Indonésie

Indonésie : une enquête nationale sur la liberté religieuse suscite la controverse

Sur 287 millions d’Indonésiens, on compte 87 % de musulmans et 11 % de chrétiens, ainsi que les minorités hindoues et bouddhistes, entre autres (ici un temple à Jakarta). Sur 287 millions d’Indonésiens, on compte 87 % de musulmans et 11 % de chrétiens, ainsi que les minorités hindoues et bouddhistes, entre autres (ici un temple à Jakarta). © Ad Extra
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Une enquête nationale affirmant que 97 % des Indonésiens se sentent libres de pratiquer leur religion suscite de vives critiques. Publiée par un institut proche du pouvoir, elle est jugée peu représentative par plusieurs chercheurs et militants, qui dénoncent une sous-estimation des discriminations visant les minorités religieuses. Entre biais méthodologiques, perception subjective et durcissement du cadre légal, ce débat met en lumière les tensions persistantes autour de la liberté religieuse dans la première nation musulmane du monde.

Une récente enquête nationale affirmant que 97 % des personnes interrogées estiment jouir de la liberté de pratiquer leur religion a suscité la controverse en Indonésie, les critiques affirmant que ces résultats sont très éloignés de la réalité. Lingkaran Survei Indonesia, un institut de sondage et de conseil politique, a publié le 12 avril les résultats de son enquête « Évaluation publique et engagement envers la Pancasila ».

La Pancasila, terme sanskrit signifiant « Cinq Principes », désigne l’idéologie nationale du plus grand pays musulman du monde. Ces principes sont la croyance en un seul Dieu, l’humanité civilisée, l’unité nationale, la démocratie délibérative et la justice sociale. L’enquête a été menée du 4 au 12 mars auprès de 2 020 personnes âgées de 17 ans et plus.

L’étude a révélé que 56,6 % des personnes interrogées se sentaient « très libres » en matière de liberté religieuse, tandis que 40,7 % se sentaient « assez libres ». Seuls 1,1 % se sentaient « moins libres », 0,5 % se considéraient comme « très peu libres » et 1,1 % étaient indécis. Cependant, des critiques ont remis en question la méthodologie de l’enquête, soulignant que 87 % des répondants étaient musulmans pour environ 10 % chrétiens, le reste appartenant à d’autres confessions.

Les critiques affirment que la montée de l’intolérance religieuse et la répression des minorités religieuses en Indonésie sont devenues des sujets de vive préoccupation. Sur le plan ethnique, l’enquête comprenait 40 % de Javanais, 15 % de Sundanais, le reste étant composé de Bataks, de Madurais, de Bétawis, de Minangs, de Malais et d’autres groupes. Selon les données officielles, environ 87 % des quelque 287 millions d’Indonésiens sont musulmans. Près de 11 % sont chrétiens, le reste de la population appartenant à d’autres religions, notamment l’hindouisme et le bouddhisme.

Malgré la protection constitutionnelle de la liberté de religion, le Code pénal et d’autres lois ciblent les minorités (ici un catholique dans une paroisse de Bandung).Malgré la protection constitutionnelle de la liberté de religion, le Code pénal et d’autres lois ciblent les minorités (ici un catholique dans une paroisse de Bandung).
Malgré la protection constitutionnelle de la liberté de religion, le Code pénal et d’autres lois ciblent les minorités (ici un catholique dans une paroisse de Bandung).
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« Ces résultats reflètent un sentiment subjectif de sécurité »

Le rapport 2025 de la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale dresse un tableau inquiétant de la liberté religieuse dans le pays. La situation en matière de liberté religieuse en Indonésie est préoccupante, selon ce rapport. Malgré la protection constitutionnelle de la liberté de religion ou de convictions, le Code pénal et d’autres lois restreignent le culte, et ciblent notamment les minorités religieuses telles que les protestants, les catholiques, les musulmans ahmadis, les témoins de Jéhovah et les bahaïs.

Un nouveau Code pénal, entré en vigueur en 2026, a élargi la définition pénale du blasphème, ajoute le rapport. Les minorités religieuses rencontrent également des difficultés pour construire des lieux de culte, les autorités locales refusant souvent de délivrer les permis nécessaires. C’est pourquoi Bagus Sudarmanto, maître de conférences à l’Université d’Indonésie et journaliste, appelle à la prudence dans l’interprétation des résultats de l’enquête nationale.

« Les résultats de cette enquête doivent être interprétés avec une grande prudence, car ils sont hautement subjectifs et ne reflètent pas la réalité telle qu’elle est », souligne-t-il. « Le groupe majoritaire domine l’échantillon, ce qui risque d’occulter les expériences des minorités. Les questions d’enquête basées sur la perception sont également susceptibles de biais sociaux, notamment lors d’entretiens en face-à-face. »

Il ajoute que les indicateurs de la liberté religieuse retenus par l’enquête « n’ont pas été confrontés à des cas concrets de discrimination ». « Ces résultats reflètent donc un sentiment subjectif de sécurité, et non les conditions structurelles réelles de la liberté religieuse en Indonésie », insiste-t-il. Il appelle les chercheurs à faire preuve de transparence quant à la répartition régionale et au contexte des conflits locaux afin que « leurs interprétations n’induisent pas le public en erreur ».

« 1,6 % de la population, c’est tout de même 3,5 millions de personnes »

Aan Anshori, universitaire et coordinateur du Réseau islamique anti-discrimination de Java oriental, s’inquiète également de ces résultats. Il estime que les 1,6 % de personnes se sentant « moins libres » ou « très peu libres » représentent un nombre significatif compte tenu de la population totale de l’Indonésie. « Ces résultats me désolent. Toute personne sensée le serait. Cependant, le chiffre de 1,6 % est très significatif car il représente environ 3,5 millions de personnes issues de minorités », signale-t-il.

Mohammad Mahpur, maître de conférences à l’Université islamique d’État Maulana Malik Ibrahim de Malang, a quant à lui une vision différente de l’enquête. « Pour la majorité, la pratique religieuse procure un sentiment de sécurité. Mais ce n’est pas le cas pour la minorité, et cela devrait faire l’objet d’une réflexion partagée. Si le sondage est biaisé, il faut revoir le discours, car le problème est davantage lié à la discrimination », commente-t-il.

Ce chercheur et universitaire, membre de Nahdlatul Ulama, la plus grande organisation islamique libérale d’Indonésie, estime que de nombreux conflits religieux sont de nature structurelle et nécessitent une réglementation plus stricte. « Je considère le problème comme structurel ; l’harmonie sociale entre les fidèles de différentes religions doit donc être soutenue par une réglementation stricte. Malheureusement, l’élaboration de politiques sur la tolérance, par exemple, est bloquée au niveau bureaucratique. »

Le rapport 2025 de l’Institut Setara pour la démocratie et la paix montre par ailleurs une baisse des violations de la liberté religieuse, avec 221 cas signalés contre 260 en 2024. Ce rapport indique que l’un des facteurs déclencheurs des violations de la liberté religieuse est la réglementation discriminatoire et intolérante visant les groupes minoritaires. Cette réglementation cherche à contrôler les communautés minoritaires dans la pratique de leurs enseignements et rituels religieux.

L’Indonésie a obtenu une note de 3,7 sur 10 concernant l’indice des restrictions gouvernementales à la liberté religieuse établi par le Pew Research Center, basé aux États-Unis. L’enquête a été menée deux mois après la mise en œuvre officielle par l’Indonésie de son nouveau Code pénal, qui, selon les autorités, devrait offrir davantage de libertés aux minorités. Pour Bagus Sudarmanto, le chemin vers une véritable liberté religieuse reste long. « Nous avons besoin d’une mise en œuvre concrète dans la vie quotidienne de la nation et de l’État. »

(Avec Ucanews, Jacobus E. Lato)

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