« Nous devons nous reconstruire » : dans la jungle de Birmanie, l’épuisant combat des rebelles contre la junte militaire
Min Nge (middle), a medic member of the relief group Free Burma Rangers gives a tooth filling to one of her colleagues.
© Thierry Falise
Rédigé par Thierry Falise, envoyé spécial du Figaro dans l’Etat Karen, le 25/09/2026
Soutenue par la Chine, l’armée birmane, qui dirige le pays depuis le coup d’Etat de 2021, porte de rudes coups aux maquisards. Mais une nouvelle génération de combattants s’est levée et mène la guérilla.
(…) Après avoir, en 2021, fait preuve d’un certain attentisme, les dirigeants chinois, inquiets du climat d’instabilité créé par cette opposition protéiforme, mais aussi de la prolifération sur leur frontière (et thaïlandaise) de centres d’escroquerie en ligne montés par des mafias chinoises et des milices locales, se sont peu à peu rapprochés des dictateurs birmans, jusqu’à reconnaître leur régime et dérouler le tapis rouge à Pékin au chef de la junte, le général Min Aung Hlaing, devenu président en 2026 à la suite d’élections fantoches.
Durant des décennies, la Chine a joué sur deux tableaux : un soutien officiel aux gouvernements birmans (dictature et gouvernement élu de 2015 à 2020) et le patronage de mouvements rebelles le long de sa frontière. En 2025, elle a effectué un virage à 180 degrés, obligeant ces groupes inféodés, comme les Kokangs et les Palaungs, à cesser leurs activités contre la junte ainsi que la livraison d’armes et de munitions aux groupes rebelles du Sud, permettant ainsi à Tatmadaw de redéployer des troupes sur d’autres théâtres. Dans le même temps, Pékin accélérait son soutien militaire en fournissant davantage de bombardiers et de pièces détachées et des systèmes de guidage de plus en plus précis.
Un manque de coordination entre les armées rebelles
Si la Chine peut peser d’un tel poids sur l’évolution de la guerre civile, c’est aussi parce que l’opposition est atteinte d’une maladie endémique dont souffre le pays depuis des temps immémoriaux, le « factionnalisme aigu » Des divergences articulées selon des lignes ethniques, claniques et familiales que l’on retrouve entre les mouvements d’opposition mais aussi en leur sein. Lawrence, 28 ans, chef de l’équipe médicale de l’Armée karenni (KA), déplore « le manque d’unité de la révolution, il y a tellement de groupes, et si nous, la nouvelle génération, sommes davantage prêts à unir nos forces, nous ne pouvons réellement pas changer tout le système à nous seuls, notamment en raison du manque de flexibilité des vieux leaders. »
(…) La révolution de la jeunesse birmane est donc entrée dans une phase critique. Certes, l’opposition armée contrôle toujours une grande partie des régions rurales et montagnardes, mais elle a dû abandonner les villes à l’ennemi. Le manque de munitions, criant depuis le début du conflit, se fait aujourd’hui d’autant plus sentir que les soutiens financiers de la diaspora birmane ont, semble-t-il, atteint leur limite.
Découragés par ces impasses, de nombreux résistants abandonnent la lutte. La Force de défense des nationalités karenni (KNDF), l’un des mouvements armés phares créés après le coup et qui, en 2024, avait fait main basse sur la quasi-totalité de l’État Karenni, a, selon plusieurs sources, perdu la moitié de ses effectifs, passant de 10 000 à 5 000 combattants. « Beaucoup sont morts ou ont été blessés au combat mais la plupart se sont réfugiés en Thaïlande voisine pour y trouver du travail et pouvoir ainsi aider leur famille terrée dans des camps de personnes déplacées », explique Aung Gyi, un Birman de 30 ans, chef d’une équipe de l’organisation humanitaire Free Burma Rangers. Aung Htet (nom changé à sa demande), ancien étudiant en relations internationales à Rangoun, fut l’un des tout premiers, à l’âge de 19 ans, à intégrer un groupe des Forces de défense du peuple (PDF). En 2025, il a décidé de quitter la révolution active et de tenter sa chance à Chiang Mai, grande ville du nord de la Thaïlande qui héberge aujourd’hui des dizaines de milliers de ses semblables. « J’avais des ennuis familiaux et de santé, mais j’avais aussi perdu mes illusions envers beaucoup de chefs de la résistance, se lamente-t-il, notamment ceux du Gouvernement national d’union (NUG) – un gouvernement parallèle en exil formé par des parlementaires élus en 2020 – qui est faible, fragile et corrompu. »
(…) Pour Léon de Riedmatten, observateur de longue date de la Birmanie qui fut facilitateur de dialogue durant la précédente dictature pour une fondation suisse, « étant donné que l’opposition ne parviendra sans doute pas à atteindre cette unité tant invoquée et à se mettre d’accord sur un projet politique – tout le monde parle de fédéralisme mais sans autre précision -, une solution serait d’organiser une intervention extérieure avec notamment les pays de la région et la Chine, et sous la houlette d’une personnalité charismatique et respectée par les généraux birmans. »
En attendant, l’enlisement du pays dans une crise politique, économique et humanitaire sans précédent risque de se prolonger. À l’image de beaucoup de ses camarades, Phoe Aung, un « médic » métis bamar-chan de 27 ans, se montre pessimiste : « Certains pensent que notre pays continuera à connaître l’enfer pendant au moins une génération. »
Extrait de l’article « Nous devons nous reconstruire » : dans la jungle de Birmanie, l’épuisant combat des rebelles contre la junte militaire. Paru dans Le Figaro le 15/08/2026.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.