Nouvelle purge militaire en Chine : onde de choc à Pékin, satisfaction contenue à Taipei
Un militaire chinois à Shanghai en janvier 2020. Pékin vient d’annoncer la disgrâce soudaine de deux généraux influents.
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Le 30/01/2026
Le 24 janvier, Pékin a annoncé la disgrâce soudaine de deux généraux parmi les plus influents du pays, Zhang Youxia et Liu Zhenli, pour de présumées « violations graves de la discipline ». Cette nouvelle purge, sur fond de campagne anticorruption renforcée depuis 2023, illustre la volonté du président chinois Xi Jinping d’imposer une loyauté absolue à l’approche d’échéances politiques et militaires majeures. Un séisme interne observé avec attention, notamment à Taïwan. Par le géopolitologue Olivier Guillard.
Le week-end dernier, l’actualité de l’Armée populaire de libération chinoise (APL[1]) n’était pas focalisée sur le fébrile détroit de Taïwan, ni sur la mer de Chine du Sud et ses archipels disputés (notamment ceux des Spratleys et des Paracels). Elle n’était pas non plus tournée vers la frontière sino-indienne, les hauts plateaux tibétains ou encore les lointaines îles Diaoyu et Senkaku (mer de Chine orientale), autre théâtre de contentieux oriental avec le voisin japonais. L’onde de choc qui a ébranlé l’APL, d’un bout à l’autre de la hiérarchie, venait cette fois de Pékin et en particulier du président Xi Jinping, secrétaire général du Parti communiste et sommet ultime de l’autorité et du pouvoir en République populaire de Chine.
Le 24 janvier, sans préavis, les autorités pékinoises ont asséné un énième coup de massue sur les échelons supérieurs de l’armée, en annonçant la disgrâce, avec effet immédiat, du très respecté général Zhang Youxia (vice-président de la toute-puissante Commission militaire centrale, CMC), et du général Liu Zhenli (proche notoire de Xi Jinping, et jusqu’alors chef d’état-major du Département d’état-major interarmées de la CMC).
« Violation grave de la discipline », corruption et défaut de loyauté
Le gouvernement a également annoncé à la population et à l’institution militaire que ces deux généraux de tout premier plan font l’objet d’une enquête suite à une décision du Comité central du PCC, pour « violations graves de la discipline ». Cette sémantique familière fait généralement écho aux affaires de corruption…
La presse d’État, dans une kyrielle d’éditoriaux sans concession qui en dit long sur la gravité des crimes reprochés, a asséné en soutien des autorités que ces deux généraux ont « gravement bafoué et sapé le système de responsabilité du président de la CMC », « aggravé les problèmes politiques et de corruption menaçant le leadership absolu du Parti sur les forces armées et sapant les fondements de la gouvernance du Parti », « et porté un préjudice grave aux efforts visant à renforcer la loyauté politique au sein de l’armée, l’environnement politique de l’armée et la préparation au combat dans son ensemble, ce qui a eu un impact négatif sérieux sur le Parti, le pays et l’armée ».
Campagne anticorruption : un couperet plus incisif depuis 2023
On l’aura compris, l’affaire est sérieuse dans cette République populaire où disgrâce et purge ne sont pas rares, y compris parmi les très hautes et opaques sphères du pouvoir politique et militaire. Notamment depuis l’arrivée aux affaires de l’actuel chef de l’État Xi Jinping en 2012 et le lancement d’une vaste campagne anticorruption. À ce jour, celle-ci aurait entre autres permis de sanctionner quelque 200 000 fonctionnaires, avec une nette intensification observée ces trois dernières années.
L’Armée populaire de libération (APL) n’a guère été épargnée par cette opération : depuis 2012, 17 généraux (dont huit anciens membres de la CMC) et 80 officiers supérieurs ont été démis sans ménagement de leurs fonctions. Plus de la moitié de ces destitutions en série seraient intervenues depuis 2023[2].
Quand les rumeurs et explications diverses vont bon train
À mesure extraordinaire, titres et déclarations spectaculaires. En Chine mais plus encore à l’étranger, les commentateurs rivalisent ces derniers jours de conjectures à l’intention de leur lectorat pour tenter de décrypter le pourquoi de ces sanctions : « La Chine limoge un général de haut rang dans le cadre d’une purge choquante au sein du commandement militaire supérieur »[3] ; « Xi Jinping a mené à bien l’une des plus grandes purges de l’histoire de la République populaire de Chine au sein du commandement militaire »[4] ; « Une décision surprenante laissant Xi pratiquement seul au sommet de la hiérarchie militaire[5] » ; « Le fait que seuls Xi et un général de la CMC restent en poste est sans précédent »[6], ou encore plus entreprenant « Zhang devenait trop puissant au goût de Xi »[7].
Cet aperçu non exhaustif témoigne de la gravité de ces événements récents, et de leurs importantes répercussions, dans l’ex-Empire du Milieu et au-delà.
Ni passe-droit, ni immunité
La plupart des observateurs au fait des problématiques chinoises contemporaines s’accordent à penser que ces « purges » particulières (en raison de l’influence et de l’autorité des personnalités concernées) visent avant tout à réformer l’armée et à garantir une loyautéabsolue envers le Secrétaire général du Parti-État (Xi Jinping).
En insistant notamment sur la certitude suivante : à un an du centenaire de la création de l’APL (en août 2027) et du 21e Congrès du PCC (fin 2027), si le président chinois estime que le couperet doit tomber, plus personne ne sera désormais épargné dans les cercles politiques, civils et militaires de la République populaire aux ordres de Xi Jinping. Ni les proches[8], ni les anciens glorieux longtemps intouchables. Ces derniers jours, pour les ultimes sceptiques ou réfractaires, le rude message doit être passé.
Une APL en état de choc ; la panacée pour Taipei ?
Les autorités militaires disgraciées fin janvier 2026 ne seront probablement pas les dernières à subir le désaveu du président de la République populaire de Chine, qui est également président de la Commission militaire centrale (CMC[9]). Le déjà omnipotent Xi Jinping reste, dans la foulée des purges menées sous son commandement en 2025 et ces derniers jours, un des deux ultimes membres (avec le général Zhang Shenmi) de la CMC (laquelle en comptait 11 en 2012)…
D’aucuns anticipent à très court terme un avis de forte tempête sur les cercles rapprochés des deux dernières victimes en date (les généraux Zhang Youxia et Liu Zhenli). Cette perspective est redoutée par les intéressés ainsi que par l’ensemble de la hiérarchie militaire, inquiète elle aussi des innombrables ondes de choc nées de cette disgrâce et de la fébrilité qui en résulte.
En revanche, la nervosité ne semble pas de mise ces derniers jours à Taipei. À tort ou à raison, le gouvernement comme la population taïwanaise interprètent les récentes afflictions des plus hautes autorités militaires de Chine continentale à leur avantage. Beaucoup estiment que le désordre qui s’empare de l’APL, la disparition progressive de ses officiers supérieurs (notamment ceux ayant une expérience « du front »[10]) et l’effroi qui s’est saisi nécessairement des « restants » augurent mal, à court terme, de sérieuses velléités d’invasion chinoise dans l’ancienne Formose.
Pour autant, les autorités taïwanaises restent prudentes et se gardent de toute démonstration ostentatoire de satisfactionde nature à susciter les représailles de Pékin (cf. de nouvelles et très suggestives manœuvres militaires chinoises massives autour de Taïwan). Ainsi, les autorités de l’île rebelle n’entendent pas se réjouir trop vite ni baisser la garde trop hardiment, non sans raison.
(Ad Extra, Olivier Guillard)
[1] Les forces armées de la République populaire de Chine.
[2] Financial Times, 28 janvier 2026.
[3] The Washington Post, 25 janvier 2026.
[4] World Politics Review, 26 janvier 2026
[5] CNN, 26 janvier 2026.
[6] BBC news, 26 janvier 2026.
[7] Sydney Morning Herald, 27 janvier 2026.
[8] Le père de Xi Jinping et celui de Zhang Youxia étaient tous deux originaires de la province du Shaanxi, et avaient servi ensemble pendant la guerre civile chinoise (1927-1949).
[9] Laquelle exerce officiellement le commandement sur l’Armée populaire de libération (APL).
[10] En référence ici aux conflits sino-vietnamiens s’étirant de la fin des années 70 au début des années 90.