Asie

Carême et Ramadan en Asie : une convergence aux enjeux majeurs

Le cardinal Suharyo, archevêque de Jakarta, en septembre 2024 durant le voyage du pape François en Indonésie. Le cardinal Suharyo, archevêque de Jakarta, en septembre 2024 durant le voyage du pape François en Indonésie. © Ad Extra
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En 2026, les temps du Ramadan et du Carême se déroulent simultanément, plaçant musulmans et catholiques sur des chemins spirituels parallèles. En Asie, cette coïncidence concerne des centaines de millions de fidèles sur un continent où vivent plus de 60 % des musulmans, mais aussi d’importantes communautés chrétiennes, souvent minoritaires. Des Philippines à l’Inde, en passant par l’Indonésie ou le Pakistan, cette convergence se répercute sur la vie sociale, économique et communautaire, jusque dans des régions marquées par les tensions ou les conflits.

Cette année, deux périodes sacrées convergent en Asie : le Ramadan, mois de jeûne pour l’islam, et le Carême, cheminement chrétien de pénitence et de conversion en vue de Pâques, débutent le 18 février et se déroulent simultanément sur le plus grand continent du monde. Ce chevauchement touche des centaines de millions de personnes dans une région qui abrite plus de 60 % des musulmans du monde entier et une part importante de la population chrétienne mondiale.

D’un point de vue démographique, cette convergence est significative. D’un point de vue social, elle l’est peut-être encore davantage. L’Asie abrite quatre des plus importantes populations musulmanes au monde : l’Indonésie, le Pakistan, l’Inde et le Bangladesh. On y trouve également les Philippines et le Timor oriental, deux pays asiatiques à majorité catholique, ainsi que d’importantes communautés chrétiennes en Inde, en Corée du Sud, au Vietnam et dans certaines régions du Moyen-Orient.

Lorsque le Ramadan et le Carême coïncident, les rythmes quotidiens se modifient sur une grande partie du continent. Dans les pays à majorité musulmane comme l’Indonésie, le Pakistan et le Bangladesh, le Ramadan influence la vie quotidienne. Les horaires de travail sont adaptés. Les restaurants halal ferment pendant la journée. Les familles se lèvent avant l’aube pour le sahur et se réunissent au coucher du soleil pour rompre le jeûne. Les mosquées organisent les prières nocturnes de tarawih (prières sunna accomplies quotidiennement pendant le Ramadan) et les dons caritatifs augmentent grâce à la zakat (aumône légale annuelle, versée à des fins caritatives et religieuses) et aux contributions volontaires.

Dans les régions à majorité catholique comme les Philippines, le Carême s’accompagne de services religieux supplémentaires, de pratiques de jeûne et d’abstinence, et d’un engagement accru auprès des plus démunis. Les célébrations de la Semaine sainte ralentissent souvent l’activité commerciale et attirent une large participation populaire.

Dans les sociétés religieusement mixtes comme l’Inde et la Malaisie, les deux pratiques religieuses ont lieu simultanément dans des espaces partagés : lieux de travail, quartiers et institutions publiques.

En Asie, la pratique religieuse est visible et communautaire

Contrairement à une grande partie de l’Occident, où la religion relève souvent de la sphère privée, la foi en Asie demeure visible et communautaire. Les fêtes religieuses influencent les horaires d’ouverture des commerces, les programmes médiatiques et la vie locale. Le chevauchement des célébrations façonne donc non seulement la dévotion personnelle, mais aussi l’atmosphère publique.

Le Ramadan et le Carême diffèrent par leur théologie et leurs rites, mais tous deux mettent l’accent sur la modération, le recueillement et la charité. Tous deux invitent les croyants à lutter contre les excès, à examiner leur conscience et à soutenir les plus démunis. Cette convergence intervient dans un contexte de fortes tensions régionales.

Certaines régions d’Asie continuent de subir les conséquences économiques de l’inflation et de l’endettement. Les catastrophes climatiques perturbent régulièrement la vie quotidienne en Asie du Sud et du Sud-Est. La Birmanie reste enlisée dans une guerre civile. Des tensions persistent dans certaines parties de l’Asie du Sud. Le Moyen-Orient continue de connaître une instabilité qui affecte aussi bien les communautés chrétiennes que musulmanes.

Dans les zones de conflit, les fêtes religieuses revêtent souvent une signification plus profonde. En Birmanie, les minorités catholiques observent le Carême dans un contexte de violence et de déplacements de population. Dans certaines régions du Pakistan et de l’Inde où les tensions religieuses se sont exacerbées ces dernières années, les deux communautés entrent dans des périodes qui mettent l’accent sur la patience et la maîtrise de soi.

À Mindanao, dans le sud des Philippines, où des décennies de conflit armé ont cédé la place à une paix fragile, le Ramadan et le Carême se déroulent au sein de communautés encore engagées dans un processus de réconciliation.

Le chevauchement est significatif quand une communauté est minoritaire

Dans de tels contextes, le jeûne devient plus qu’un rituel. Il peut servir de force stabilisatrice, encourageant la modération à une époque où le débat public s’est polarisé dans de nombreux pays. Dans les deux traditions, les chefs religieux associent fréquemment le jeûne à la responsabilité sociale. Les discours prononcés pendant le Ramadan insistent sur la compassion et la générosité. Les homélies du Carême mettent souvent l’accent sur la justice, le pardon et la solidarité envers les personnes marginalisées.

Ce chevauchement est particulièrement significatif dans les sociétés où une communauté est minoritaire. Au Pakistan et en Indonésie, les catholiques observent le Carême au sein de populations majoritairement musulmanes, dans un contexte marqué par le Ramadan.

Aux Philippines, pays majoritairement catholique, les musulmans jeûnent pendant le Ramadan. En Inde, plus de 200 millions de musulmans et une importante population chrétienne célèbrent leurs fêtes respectives dans des villes qui ont également été le théâtre de tensions politiques et communautaires.

Les réseaux de travailleurs migrants en Asie ajoutent une autre dimension. Les chrétiens philippins et indonésiens travaillant dans les pays du Golfe observent le Carême au sein de sociétés centrées sur le Ramadan. Les travailleurs musulmans d’Asie du Sud à Singapour et à Hong-Kong jeûnent tandis que les communautés catholiques voisines observent les rites du Carême.

Ces espaces partagés nécessitent des négociations et des aménagements. Dans de nombreux lieux de travail et quartiers, ces ajustements se font discrètement et avec pragmatisme.

Des chemins parallèles

La coïncidence du Ramadan et du Carême n’efface pas les divergences théologiques et ne résout pas les conflits politiques. Le paysage religieux asiatique demeure complexe, et fragile par endroits. Pourtant, cette pratique simultanée place deux grandes communautés religieuses sur des chemins parallèles. Pendant plusieurs semaines, dans des villes comme Jakarta, Manille, Lahore, Chennai, Dacca et Dili, le quotidien est rythmé par le jeûne, la prière et les actes de charité.

Dans des sociétés où la religion peut parfois être instrumentalisée à des fins politiques, durant ces semaines, l’accent est mis sur l’humilité, la générosité et la maîtrise de soi. Ce changement ne garantit pas l’harmonie. Cependant, il met en lumière une autre dimension de la religion en Asie, qui ne s’enracine pas dans la confrontation.

Sur un continent marqué par son poids démographique, ses ambitions économiques et sa diversité religieuse, la superposition du Ramadan et du Carême est bien plus qu’un simple événement calendaire. C’est une réalité sociale qui touche des millions de personnes, notamment des communautés confrontées à des difficultés, à l’incertitude ou en reconstruction après un conflit.

Pendant plusieurs semaines, dans une grande partie de l’Asie, deux traditions distinctes se développent séparément mais simultanément, marquées par le jeûne, la prière et une attention renouvelée portée aux plus vulnérables. Dans une région souvent décrite à travers ses tensions, cette période parallèle de retenue est en elle-même significative.

(Avec Ucanews, Joseph Masilamany)

Joseph Masilamany est un journaliste malaisien basé à Bornéo, qui couvre l’actualité socioéconomique, politique et religieuse nationale et internationale.

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