minorités se sentent particulièrement vulnérables durant les périodes électorales. « Les gens devraient être capables de pratiquer leur religion librement, sans avoir besoin de protection policière. La sécurité et la dignité vont de pair. »
« La sécurité ne devrait pas être incertaine dans un État moderne »
Le paysage politique du Bangladesh a fortement changé depuis le soulèvement de 2024. La Ligue Awami, qui a dirigé le pays sous Sheikh Hasina durant presque trois mandats avant d’être chassée, est aujourd’hui absente de la course électorale car le gouvernement par intérim a interdit les activités politiques du parti. Le Bangladesh Nationalist Party reste donc la plus grande force politique actuelle, tandis que le parti islamique Jamaat-e-Islami représente un concurrent significatif. De son côté, le parti Jotiya conserve une plus petite base électorale, tandis que de nouveaux groupes comme le National Citizens’ Party mobilisent les électeurs plus jeunes.
L’avocat Govind Chandra Pramanik, membre de la Cour Suprême et responsable du Bangladesh National Hindu Mahajot, explique que les hindous se sont longtemps sentis mis à l’écart sur le plan politique. « Les partis recherchent nos votes, mais c’est rarement suivi de leur protection. » Dans ce contexte, il a appelé à réserver des sièges parlementaires ou à instaurer un mécanisme électoral distinct pour les hindous, en estimant qu’une plus forte représentation permettrait de réduire les craintes et la marginalisation.
Pour Shantu Barua, un universitaire bouddhiste de l’Université de Dacca, le vote reste à la fois une responsabilité civique et une célébration des droits démocratiques. « Ce que nous voulons, c’est la coexistence pacifique. Les besoins fondamentaux comme la nourriture, la santé et l’éducation doivent être garantis, et la sécurité dans la vie quotidienne ne devrait pas être incertaine dans un État moderne. »
« Ce que je veux est simple : vivre en paix »
Theophil Nokrek, un agent de développement de l’ethnie Garo et un ancien membre du Comité justice et paix de la Conférence épiscopale bangladaise, pense de son côté que le gouvernement qui arrivera au pouvoir, quel qu’il soit, devra prendre en compte les revendications territoriales et constitutionnelles des communautés indigènes. « Sans cela, les tensions continueront », assure-t-il.
Le président du conseil interreligieux BHBCUC, Nirmol Rozario, partage cet avis. « La paix est essentielle pour que la nation puisse progresser », souligne-t-il, en alertant sur le fait que beaucoup d’attaques contre les minorités sont motivées par l’accaparement des terres et la cupidité économique. Dans les Chittagong Hill Tracts, Binita Tripura, âgée de 35 ans et mère de deux enfants scolarisés, son espoir est simple : un pays où les familles indigènes se sentent pleinement incluses. « Ce que nous voulons, c’est l’harmonie et l’unité pour nos enfants. »
Pour beaucoup de gens comme elle, ces élections sont plus qu’un simple enjeu politique. C’est un scrutin qui sert de test pour savoir si l’État peut défendre la dignité, l’égalité et la justice pour tous ses habitants. Manik Willver D’Costa explique quant à lui qu’il rêve d’un Bangladesh où les gens n’envisagent plus de partir à cause de la peur, et où le mot « minorité » ne perde pas son importance.
Alors que Jacob Quiah se lève sur sa véranda à Boalkhali, des souvenirs de missions de paix à l’étranger lui reviennent en mémoire. « Ce que je veux est simple : vivre en paix, avec tous mes droits. »
(Avec Ucanews, Justin Gomes)