Dispensaire de Mvolyé au Cameroun : un siècle d’engagement médical des Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit
Le dispensaire de Mvolyé avec le portrait de la fondatrice, Eugénie Caps.
© Spiritaines du Saint-Esprit
Rédigé par Sœur Perpetua Aduaka Équipe des Archives générales des Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit, le 30/10/2026
Le sujet que je vais aborder porte sur l’histoire d’un dispensaire fondé par les Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit au Cameroun, à Yaoundé, en 1924, jusqu’à nos jours.
Qui sont les Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit ?
La Congrégation des Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit est un Institut exclusivement missionnaire fondé par une jeune fille de Lorraine, en France, Eugénie Caps, en 1921. C’est en 1915, qu’Eugénie entend l’appel de Dieu à fonder une nouvelle œuvre de Sœurs uniquement missionnaires. Son but ? Annoncer l’Évangile aux peuples d’Afrique qui ne le connaissent pas encore, en travaillant à la formation chrétienne des filles et des femmes. La Congrégation se destine de façon spécifique à la mission « ad gentes » et « ad extra ». À l’époque, il s’agit surtout de l’évangélisation des « Noirs » en Afrique. Cette mission s’étendra par la suite à d’autres continents, en Amérique, en Europe et en Asie. L’institut est consacré à l’Esprit-Saint et placé sous la protection du Cœur Immaculé de Marie. Eugénie Caps a reconnu dans les Écrits du Père François Libermann la spiritualité missionnaire qui l’animait elle-même, esprit de renoncement, d’union à Dieu, et d’abandon à la volonté de Dieu. François Libermann, décédé en 1852, soit 40 ans avant la naissance d’Eugénie, est le fondateur de la Société du Saint-Cœur de Marie en 1842. Après fusion de celle-ci avec la Congrégation du Saint-Esprit fondée par Claude François Poullart des Places en 1703, François Libermann devient le 11e Supérieur général des Pères du Saint-Esprit en 1848.
Sœur Eugénie Caps, comme le Père Libermann, n’est jamais allée en mission en Afrique malgré son très grand désir. Elle n’a pas été non plus Supérieure générale de la Congrégation. Mais elle a été fondatrice, donnant à l’Institut son charisme et sa spiritualité, et restant discrètement au milieu de ses Sœurs.
Depuis la fondation de la Congrégation, les œuvres charitables ont été nombreuses. Cet exposé présentera ce qu’on retrouve si souvent dans les missions féminines : le dispensaire. J’ai en effet choisi de retracer l’histoire de l’un d’eux, l’histoire du dispensaire de Mvolyé au Cameroun.

Les débuts du dispensaire de 1924 à 1927
On peut faire remonter le début de l’histoire du dispensaire de Mvolyé à ce jour du dimanche 5 octobre 1924, jour où 24 novices font leur première profession religieuse en France. Ce sont les premières Sœurs missionnaires du Saint-Esprit. Huit d’entre elles sont envoyées au Cameroun par Monseigneur Le Roy. Mgr Le Roy, Supérieur général des Pères du Saint-Esprit à l’époque, avait été chargé par Rome d’accompagner la Congrégation naissante des Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit. C’est lui qui décide de l’affectation des premières Sœurs, les unes au Cameroun, d’autres en Martinique, d’autres encore en Suisse et en France métropolitaine.
Pour Yaoundé, au Cameroun, ce sont les sœurs Benoît, Paul, Pierre, Joséphine, Philomène, Antoinette, Louise et Maria. Elles sont préparées par Mgr Le Roy car c’est lui qui est en lien avec Mgr Vogt, Père du Saint-Esprit et Vicaire apostolique au Cameroun. Nous pouvons suivre le parcours de ces Sœurs et leur compréhension des événements à travers les Journaux de communauté de Mvolyé.[1]
Les huit Sœurs, après un voyage de plus d’un mois, du 1er novembre au 5 décembre 1924, arrivent à Yaoundé. Immédiatement, Mgr Vogt leur confie les petites filles et les jeunes femmes. Les Sœurs doivent être tour à tour institutrices, éducatrices, formatrices, animatrices en développement rural, et infirmières.
Rappelons que les Allemands étaient arrivés là en 1888, et les pères Pallottins en 1901, accompagnés de sœurs Pallottines. Vers 1900, au cours de la période coloniale du Cameroun, la région de Yaoundé faisait partie des terres gouvernées par Charles Atangana, chef Ewondo, qui décida de donner une partie de la zone aux Pères Pallotins allemands. Les Pères y ont alors construit une mission permanente qui ouvrit les régions du Centre et de l’Est Cameroun à la christianisation. Ils avaient d’emblée mis l’accent sur la formation des agents pastoraux, en particulier des catéchistes, qui devaient recevoir une bonne formation intellectuelle et catéchétique. Les Pères Pallottins avaient également commencé à regrouper à Mvolyé des jeunes filles, orphelines ou en âge de se marier ou aspirant à devenir religieuses, et les avaient confiées aux sœurs Pallottines. Ces jeunes filles étaient placées dans une institution connue sous le nom de Sixa. Ce mot dérive probablement de l’allemand Schwester ou du pidgin Sita, en anglais Sister, qui veut dire Sœur. On ne peut qu’être dans l’admiration devant les fruits de cette présence missionnaire de courte durée, moins de vingt ans, puisque les Allemands ont été obligés de quitter le pays à l’issue de la Première Guerre mondiale.
En effet, les pères spiritains qui leur succèdent en 1921, trouvent des catéchistes déjà formés, des bâtiments plus ou moins détruits par la guerre et des œuvres certes un peu à l’abandon mais qui ne demandent qu’à refleurir. Les Spiritains vont maintenir cette œuvre des Sixa, mais, en l’orientant davantage vers la préparation de fiancées au mariage. Le but était de former des familles chrétiennes sur des bases solides. Il s’agissait par le fait même de lutter contre la polygamie, la dot et les méthodes traditionnelles du divorce.
En 1924, Yaoundé était une région rurale, avec une population assez dispersée. Il n’en est plus de même aujourd’hui, bien sûr. Mvolyé est maintenant un quartier de Yaoundé, la capitale politique du Cameroun. Mais les sœurs arrivent dans ce contexte rural et très animé. Beaucoup de gens gravitent autour de l’église, de l’école et du Sixa. Les sœurs découvrent qu’il y a déjà une Église avec des chrétiens et des catéchumènes.
L’accueil est chaleureux. Mgr Vogt, les pères, les fillettes, les jeunes filles, les chrétiens, tous viennent faire connaissance avec les nouvelles venues, et les cadeaux de bienvenue affluent. Les sœurs découvrent et apprécient la maison qui leur est octroyée. Elles vont bénéficier du travail des frères spiritains pour les travaux d’aménagement.
Très vite, les sœurs comprennent qu’elles ont à assumer non seulement les œuvres auparavant confiées aux sœurs pallottines, surtout le Sixa et l’école, mais aussi que les pères comptent sur elles pour la liturgie, la lessive, le repassage, la couture et la cuisine, y compris pour les pères, sans compter le travail des plantations pour donner à manger à ce qui ressemble finalement à un petit village. En réalité, elles ne doivent pas faire elles-mêmes le travail, mais elles doivent être capables de montrer comment faire puis de diriger, d’organiser, de coordonner des personnes presque de leur âge, dans une langue qu’elles ne connaissent pas encore, dans une culture dont elles ignorent tout. Elles ont à gérer des groupes de cinq cents à mille personnes. En plus, elles ont à cœur de répondre aux évènements, aux imprévus de Dieu. À commencer par la santé. Voilà le défi à relever.
En effet, à peine arrivées, les sœurs doivent faire face et s’organiser pour recevoir et prendre soin des malades qui se présentent, d’abord à la buanderie avec des moyens très limités comme teinture d’iode, eau boriquée, créosote, talc. Puis, un local plus fonctionnel est aménagé.[2] Fin septembre 1925, les Sœurs montent un projet de dispensaire qui est accepté par les pères. Les Sœurs nettoient un local, mais le Journal de communauté note le 30 septembre et 1er octobre 1925, « tout respire la sainte pauvreté. Depuis quelque temps, Sr Benoit qui comptait sur la Divine Providence pour fournir des matériaux au dispensaire, a vu son esprit de foi récompensé. Elle vient de recevoir un assez gros paquet d’ouate et quelques médicaments. Elle dit Ce qu’il y a de sûr, c’est que si l’on manque de quelque chose, ce ne sera pas de clients ». Le 2 octobre 1925, c’est l’ouverture officielle du dispensaire de Mvolyé. On peut apprécier la relation entre la sœur infirmière et les patients à travers ces quelques lignes du Journal à la date du 4 janvier 1926 : « Fiancées et enfants de l’école constituent une abondante mais peu ordinaire clientèle : on veut choisir sa Mebala, c’est-à-dire son traitement. On indique à la sœur ce qu’elle doit appliquer sur la plaie … et on veut avoir raison ! »
À l’époque les médicaments sont rares. Les Sœurs font appel à leurs connaissances des médecines traditionnelles. Elles utilisent diverses tisanes avec, selon elles, un certain succès. Le paludisme fait des ravages. Il est traité par la quinine, mais sa gravité est redoutable. C’est ainsi, par exemple que le père Gabriel Vrignon, spiritain, décède à Mvolyé à l’âge de 32 ans, le 7 juin 1927, d’une fièvre bilieuse hémoglobinurique.
La tâche est lourde au sein du dispensaire, et demande aux religieuses de veiller sur leur équilibre de vie.
Pour leur vie spirituelle, les sœurs sont régulières à la prière personnelle et communautaire et à la lecture spirituelle. Elles ont la messe quotidienne, une récollection mensuelle, une petite retraite de trois jours avant la Pentecôte et le renouvellement de leurs vœux car ce sont toutes des sœurs de vœux temporaires, et une retraite annuelle avant la reprise de l’année scolaire et pastorale.
Les pères sont très attentifs à la vie spirituelle des sœurs. Mgr Vogt fait don à la communauté d’une petite bibliothèque pour la lecture spirituelle, et le 17 mars 1925, le Saint Sacrement est installé dans la chapelle des sœurs, pour la plus grande joie des intéressées. Les pères sont d’une extraordinaire régularité pour donner une conférence aux sœurs chaque mois. C’est souvent le Père Willem, parfois Mgr Vogt, occasionnellement un autre père.
La congrégation essaie également de maintenir le lien entre toutes les Sœurs. L’arrivée du courrier venant de France fait partie de ces joies « douces et réconfortantes ».[3]
Mais qu’est-ce qu’on entend par dispensaire ?
Un dispensaire est un établissement de santé, qui dépend d’un organisme public ou privé, où les malades sont soignés. Il se situe dans des régions défavorisées, il est ouvert à tous, il propose des consultations avec ou sans rendez-vous. Au sein de la mission, un dispensaire a une place particulière.
- Bien entendu la première action est de soigner. Mais les soins sont extrêmement divers : on soigne les malades, adultes et enfants, on vaccine, on déparasite, on soigne le paludisme ; les soins sont gratuits ou presque, et tout le monde est accueilli, sans exception.
- En soignant on établit des liens avec ceux qui viennent chercher du secours. Fragilités humaines qui demandent de l’aide physique, mais aussi morale ; on cherche des conseils, du réconfort, c’est un lieu de témoignage de l’amour de Dieu et de fraternité, à travers le soin de malades, l’accompagnement et le conseil. C’est un lieu où la confiance s’établit entre les religieuses et les malades, les démunis.
- Dans le dispensaire il y a une amitié, tendresse, patience et amour du Seigneur très fraternel pour les petits qui se vit. On n’y fait pas de différence. Le dispensaire peut distribuer des suppléments nutritionnels pour les enfants et les femmes enceintes.
Évolution du dispensaire
De 1924 à 1968, cette institution de santé, au départ très informelle et qui s’est progressivement structurée, a été un Dispensaire.
Si au début, parmi les premières religieuses il y a des infirmières, plus tard il y aura aussi quelques médecins. On peut citer dans les années trente :
- Dr Geneviève de Colonjon. Connue sous le nom de Sœur Gilbert, c’est une ancienne Externe des Hôpitaux de Lyon et diplômée de l’institut Colonial de Paris. En 1938, elle publie le livre « La lutte contre la Lèpre, effort des Missions Catholiques dans les Colonies Françaises ».
- Dr Bernadette Butor. Connue sous le nom de Sœur Côme, elle est diplômée d’Hygiène, et est l’auteur du livre publié en 1944 « Du rôle des tiques dans la transmission des maladies infectieuses en Afrique Française »[4].
- En 1946 on trouve trace dans nos archives de la présence de deux auxiliaires de santé Camerounais travaillant sous la direction d’une infirmière[5].
Dans le rapport du dispensaire pour l’année 1952-53, on mentionne la prise en charge médicale des infections sexuellement transmissibles avec de très bons résultats y compris sur la fertilité des couples. À cette époque, le dispensaire reçoit environ 33 000 patients par an.
Le 15 octobre 1968, le dispensaire devient « Centre de Santé élémentaire » selon le Décret N°68/IF/419.
Le dispensaire aujourd’hui
Le 1er septembre 2023, la maternité Saint-Esprit voit le jour au sein de ce qui devient en 2024 le Centre de santé intégré de Mvolyé, puis, le 17 février 2025, le Centre Médical Catholique Saint-Esprit de Mvolyé de catégorie C, en raison de son offre de soins : présence d’une infirmière 7jours/7 et 24h/24, présence d’un médecin en journée 5jours/7, service de Maternité, Service de protection Maternelle et infantile avec vaccination et service de santé communautaire.

En 2024, le rapport annuel du Centre de santé montre que: 338 accouchements ont été réalisés à la Maternité Saint-Esprit; 18 000 patients ont été accueillis. Le paludisme reste la principale cause de consultation. Le Centre médical héberge également une unité de prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA.
Le Centre fonctionne en deux stratégies :
- Une stratégie fixe pour toutes les activités menées dans le Centre.
- Une stratégie ambulante pour la visite de villages, et une stratégie avancée pour la promotion de la santé par des causeries éducatives dans les quartiers, la vaccination d’enfants qui vivent dans des lieux difficiles d’accès, et autres campagnes de santé gratuites.
Mission :
- Le Centre reste fixé sur sa mission : « l’option préférentielle pour les plus démunis, mais sans exclusion de personne », il n’hésite pas à donner les soins de qualité à tout le monde.
- Il renforce l’information, l’éducation, la communication pour le changement de comportement. (Causeries éducatives).
- Il améliore la qualité de la prise en charge des patients : cela passe par la continuité des réunions mensuelles du service de suivi, des formations et par le strict respect des protocoles.
- Il renforce ses liens avec l’État civil de Yaoundé 3e afin d’accompagner les parents dans l’obtention rapide des actes de naissance de leurs enfants.
- Le centre est effectivement ouvert pour toute la population avoisinante.
Apostolat : soigner, écouter :
- Le Centre offre des activités d’ordre pastoral : messes mensuelles, l’écoute et la réconciliation des familles, préparation à la réception des sacrements de baptême et de mariage. Chaque année, une journée est organisée pour fêter le personnel.
- Au quotidien, il faut soigner les blessés, les malades, assurer l’approvisionnement en médicaments.
- Le Centre a aussi une grosse activité de prévention.
- Il vise également la promotion des femmes et l’apprentissage des soins à donner aux enfants.
- Le Centre commence un volet de consultation des adolescentes dans les structures scolaires avec le constat de beaucoup de problèmes chez les adolescents : les infections sexuellement transmissibles, les grossesses précoces, des avortements.
- La présence des Sœurs est importante pour la population.
Diversité des activités du Centre médical :
- Accueil et orientation avec caisse et pharmacie,
- Consultations générales, gynécologiques, pédiatriques, bucco–dentaires, cardiologique, hépato–gastroentérologiques,
- Maternité avec consultations pré et postnatales, accouchements, vaccination,
- Soins de petite chirurgie, observation /hospitalisation, injections
- Laboratoire d’analyses médicales, programme de lutte contre la tuberculose,
- UPEC : prévention de la transmission mère – enfant (PTME), prise en charge pédiatrique du VIH, prise en charge globale du VIH
- Imagerie médicale : échographie
- Programme élargi de vaccination avec une stratégie fixe, au centre, et une stratégie avancée, dans les quartiers périphériques et les villages.
La question d’un passage des Sœurs européennes aux Sœurs africaines ne se pose pas au niveau du dispensaire de Mvolyé.
En effet, la Congrégation de Sœurs Missionnaires du Saint-Esprit a été d’emblée fondée avec l’idée d’accueillir des Sœurs de pays et de langues divers. Il est vrai qu’initialement formée de Sœurs européennes et antillaises, la mission n’était pensée qu’en Afrique et aux Antilles. Les Sœurs restées en France, étaient d’une manière ou d’une autre, au service de celles qui étaient parties au loin. Mais notre organisation centralisée en district et non en province, nos formations initiales internationales dès 1976, d’abord par groupes linguistiques, puis unique depuis 2016, a facilité une internationalité effective dans nos communautés et dans nos œuvres, et la conscience que la mission est à vivre sur tous les continents, dans tous les pays, avec toujours la même exigence de radicalité de vie évangélique, d’un quitter pour accueillir et découvrir quelques-uns des multiples visages du Christ.
En 1924, le premier groupe de Sœurs envoyées au Cameroun est constitué de Sœurs françaises, mais dès l’année suivante, deux sœurs hollandaises les rejoignent. Aujourd’hui, une sœur nigériane anime ce Centre de santé de Mvolyé.
[1] Archives des Sœurs Spiritaines –1H3.28 (1924-1929) Boite 6.
[2] Journal de communauté de Yaoundé le 15 décembre 1924.
[3] Journal de communauté de Yaoundé le 11 mars 1925.
[4] Archives des Sœurs Spiritaines – Institut Divers 16 G 4-5
[5] Cf. Statistiques du dispensaire de Mvolyé 1938-1963 Archives S. Spiritaines 1 H3. 35 Boite 13.