Rencontres avec les Birmans réfugiés le long de la frontière thaïlandaise
Apprentissage de l’écriture.
© E. Darq
Rédigé par Emilie Darcq, volontaire à Enfants du Mékong, le 25/09/2026
Le royaume de Thaïlande n’est pas uniquement une destination touristique. Malaisiens, Laotiens, Cambodgiens et surtout Birmans y trouvent refuge. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, la Thaïlande dénombre plus de cinq millions de ressortissants étrangers. Parmi eux, quatre millions de birmans dont plus de deux millions en situation irrégulière. Ils fuient les violences, les persécutions, la pauvreté d’un pays enlisé dans la guerre civile depuis le coup d’Etat du général Min Aung Hlaing en 2021. Nous partons le long de la frontière birmano-thaïlandaise, à la rencontre de ces personnes aux vies discrètes et précaires.
Nous sommes dans la province de Tak, en plein cœur de la saison sèche. Assis dans l’un des nombreux songthaew qui arpentent le pays, bringuebalés par les virages de la route 108, le fameux taxi collectif thaïlandais marque un arrêt supplémentaire, le long de la rivière Moei. Des enfants descendent et un passager me sourit : “Tu veux traverser avec nous ?”. En face, la Birmanie. La sécheresse de l’été rend la traversée moins périlleuse.

Ces enfants sont scolarisés dans le camp de réfugiés de Mae La. Ce sont les grandes vacances et les jeunes rendent visite à leurs familles restées au pays. Chaque année, des parents envoient leurs enfants étudier dans les camps, là où l’école existe encore et ne craint pas les bombardements de la junte birmane. En 2026, selon le Catholic Office for Emergency Relief and Refugees (C.O.E.R.R.), la principale O.N.G. thaïlandaise intervenant dans les camps, plus de 7.000 enfants vivaient dans les neuf refuges temporaires ouverts en Thaïlande. 87% d’entre eux sont des mineurs non-accompagnés[1]. Ils sont accueillis dans des centres ou des familles d’accueil et dépendent uniquement de la solidarité intra-communautaire.
La situation des sans-papier
Quelques mois auparavant, je rencontre Naw Htoo[2] sur la même route, en chemin inverse. Elle n’a pas le droit d’être là mais elle s’est trompée de direction en revenant de l’Etat de Kayin en Birmanie, où réside ses grands-parents. Elle a terminé ses études à Maesot, à la Minmahaw School. Son rêve : pouvoir financer son certificat de fin d’études (le G.E.D.), reconnu à l’étranger, obtenir les papiers, demander une bourse et partir étudier en Australie les sciences de l’environnement. En attendant, elle rentre donner des cours bénévolement à l’école d’où elle est fraîchement diplômée.
Aujourd’hui, les niveaux scolaires obtenus par les étudiants ne sont reconnus ni en Thaïlande, ni en Birmanie. Si les opportunités sont restreintes, elles existent tout de même. Certains tentent de passer le G.E.D. ; d’autres essaient de travailler pour une O.N.G. dans les camps. Beaucoup aident bénévolement leur communauté.
Un peu plus au nord, dans la province de Mae Hong Son, nous rencontrons Naw Say Wa. Née dans le camp de Ban Nai Soi, elle n’a pas de papiers, dès lors pas de droits, mais un mariage et un enfant d’un homme thaï. Aujourd’hui, elle vit dans un petit village de montagne et ne peut pas travailler. Elle s’occupe du foyer et de sa fille, Patachla, en seconde année de maternelle. Patchala n’a pas encore de documents d’identité mais elle peut être scolarisée légalement et, un jour, elle obtiendra la nationalité. Ce sont des vies elles aussi précaires et pauvres, mais plus libres et sereines qu’en Birmanie ou dans les camps.
Remontons encore un peu, jusqu’à Chiang Mai. Dans un boui-boui de Changklan Road, Saw Poe arrange les vêtements. Il est arrivé en janvier 2025 en Thaïlande, illégalement. Il y travaille dans l’irrégularité. En Birmanie, il souhaitait devenir psychologue, mais le coup d’Etat a tué les études que le Covid-19 avait retardées. Il vient tenter sa chance ici, celle de pouvoir économiser et obtenir des papiers, celle de pouvoir un jour étudier. Car à vingt-trois ans, on est trop jeune pour ne plus croire en ses rêves.
Et puis, il y a la myriade d’autres vies. Ceux qui attendent d’être réinstallés à l’étranger ; ceux qui fuient les violences d’un foyer ; ceux qui ne sont reconnus par aucune organisation, apatrides et qui errent dans les zones d’ombres ; ceux qui retournent dans leur pays. Pour enseigner, pour se battre mais, également, parce que la vie en Thaïlande ne constitue plus un refuge aussi sûr.
Les ONG continuent à travailler malgré les restrictions
En janvier 2025, la décision de l’administration de Monsieur Trump de démanteler l’US-Aid, a provoqué une crise mondiale des financements de l’aide humanitaire. En Thaïlande, les O.N.G. intervenant dans les camps ont perdu 60% de leurs subventions. Les hôpitaux ont fermé leurs portes, le système scolaire est en péril et craint la pénurie de professeurs, l’aide alimentaire sera complètement coupée en décembre 2026. La situation est critique, d’autant plus que le gouvernement thaïlandais n’apporte aucun soutien matériel ou financier à ces populations. Et n’oublions pas les centaines de milliers d’autres personnes dispersées le long de la frontière, qui ne bénéficient également d’aucune aide.
Certaines O.N.G., comme Enfants du Mékong[3], persistent. Association française travaillant en partenariat avec le C.O.E.R.R., dont l’approche du terrain nous permet aujourd’hui de publier cet article, elle œuvre au quotidien auprès des enfants migrants scolarisés. Elle soutient ces jeunes, qui étudient dans l’incertitude totale de leur avenir et participent tous du même espoir de démocratie et de paix. Car aucune éducation n’est vaine.
Ces vies ont été partagées, observées, écoutées. Toutes sont uniques mais se rattachent aux mêmes espoirs de paix et de sécurité. Elles témoignent d’une chose que nous oublions parfois : le refuge est un repli, le déracinement est une souffrance. Inspirons-nous de l’espoir et du courage qui animent ces personnes mais n’oublions pas qu’ils prennent racine dans les stigmates d’une vie qu’ils n’ont pas choisie.
[1] Définition du Haut-Commissariat pour les Réfugiés des Nations Unies.
[2] Tous les noms ont été modifiés.
[3] O.N.G. française soutenant l’éducation des enfants pauvres en Asie du sud-est https://www.enfantsdumekong.com/